Vacarme 07 / chroniques

magie napolitaine

par

le monde numéroté

Le lotto, funeste pour le peuple napolitain selon certains, sa drogue, son alcool, ou pour d’autres son baume, est introduit dans la ville en 1682. Aussitôt, l’Église tente de l’interdire. Elle l’accuse d’être une machine de guerre contre le travail, d’entretenir l’oisiveté, la misère, le mensonge, d’encourager les ravages matériels et moraux et surtout de tisser des liens incontrôlés avec le surnaturel. En vain, le lotto est devenu une religion populaire, un drame bihebdomadaire qui se moque des lois terrestres.

De 1 à 90, les nombres se jouent par tradition, filiation, obsession, à l’occasion (d’une querelle 31, amoureuse 10, philosophique 59, d’un suicide 80, d’une difformité 35, d’un mariage 36, clandestin 38, de mendiants 4, d’une anomalie, d’une calamité naturelle : tremblement de terre, naufrage, éruption du Vésuve 55). Ils sont le plus souvent inspirés par les rêves, eux-mêmes hantés par les morts-revenants.

Les puissances auxquelles on s’adresse — pour trouver de l’inspiration — sont multiples : les saints, dont Pantaleone, médecin martyr décapité en 305, les assistants, conçus comme des intermédiaires, les esprits dont le monacello, les morts plus ou moins familiers, le mort 47-13, d’appendi-cite 17, dans un cercueil 4, qui marche 32, qui parle 48, en rêve 70, qui monte au ciel 25, en particulier les âmes du Purgatoire.

La Smorfia qui signifie l’affectation, la contorsion du visage, c’est-à-dire la grimace — mais certains y entendent une dégradation de Morphée — est le manuel qui permet de transcrire en nombres, les choses, les événements du monde et les images du rêve 79. La Smorfia est un livre magistral, un catalogue interminable — plus de 37 500 termes le composent — une chronique du Tout réduite en 90 numéros qui constitue un genre de cryptographie, de grand miroir de l’univers.

Le bon numéro y figure toujours, tout ce qui advient ou apparaît en rêve y a sa traduction, et si l’on se
trompe, c’est qu’on n’a pas su lire ou interpréter.

Pour jouer, il suffit d’isoler quelques images — cinq au maximum, trois en général —, d’en discuter si l’on veut avec quelques personnes de confiance, puis de réaliser la conversion. Pour vérifier la validité de son choix, on peut écrire les numéros retenus sur un morceau de papier que l’on glisse sous l’oreiller 8,taché 53, de plume 16. S’ils viennent en rêve, ce sont les bons.

en peine

Le Purgatoire est un lieu de passage, un enfer mineur et temporaire, une zone-transit entre mort et résurrection, pour qui n’a pas été tout à fait bon ni assez méchant ou encore pour ceux dont le rite funéraire a été perturbé. Un lieu destiné aux justiciers, aux morts violemment, sans sépulture, aux étrangers inconnus, aux morts anonymes : de la peste, de la guerre, de faim, aux mendiants, aux aveugles 44-1,qui tombent 70, qui mendient 49, qui chantent 34, aux lépreux, aux morts ratés, aux morts moyens, ni bienheureux comme les élus, ni vraiment désespérés comme les damnés.

Ils y brûlent, purifiés par le feu, mais les vivants ont le pouvoir de les soulager, de les rafraîchir grâce à un système de transactionoù chacun trouve son compte : le dévot allège les peines des âmes et celles-ci, en échange, lui rendent quelques services. Par exemple, elles lui suggèrent les chiffres 19, arabe 29, romains 3 du lotto.

Le culte se forme sur un rituel d’adoption ; un individu élit un des crânes anonymes — avec les os, seule trace concrète des âmes — ou encore, l’une d’elles lui apparaît en rêve et lui désigne son effigie. Il devient alors l’objet de tous ses soins. Il le nettoie, le lustre, le pose sur un mouchoir 70,blanc 74, noir 52, trouvé 83, volé 70 et sur un coussin raffiné avec quelques boules de naphtaline, puis dans une cassette en bois, en marbre ou en verre, selon. Il lui rend de fréquentes visites, allume des veilleuses, dépose des fleurs, lui adresse des prières, l’effleure, l’embrasse. Le crâne sort alors de l’anonymat, prend l’identité du dévot et se transforme en esprit protecteur capable d’intercéder auprès de Dieu, en dépit de l’éloignement. Il exauce ses prières : tranquillité économique, bonne santé, prévisions diverses. S’il n’est pas entendu, le fidèle peut se montrer implacable : il néglige le crâne et parfois même casse son abri. Quant à elle, l’âme 80, du purgatoire 65, d’un vivant 21, béate 88, damnée 2 lui apparaît parfois en songe pour réclamer davantage, faire des remontrances.

L’âme en peine connaît le futur — donc les numéros du lotto — et a le pouvoir de les divulguer à travers les rêves. Au dormeur de transcrire des combinaisons ou des formules plus ou moins contournées.

Si par hasard les chiffres figurent tels quels, la victoire est assurée.

Mais la tâche n’est pas simple : tout est signe convertible, y compris le léger déplacement d’un crâne par un chat 3-41,en rivalité 4, tombé 77, voleur 20, avec chatte 44ou par un courant d’air.