chapitre III : Yiddish, Yiddishkeit

« Si l’on me demande aujourd’hui : « Faut-il aider les Tziganes (ou les Catalans, les Basques, les Bretons, les Indiens, les Slovènes, les Juifs, les Arméniens...) à survivre en perpétuant et en approfondissant leurs différences ? », je dirai qu’il le faut. Je ne chercherai pas à savoir — car il y a trop de haine et d’arrogance dans une telle curiosité — si ce groupe est un peuple, une nation, une ethnie, une classe, une caste, une secte, un fossile ou un vestige. »
Richard Marienstras, Être un peuple en diaspora, François Maspero, 1975

L’ERUDIT DE BUENOS AIRES

Yitzhok Niborski est né dans la communauté yiddishophone de Buenos Aires en 1947. Installé à Paris depuis vingt ans, il est l’un des meilleurs connaisseurs du yiddish. Ancien directeur de la bibliothèque Medem, enseignant à l’université, il dirige également la rédaction d’un nouveau dictionnaire yiddish/français.

« Venant de Pologne, mes parents ont rejoint l’importante communauté juive originaire de toute l’Europe orientale qui s’est installée en Argentine dans les premières années du XXe siècle. La plus grande partie de cette communauté est yiddishophone. À Buenos Aires existent alors de nombreuses organisations culturelles, des bibliothèques, une presse importante, un théâtre yiddish riche et dynamique. Plusieurs maisons d’édition publient des dizaines d’ouvrages en yiddish chaque année. Il existe surtout de nombreuses écoles où l’enseignement est dispensé en yiddish. Le système scolaire argentin permet en effet un double enseignement. Comme beaucoup d’enfants juifs, je me rends tous les jours à l’école publique argentine, puis fréquente l’école yiddish. Mon éducation yiddish s’est faite à la fois au sein de ma famille et à l’école. Guidé par ma curiosité pour le yiddish et la linguistique en général, je me suis spécialisé, d’abord en autodidacte. En 1979, je me suis installé en France où j’ai trouvé l’opportunité de continuer mes recherches dans le cadre du Centre et de la Bibliothèque Medem qui sont « le » centre de culture yiddish à Paris, ainsi qu’à l’Institut des langues orientales où j’enseigne aujourd’hui. »

LE YIDDISH, VECTEUR D’UNE CULTURE JUIVE LAÏQUE

« En famille, mes parents parlaient exclusivement yiddish. Ils connaissaient l’espagnol, mais nous l’utilisions rarement. Les journaux et magazines que nous lisions étaient en yiddish. Cet usage quotidien n’était pas le cas de toutes les familles de la communauté juive argentine, mais n’était pas rare pour autant. Pour une communauté, comme celle de Buenos Aires, pendant tout le siècle, depuis la Première Guerre mondiale jusqu’au début des années quatre-vingt, lorsqu’on parle de culture yiddish, on parle de culture séculière, une culture née dans les mouvements politiques de gauche qui militent pour la laïcité. Par conviction et principe, ces mouvements ne sont pas religieux. Car c’est la tonalité générale de la société juive de l’immédiat après-guerre qui est très modérément traditionaliste et pas du tout religieuse.

À mon tour, j’ai cherché à transmettre une expérience analogue : celle d’un Juif intégré à la société, ouvert aux singularités culturelles, politiques du monde environnant, sachant valoriser tout ce que les différentes cultures ont créé ; et en même temps celle d’un homme intéressé et fidèle à ce que sa propre culture peut lui apporter. Sans le yiddish, une telle expérience n’est pas possible. C’est ainsi que j’ai tenu à prolonger, tant que faire se pouvait et dans des circonstances différentes à celles de mes parents — parce qu’entre-temps le yiddish s’est trouvé affaibli et que je n’étais plus entouré d’une communauté yiddishophone, de sa culture, de sa production écrite — une expérience analogue. Dès leur plus jeune âge, j’ai parlé à mes enfants en yiddish, puis je leur ai appris à lire, à écrire, je les ai initiés aux traditions... Pas d’un point de vue observant, mais en parlant d’histoire, de littérature. »

« EMPRUNTS ET RECOMBINAISONS D’ELEMENTS EMPRUNTES »

« Toute langue est le fruit de processus de fusion d’éléments différents. Le charme du yiddish est peut-être à chercher dans sa relative jeunesse. Ces processus — que les autres langues européennes ont traversés il y a mille ans — se sont produits jusqu’au XVIIIe siècle dans le cas du yiddish. Cela constitue un intérêt supplémentaire pour le linguiste. Le charme, c’est aussi la multiplicité des sources linguistiques. Le yiddish résulte de la fusion d’éléments germaniques — statistiquement les plus importants —, sémitiques — pour l’essentiel l’hébreu et l’araméen — et romains, car il ne faut pas oublier que les communautés juives où le yiddish est né ont vécu auparavant dans un milieu linguistique romain. Il subsiste des traces de ces différents héritages à tous les niveaux de la langue.

Lorsque l’on parle d’héritage slave dans le yiddish, cela ne signifie pas un apport mécanique de mots polonais ou russes ; mais cela évoque une union intime et très subtile, une véritable fusion. De manière générale, un mot emprunté par une langue à une autre est modifié de tous les points de vue : il change phonétiquement du fait des habitudes de prononciation des locuteurs ; morphologiquement ensuite, de mas-culin, il peut devenir féminin. Et puis il se met en concurrence avec d’autres mots qui existent déjà dans la langue. Ces mots concurrents peuvent forcer le nouveau mot à se spécialiser, à vouloir dire seulement un aspect de son sens premier. Il arrive aussi qu’il se combine avec des particules qui viennent d’autres langues et qui existent déjà dans la langue d’accueil. Un mot que le yiddish emprunte au russe ou à l’ukrainien peut très bien se combiner avec un préfixe germanique. Cela donne alors un mot nouveau dont le sens n’existe ni en ukrainien ni en allemand. Les mots sont recuisinés complètement par la langue au point qu’ils ne sont plus reconnaissables. En yiddish, le « fin du fin » est de découvrir des verbes d’origine germanique, qui n’ont jamais existé en allemand, ou encore des mots qui associent un préfixe germanique à une racine germanique... Mais la règle grammaticale qui les a réunis doit être cherchée dans le biélorusse. C’est-à-dire que l’on a reproduit un lien qui existe dans une langue slave, mais avec des composantes strictement germaniques. Il en va de même avec la phrase. En yiddish, une phrase peut être composée uniquement de mots germaniques et sa forme rester d’influence hébraïque. C’est ce mélange extrêmement complexe qu’on aborde avec le yiddish, étant donné que cette langue a marié plusieurs familles très disparates, trois d’entre elles d’origine européenne — germanique, romaine, slave — la quatrième d’origine sémitique — hébreu et araméen. Aucune autre langue n’est formée de composantes si différentes. »

ECRITURE

« Il y a un grand clivage entre le yiddish occidental en perte de vitesse bien avant le XXe siècle — mais qui continue à exister comme le yiddish alsacien — et le yiddish d’Europe orientale au sein duquel existent également de nombreux localismes. Le plus surprenant, c’est que cette diversité, fille de la dispersion géographique, ait donné naissance à une langue unique ; que l’on arrive à s’entendre quelle que soit son ori- gine ; et que la littérature, malgré tout, soit une.

Concernant le développement du yiddish moderne, de ses règles normatives, la Lituanie a joué un rôle prépondérant. Vilno, l’actuelle Vilnius, est le centre de la vie intellectuelle et des recherches linguistiques à propos du yiddish jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Mais là n’est pas le fait déterminant de l’homogénéité de la langue. Le plus important, c’est que, malgré toutes les difficultés, il existe une communauté intellectuelle et une grande circulation d’idées qui ne se bornent pas à la langue mais fonctionnent également au plan des institutions communautaires et rabbiniques... Les gens se sentent appartenir à un ensemble. Les débats circulent et les localismes y trouvent l’occasion de se frotter les uns aux autres, de se décanter de manière à aboutir, malgré des clivages devenus supportables, à une langue commune. »

RESISTANCE

« Même si je ne fais pas partie des plus alarmistes, mon travail consiste à me battre pour cette langue. Il y a bien sûr des pans entiers de la culture séculière yiddish qui sont abandonnés. Pourtant tout n’évolue pas de la même manière. Je ne crois pas que les locuteurs du yiddish soient sur le point de disparaître. Ils sont aujourd’hui moins nombreux chez les Juifs laïcs, mais plus nombreux chez les Juifs pratiquants. Cela fait partie des paradoxes de l’histoire. Le yiddish a servi à l’émancipation des Juifs d’Europe orientale ; il a constitué le noyau de l’expérience d’ouverture de deux ou trois générations de Juifs. Eh bien cette même langue est dans une certaine mesure devenue le signe d’une appartenance à l’ultra-orthodoxie. Ce qui me préoccupe, c’est surtout ce que l’on fait avec le yiddish. Être capable de le parler, de le comprendre, c’est bien, mais j’aspire d’abord à ce que cette merveilleuse littérature, extraordinaire au plan artistique, soit connue et reconnue. Elle porte en elle l’expérience de ces quelques générations qui ont été les plus riches, les plus intéressantes de notre histoire en Europe ; celles qui ont pu constituer une synthèse entre racines juives et ouverture vers l’universel. Il existe une littérature qui garde la trace et reflète parfaitement l’expérience et la mentalité de ces générations d’ouverture et de rupture. Et je souhaite qu’on la connaisse, que l’on médite dessus et qu’on en saisisse toute la dimension artistique et de témoignage d’une grande expérience culturelle. Il ne s’agit pas seulement de parler yiddish, je souhaite que nous soyons les héritiers conscients d’un patrimoine culturel important.

Nous vivons une époque où la culture, et surtout la vitalité d’une culture, est une question qui se pose même lorsque la langue ne constitue pas un problème. La culture fran-çaise n’est pas sans se poser les mêmes questions : sommes-nous encore vitaux ? Produisons-nous quelque chose ou simplement reproduisons-nous ? Ces questions sont légitimes quand on pense aux commémorations de tous ordres... Comme si il n’y avait que le passé à fêter et rien de nouveau... Bien sûr, les situations du yiddish et du français sont bien différentes. Le français est une langue vivante, parlée par des dizaines de millions de personnes, et le yiddish une langue très affaiblie. Cependant les cultures complètement mortes ne le sont jamais vraiment. Il y a toujours des éléments, parfois d’importance, qui renaissent sous une autre forme, au sein d’une autre culture qui sert de relais. »

RENAISSANCE(S)

« Il y a un bon nombre de personnes juives, notamment ashkénazes, qui n’ont plus de souci à se faire quant à leur intégration dans la société française parce qu’il se trouve que ce sont des Français, parfois de troisième génération, et que leur intégration est parfaite. Mais ils se font quelques soucis pour leurs racines juives, pour leur patrimoine culturel un peu ou complètement oublié selon les cas. Le désir existe de se réapproprier et d’enrichir son propre horizon culturel avec un patrimoine que l’on ressent comme très proche. Au Centre Medem, les visiteurs trouvent souvent des traces de ce qu’a été le parcours de leurs parents, parce qu’à Paris aussi il a existé une époque où les travailleurs juifs immigrés et yiddishophones étaient organisés en syndicat, en mouvement politique de gauche. Ils ont connu un parcours de yiddishistes ouverts au monde, à ses combats et à sa culture. Ceux qui se rappellent ce qu’a été le parcours de leurs parents découvrent l’envie de se rapprocher du Centre.

Avec le yiddish nous sommes au carrefour de plusieurs intérêts : à la fois voie d’accès au judaïsme traditionnel et manière de se réapproprier ce que fut la culture juive laïque d’il y a soixante ans. Aujourd’hui dans les cours de Medem il y a plus de jeunes qu’auparavant, mais bien loin du chiffre critique qui nous permettrait de dire qu’il y a un vrai renouveau.

Des mots apparaissent toujours en yiddish... de différentes manières. Dans les communautés ultra-orthodoxes où le yiddish est parlé tous les jours, il y a un renouvellement de la langue avec des mots qui sont saisis ou créés au fur et à mesure. La langue se renouvelle de manière naturelle, là où le yiddish est parlé tous les jours. Et aussi par la littérature qui reste toujours vivante et dans laquelle on trouve des néologismes poétiques. Car des mordus du yiddishisme inventent des néologismes qui correspondent aux nouvelles réalités scientifiques, techniques ou à de nouveaux faits de société qui n’avaient pas de dénomination il y a trente ans dans la langue. Évidemment ces néologismes sont des créations artificielles. Et le problème reste : qui reprendra ces néologismes pour leur donner leur légitimation ? Il n’y a qu’un usage parlé qui peut légitimer un néologisme, sinon il restera du domaine de la curiosité. »

DICTIONNAIRE

« Il existait un dictionnaire yiddish/français rédigé il y a vingt ans. Mais il s’agit maintenant de faire quelque chose de plus complet. Nous rencontrons de nombreux problèmes. D’abord, l’ensemble de la lexicologie yiddish n’est pas assez développée. Il existe peu de dictionnaires yiddish/français antérieurs au nôtre. Avec le français, le problème serait d’écarter le nombre de sources  ; le problème du yiddish est inverse, il n’existe pas assez de sources. Donc il faut mener des recherches pour cerner au plus près les différentes acceptions d’un mot. Le caractère composite des sources linguistiques du yiddish fait qu’on ne peut pas bien travailler sur la lexicographie sans une équipe de linguistes qui connaît les différentes langues-sources. Or nous ne connaissons que quelques-unes de ces langues, aussi nous tâtonnons beaucoup. »

DE LA PURETE...

« Le monde yiddish est sur ce plan comme quelqu’un qui a été affamé trop longtemps et qui ne peut digérer beaucoup de nourriture d’un seul coup. Il faudrait avoir une équipe très importante pour prendre connaissance de tout ce qui est exhumé aujourd’hui.

Le yiddish va à l’opposé des critères de pureté de la langue. Mais j’in-siste avec mon exemple digestif. La taille de celui qui mange et sa santé doivent être en proportion avec la quantité et la qualité de la nourriture qu’il peut digérer. Un exemple capricieux, car les choses ne se ressemblent exactement jamais de la même manière, mais une langue affaiblie comme le yiddish a moins de possibilité de bien intégrer des mots venus de l’extérieur ou ses propres néologismes lorsqu’elle les invente qu’une langue qui est en bonne santé comme le français. Du point de vue du français, c’est un excès de souci et de peur qui empêche d’intégrer des mots que le public a acceptés depuis longtemps. »

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Version imprimée

Publiée dans Vacarme 07, , pp. 117-119.