Vacarme 07 / chroniques

le portrait de Jennie cinéma

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« Si pour vous la pensée d’une mort subite se charge d’une terreur toute particulière à l’idée qu’elle puisse se produire dans un théâtre, alors soyez sûr que pour vous le théâtre est nocif, quelque inoffensif qu’il soit pour d’autres ; et que vous courez un risque mortel à vous y rendre. Soyez convaincu que la règle la plus sûre est de ne pas oser vivre en un lieu où l’on n’oserait pas mourir. »
– Lewis Carroll, Sylvie et Bruno, Éditions du Seuil, 1972.

C‘’est l’histoire d’un peintre désœuvré qui s’éprend d’une revenante, ou celle d’une âme trop seule qui revient à la vie pour connaître l’amour. L’enjeu du Portrait de Jennie possède la gravité des questions de l’enfance ; le film de William Dieterle, tourné en 1948, en est le support naïf et poignant.

La petite fille qui tend son visage triste vers celui du peintre Eben Adams (Joseph Cotten) à la façon d’une apparition est une apparition. Jennifer Appleton (Jennifer Jones) surgit des brumes hivernales de Central Park sans crier gare et tire le peintre de sa déambulation morose. En un tournemain elle lui offre tout ce qu’elle possède — une comptine, une écharpe, et un vœu : « Que vous m’attendiez et que nous ne soyons plus jamais séparés. » Ces paroles trouent la scène à la façon d’un météore, puis ricochent de rencontre en rencontre : « Attendez-moi. » « J’essaierai de grandir plus vite. » « Attendrez-vous que je grandisse ? » « Je me dépêche, je grandis le plus vite que je peux ». Le vœu de Jennie — la détermination profonde qui en émane — provoque un effet de précipitation chimique : les images qui s’agglutinent à ce désir forment un corps solide insoluble flottant dans la vie du peintre.

Jennie est morte, il y a longtemps. Mais Jennie n’est morte à personne. C’est cela qui exige son retour. Jennie réapparaît pour vivre à l’intérieur de l’attente d’Eben.

Elle s’éclipse mais revient, à chaque fois plus grande, gantée et chapeautée, chaussée de patins, elle revient, vêtue de blanc, pâle et éclairante. Elle traverse les clichés de l’amour avec hardiesse, les simplifie, les dépouille. La fiction revêt son ossature, épouse le battement de ses allées et venues. Lorsqu’elle s’évanouit du champ, l’image prend le grain d’une toile vide, comme celle dont le peintre s’empare pour brosser ce « portrait de Jennie » qui deviendra son œuvre.

Jennie est pressée, l’impatience la dévore : « J’ai quelque chose à trouver, je le saurai quand je l’aurai trouvé, et je pense que vous le saurez également. » Le secret qui la hante la précède aussi, et provoque chez le spectateur un malaise oppressant. Seul un indice, une écharpe, présente du début du film jusqu’à sa fin, nous guide vers ce secret.

Lorsqu’elle rencontre Eben Adams pour la première fois, Jennie oublie cette écharpe, enroulée dans un morceau de journal qui porte l’annonce du spectacle des Appletons — ses parents — acrobates victimes d’un accident bien des années auparavant. L’écharpe de Jennie figure une relique vivante soudée au destin de ceux qui étaient morts sans regret, « parce qu’ils avaient vécu la vie qu’ils avaient voulu vivre ». Elle effectue le lien entre des temps disjoints et condense la présence de la jeune femme au yeux d’Eben Adams.

On sait que Jennie est tirée de l’obscurité au moment où le peintre prend cette écharpe entre ses mains et l’on devine combien cette obscurité était profonde. Jennie se trouvait aux prises avec une terreur sans nom : celle d’une mort qu’aucune vie n’avait portée, la peur du noir dans lequel son existence avait sombré. À chaque fois qu’elle rejoint Eben, cette obscurité s’altère, sa silhouette et le paysage qui l’environne s’éclaircissent, jusqu’au dernier rendez-vous au cours duquel elle pose pour le peintre, vêtue de blanc. La blancheur et la lumière « dévorent » la jeune femme assoupie, l’effacent, pendant qu’Eben la représente.

C‘est l’aube, la terreur a pris fin, le vœu de Jennie s’exauce. Elle a trouvé ce qu’elle cherchait. Ce lien à l’autre qu’elle désirait tant est là, éternisé par le regard d’Eben, elle peut oser mourir.

À la fin du film, lors d’un ultime épisode tragique, Eben Adams, impuissant à arracher celle qu’il aime à son destin, assiste à sa disparition.

Lorsqu’il reprend connaissance, l’écharpe de la jeune femme est à ses côtés.Un second prodige s’accomplit : Eben sait désormais qu’il peut oser vivre.

Post-scriptum

Le portrait de Jennie de William Dieterle avec Jennifer Jones et Joseph Cotten. 1948. D’après le roman de Robert Nathan. Vidéocassette, collection Hollywood Memories, Antares & Travelling production, 1990.

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Publiée dans Vacarme 07, , page 87.