Vacarme 07 / chroniques

les cafés chronique de l’air du temps

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Je reviens sur une vieille histoire, qui remonte au début des années soixante-dix au moins mais qui ne laisse pas de faire encore sentir ses effets dans la vie parisienne. Je veux parler de la destruction systématique des cafés parisiens par leurs propriétaires ou par leur repreneurs. On était prévenu depuis longtemps que la forme d’une ville change plus vite que le cœur d’un mortel mais on ne s’attendait tout de même pas à ce que l’institution parisienne par excellence, le bistrot, décline à une telle vitesse. Un des premiers signes néfastes fut l’apparition de patrons de bistrots habillés en costume cravate flanqués d’épouses attifées comme des femmes de député RPR. Il est bien clair que le tablier bleu convient seul au chef d’établissement et que l’embourgeoisement vestimentaire ne pouvait qu’être fatal à ce lieu de résistance antibourgeoise. A disparu happé par la mode des machines italiennes le splendide percolateur, par exemple celui du Curveur à côté de la gare du Nord où j’allais boire un café assez faible qui rappelait le café à la casserole de nos campagnes. Le Curveur a bien entendu disparu peu après. Et si au moins on avait un petit noir aussi délicieux qu’à Naples, mais les machines à espresso ne sont jamais parvenues à produire chez nous qu’une caricature de café italien, sans arôme et d’une amertume qui rappelle le Fernet-Branca. Je dois aller maintenant à Tunis pour voir toute la gamme des percos français. Et c’est en Tunisie que je retrouve tout l’enchantement du café français d’avant la moquette aux murs chère à madame Michu, d’avant les comptoirs en simili bois plastifié, d’avant l’usage intempérant de la moleskine empruntée aux Anglais, d’avant les incroyables lampes à franges vaguement héritières des lampes à pétrole et qui semblent venir d’un tout à 500 francs pour nouveaux riches. Bon c’est vrai, on ne peut pas y boire d’alcool au café tunisien, mais en fait si l’on y reste si longtemps attablé c’est dans l’attente messianique que l’alcool va bien finir un jour par couler à flots comme ce sera le cas au paradis d’Allah promis par Al Coran, et cette attente est délectable. De toute façon il y a bien d’autres endroits pour boire des bières Celtia ou du vin Haut-Mornag, plages abandonnées, terrasses plongées dans la nuit, garages etc. Mais ce qui fait franchement douter qu’il existe encore un art de vivre à Paris ce sont, comme me le disait récemment un ami palestinien, les garçons de café. Le prestidigitateur à moustache et à tablier blanc, prenant des airs avantageux et blagueurs, on en voit encore tout au plus la photo accrochée au mur, comme au Général Lafayette. Son successeur est une sorte de roquet, dur avec les vendeurs de fleurs pakistanais, impitoyable avec les vendeurs de journaux de rue, ingrat avec les poivrots qui le font vivre. On croirait une créature digne de la mythologie, née de l’accouplement monstrueux de la patronne en pull-over lamé d’or et du berger allemand affalé sur le parquet du comptoir.

‘Reusement, il y a les Arabes. Quand on pense que 56% des Français trouvent qu’il y a trop d’Arabes en France (enquête parue dans Le Monde du 2 juillet 1998), je me demande bien ce qu’on deviendrait sans eux. Chez le patron de café arabe nulle envie d’ascension sociale, de manifester des signes extérieurs de richesse, il laisse tout en l’état, ne prend qu’à contrecœur sa retraite (le patron de café français a l’air tout aussi pressé de vous voir partir que de partir lui-même dans le Var habiter une maison sans doute décorée comme son café où il pourra siffler des blanches de Bruges avec ses copains de Chasse et Tradition), vous donne un verre d’eau du robinet sans prendre un air pincé qui signifie on a aussi des quarts Vittel, accepte de faire la boîte à lettres, vous sert à manger même si « la cuisine est arrêtée ». Et comme le monde arabe n’est pas du tout ce que croient ces imbéciles de Français on peut même avoir le plaisir de trouver un bar arabe où le patron sert en travesti un public
choisi d’habitants du cru de toutes les couleurs, du blanc farine au noir cacao en passant par le pain d’épices, de pompiers et de pédés. En fait les vrais cafés français, ce sont aujourd’hui les cafés arabes.

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Publiée dans Vacarme 07, , page 74.