Vacarme 09 / Vacarme 09

Quand le jeune homme avec une grande émotion sortit dans la rue et s’aperçut que l’on ne se retournait pas sur son passage, le sentiment de gloire et de luminosité s’éteignit brusquement. »
– Raymond Roussel.

Bien plus tard, elle se souviendrait avec une précision plus que photographique, une précision à réveiller les morts. Elle se souviendrait avoir cru que cela se verrait. Cela datait du temps où les grandes vacances étaient encore grandes (elle devait donc être très jeune, sept, huit ans tout au plus), monde de solitude ouvert sous les pas de l’enfance, monde de vertiges et de hauteurs coupantes, d’air raréfié. Elle y apprenait la métaphysique aux porches des églises, le matérialisme aux esplanades de gravier brûlant, le temps, endormie au fond des voitures. Ce monde déclinait peu à peu, à compter, du quinze août et sans recours aucun, comme une chaîne de montagnes descend et s’évase vers la plaine et la mer, sous l’effet de forces telluriques et de pulsations qui ne sont pas les nôtres. Venait, presque au bas de cette pente de tristesse, un moment très court où tout s’inversait : le sentiment de l’irrémédiable changeait de signe, s’ouvrait sous la poussée d’une gloire soudaine. Cette fois, cela devrait se voir.
Elle ne pensait pas, évidemment, aux modifications physiques que deux mois d’absence auraient pu produire dans son corps déjà un peu voûté (cela viendrait à son heure, et elle aurait alors tout le temps de morfler). Elle ne rêvait pas d’un brusque ajustement de son apparence aux remarques des autres - comme tu as grandi !-, sachant trop l’instabilité de ces sanctions d’adultes : on est toujours, à ce compte, trop grande ou trop petite, et l’entrée en sixième se chargerait bientôt de confirmer, dans les hurlements d’une terreur presque romaine, la vanité de telles satisfactions. Ce qu’elle sentait monter en elle avec la violence de la vérité, avec l’évidence d’une insurrection, était une gloire d’un autre ordre : ce moment où allaient se lire, comme un halo à sa surface, les transformations purement intérieures que les vacances avaient fait lever. Ce moment où, sans que les traits de son visage en soient le moins du monde altérés, cette solitude et cette sagesse la baigneraient comme une aube, viendraient se refléter dans le regard des autres - et leur lumière dans son propre regard. Pas un mot ne serait échangé, on suivrait les couloirs de l’école, on serait à jamais bien au-delà de ce que les maîtres n’apprenaient pas, ni ne pourraient apprendre. Bien plus tard, elle songerait souvent à cet instant jamais advenu, dissipé dans la normalité du premier jour de classe, recouvert par l’adolescence, enfoncé (pour tout le monde, semblerait-il alors) dans la nostalgie des trousses et des cartables neufs, récupéré par ceux qui ont à vendre des trousses et des cartables neufs, piégé dans le ralentissement général qu’on appelle l’âge adulte, entrevu dans l’amour, manqué, le plus souvent, dans la grève. Elle y songerait avec moins de complaisance que de rage, parce qu’elle en serait encore à attendre qu’une autre colère pousse dans sa colère, qu’un chagrin nouveau pousse dans son chagrin. Elle attendrait la mue.

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Publiée dans Vacarme 09, , page 1.