petites natures - enquête

« Un scorpion veut traverser le fleuve. Mais il ne sait pas nager. Il avise un hippopotame et lui demande : — Puis-je monter sur ton dos pour traverser le fleuve ? L’hippopotame lui répond : — Tu me prends pour un imbécile ? Si je te prends sur mon dos pour traverser le fleuve, tu vas me piquer, et je mourrai. — Mais non, dit le scorpion, car si je te pique, je vais me noyer. — D’accord, dit l’hippopotame. Le scorpion grimpe sur son dos, et ils entament la traversée. Au milieu du fleuve, le scorpion pique l’hippopotame. — Qu’est-ce qui t’a pris ? dit l’hippopotame, en sombrant. Tu vas mourir aussi. — Je n’y peux rien, dit le scorpion. C’est ma nature. » Nous avons adressé quatre questions à différentes personnes qui, par leurs activités, sont confrontées d’une manière ou d’une autre à la nature. 

Enquête réalisée par Rachel Easterman-Ulmann, avec Catherine Bonifassi, Frédérique Ildefonse et Jean-Philippe Renouard

1. À quelle nature avez-vous à faire ?

2. Vous apparaît-il qu’existe quelque chose comme un ordre naturel ?

3. Pouvez-vous donner des exemples, où l’utilisation de la nature comme argument vous a énervé(e) ?

4. Y a-t-il des choses (inventions, pratiques sociales, technologies, discours) qui, parce qu’elles bousculeraient la nature, vous effraient ?


Paul Arnould, biogéographe

1 J’ai à faire à ma nature quotidienne, c’est-à-dire tout ce qui m’entoure, que je considère être de la nature, et aussi à une nature professionnelle, mon objet d’étude scientifique depuis une trentaine d’années, la forêt. La forêt est un des plus forts symboles de la nature, avec l’océan. Paradoxalement je considère que c’est un milieu naturel, alors que l’empreinte, la marque de l’homme y est éminemment forte. Ce qui pose le problème de savoir si l’homme est hors nature ou s’il est dans la nature.

J’ai commencé par travailler sur la forêt de Fontainebleau, la plus mythique de France, puis sur des forêts à la limite de la Champagne, de la Picardie et de l’Ile-de-France, de vieilles forêts seigneuriales qui maintenant appartiennent à l’État. La nature est possédée en France, elle est appropriée, et la forêt en totalité, soit par l’État, soit par 11 000 communes, soit par des millions de particuliers. Puis j’ai travaillé sur des forêts appartenant à des propriétaires privés. Notamment sur des types de forêts qui sont l’objet de conflits, comme les forêts de peupliers dans les fonds de vallées, ou sur de tout petits massifs forestiers, qui sont des sortes de résidus, au milieu des terres de grandes cultures : pour de toutes petites forêts on compte des centaines de propriétaires. On y voit des choses extraordinaires. Certains font du bois de feu, d’autres lorsqu’ils n’en veulent plus chez eux, y plantent leur sapin de Noël, d’autres privilégient certains arbres. Chaque propriétaire a sur sa parcelle une logique propre, qui le conduit à maintenir, voire à créer, de la biodiversité.

Dans le monde il y a 50 mille espèces d’arbres. Le problème de la forêt française c’est qu’il n’y en a qu’une centaine qu’on dit spontanées. Elles sont là depuis une dizaine de milliers d’années. Depuis les grandes découvertes, des transferts d’espèces se sont faits. Beaucoup d’arbres sont maintenant originaires d’Amérique, tel le chêne rouge, l’acacia, les séquoias et le douglas : ce sont des exotiques, par rapport aux spontanés. Ces transferts de flores ont provoqué des débats, un peu calqués sur les débats de société, les problèmes d’immigrés. On fait venir des êtres vivants d’ailleurs, prennent-ils la place des essences locales, entrent en compétition avec les essences indigènes ? Ce fut l’objet de débats, de querelles, sur ce qu’on a appelé les exotiques, ou parfois même les essences immigrées, au XIXe siècle. Certains étant farouchement contre, d’autres disant que cela permettait de métisser, de réenrichir les milieux forestiers. Les débats naturalistes ne sont jamais déconnectés des débats sociaux.

2 Les gens qui travaillent sur les milieux forestiers, sur la nature, cherchent à mettre de l’ordre ; l’homme essaie toujours de classer, de faire des typologies. Les auteurs grecs et latins (Aristote, Théophraste, Pline l’Ancien) ont cherché à classer les arbres, les herbes et les animaux. Récemment, Georges Perec, dans Penser/Classer, critique ce souci de tout catégoriser : « Tellement tentant de vouloir distribuer le monde entier selon un code unique ; une loi universelle régirait l’ensemble des phénomènes : deux hémisphères, cinq continents, masculin et féminin, animal et végétal, singulier pluriel, droite gauche, quatre saisons, cinq sens, six voyelles, sept jours, douze mois, vingt-six lettres... ». Pour le chercheur scientifique, il faut qu’il y ait une rationalité, un ordre dans la nature. Il essaie de trouver des logiques d’ordonnancement, des espaces, des êtres, des choses, mais à côté de cela existent des théories qui parlent d’ensembles flous, de chaos, et qui donc remettent un peu en question ce souci de normalité et de rationalité. Pour moi, il y a un ordre naturel, mais souvent l’ordre est la projection des idées ou des références sociales d’une époque. Par exemple l’ordre naturel de Carl von Linné, un des plus grands botanistes du XVIIIe siècle , qui est à la base de la classification moderne des plantes et des animaux est un ordre divin. Il a l’idée que Dieu a créé un nombre d’espèces limitées et qu’il ne fait que retrouver les plans de la création. Darwin, lui, avec sa théorie de l’évolution, remet cet ordre en question, mais propose un autre système d’ordre où la compétition entre espèces est un des grands modes régulateurs.

3 Ce qui m’énerve, c’est notamment l’abus du recours au principe de précaution et ce qu’on dit sur les organismes génétiquement modifiés. Si l’homme du Paléolithique est devenu un agriculteur, un éleveur, c’est parce qu’il a commencé à manipuler la nature, qu’il a sélectionné certaines plantes, qu’il en a privilégié d’autres, qu’il en a croisé de multiples qu’il a continuellement fait des choix et pris des risques : on est ainsi passé du loup au chien, du sanglier au porc, de l’oléastre à l’olivier... Toutes ces sélections faites par l’homme lui ont permis d’améliorer sa nourriture. Avec les OGM on fait peut-être un saut, dans la mesure où l’homme manipule désormais au niveau du génome, mais depuis des millénaires l’homme intervient dans la nature, en sélectionnant, en privilégiant, en triant. Sinon, nous serions toujours en train de chasser et de cueillir, de vivre comme au Paléolithique.

Il y a toujours des risques de dérive, mais vouloir figer un processus m’apparaît vraiment comme anti-naturel.

Ce qui m’irrite aussi, ce sont tous ceux qui font référence, pour protéger les forêts, à une forêt idéale, « forêt climax », qui serait en équilibre avec les conditions du milieu — ce qu’ils appellent aussi une forêt « primitive », ou « primaire » : c’est un peu le mythe du paradis terrestre. Mais où la situer ? Est-ce que celle qui existait, il y a deux cents ans, ou il y a deux mille ans à l’époque du Christ, à la fin de la dernière glaciation il y a 15 mille ans ou bien il y a 65 millions d’années à la fin de l’ère secondaire quand disparaissent les dinosaures ? C’est encore vouloir avoir une référence, idéale, bloquée, figée, alors que le propre de la nature est l’évolution, la vie, un système en interaction qui n’est surtout pas fixe. Tous ceux qui veulent bloquer, mettre sous cloche, enfermer, figer, m’énervent, et dans les débats actuels, la notion de protection poussée à l’extrême aboutit souvent à des comportements stérilisants, car trop normatifs.

D’un autre côté, l’autre extrême, la prolifération incontrôlée des techniques, la nouveauté, dans toutes les expérimentations comporte une part de risques, donc tout cela doit être réfléchi, discuté, débattu, mais on ne doit surtout pas interdirea priori. Dans la forêt, toutes ces questions sont à l’œuvre : par exemple, dans les débats sur l’éco-certification, qui cherchent à prouver que le bois qu’on trouve dans un crayon, un meuble, le papier sur lequel on écrit provient bien de forêts qui sont gérées de façon durable. Pour ce faire on veut édicter des normes de bonne gestion forestière. Ces pratiques normalisatrices peuvent se concevoir, mais elles sont risquées parce que la vie n’est pas faite uniquement de règles. Si on privilégie une démarche qui consiste à ne justifier la qualité d’un produit que par des normes extrêmement contraignantes, à mon avis, on oublie une grande dimension des choses naturelles : la nature est aussi un objet de mythes et de symboles.

4 Non, je n’ai pas d’effroi particulier. Je pense que tout bouscule la nature, si on veut aller par là : le matin quand je me lève et que j’allume l’électricité, il y a une centrale nucléaire derrière qui me fournit en énergie électrique, quand je me lave les dents ou que je prends ma douche, je prélève une ressource en eau potable qui ensuite sera rejetée plus ou moins souillée dans les cours d’eau et les nappes phréatiques. Quand je bois mon café, mon cacao ou mon thé proviennent-ils d’une exploitation faisant vivre décemment de petits agriculteurs ou sont-ils produits dans une grande plantation où la logique capitaliste bafoue la justice sociale ?... Tous les actes de la vie quotidienne bousculent l’ordre naturel, donc je ne vois pas pourquoi on se focalise uniquement sur certains grands problèmes et peu ou pas sur nos pratiques routinières. La moindre de nos actions : jeter un papier de bonbon, allumer une cigarette, conduire une voiture ont des incidences fortes lorsqu’elles sont répétées par des millions d’individus. Je ne suis pas partisan de trop privilégier quelques événements catastrophiques majeurs, pluies acides, tempêtes, ou incendies de forêt, mais plutôt de réfléchir à une réévaluation responsable de la portée profonde de certains de nos actes les plus insignifiants en apparence qui peuvent aussi bouleverser la nature.

Gilles Clément, paysagiste

1 Il n’est pas facile pour moi de parler de la Nature comme un système séparé de moi-même et fonctionnant en dehors de moi-même. (J’entends par là en dehors de l’humanité.) De sorte que la nature à laquelle j’ai à faire se présente sous de nombreuses formes exprimées par l’ensemble du « vivant ». J’emploie d’ailleurs ce mot de préférence au mot « nature », créé semble-t-il par les Grecs anciens pour nommer la réalité visible ne dépendant pas forcément des dieux. Bien entendu, dans le métier que j’exerce, le vivant se présente majoritairement sous le registre du végétal. Mais il est si difficile de dissocier le monde végétal du monde animal qui lui est inféodé et si difficile encore de séparer l’homme du reste du vivant que la moindre espèce végétale, la plus infime des herbes renvoie aussitôt à l’ensemble auquel elle se trouve attachée.

2 À proprement parler, il n’existe pas d’ordre naturel. Le mot ordre ne convient pas à la biologie en ce qu’il suggère un système fini, organisé selon une figure immuable. Or la vie invente, elle ne cesse de réinterpréter les messages changeants de l’environnement pour fabriquer aussitôt une combinaison biologique nouvelle (forcément temporaire) adaptée aux conditions nouvelles. Je ne parlerai donc pas d’ordre naturel, mais bien de processus naturel d’évolution. Celui-ci à mon avis est de nature imprédictible. C’est pourquoi les spéculations scientifiques les plus étayées se trouvent toujours déjouées. Le principe de modèle et de modélisation ne fonctionne pas en tant que scénario du futur. Il ne peut que donner une idée possible de schéma évolutif parmi des milliers, voire des milliards d’autres possibilités.

3 La « nature » jouissant d’une bienveillance partagée par un très vaste ensemble de population, il n’est pas rare de la voir malmenée au nom des meilleures intentions (une base de loisirs, un chemin de randonnée, un « écotour » en 4X4, etc...) Il n’est pas rare non plus d’entendre le mot nature utilisé à tout propos, comme argument politique ou commercial. Mais le plus dangereux à mon avis vient d’une pensée radicale sur la nature, avec une vision écologique orientée qui tend à isoler la nature de l’homme en la sacralisant. Les tenants de cette vision sont appelésdeep-ecologists ; ils appartiennent souvent à la culture anglo-saxonne. C’est ce que j’appelle le « paradoxe occidental ». Il est en effet curieux que ce soit parmi les Occidentaux — eux qui ont inventé le concept d’écologie — que l’on observe la plus grande intolérance à l’évolution d’un paysage alors que l’écologie, par définition, parle de la nature en transformation.

4 La « nature » est toujours bousculée. Tous les jours, à tous les instants. Pour cette raison même, elle évolue, se transforme, réinterprète les messages nouveaux pour les tourner à son usage. C’est le propre de la vie. Ce qui est dangereux, c’est d’arrêter le bousculement, de figer, de muséifier. Ou encore de tuer, et plus insidieux — d’enrayer le moteur même de la vie, c’est-à-dire le mécanisme de l’évolution.

Philippe Dubois, ornithologue

1 À celle qui correspond à sa définition première. Celle d’avant l’homme, c’est-à-dire à la biosphère, à l’ensemble des espèces vivantes et leurs écosystèmes. Évidemment, quand on a dit cela, on n’a rien dit. La nature, c’est la steppe mongole, c’est la forêt primaire zaïroise, c’est aussi le parc de La Courneuve ! Dans tous les cas, c’est une nature où l’homme, qu’on le veuille ou non, est sans cesse en filigrane. La nature, c’est là où la vie — animale ou végétale — peut se développer.

2 Certainement. Quand on étudie un génome d’espèce, qu’on a la chance d’être dans une forêt climacique, on se dit qu’il y a un ordre. Mais il n’y a pas d’ordre sans hasard, même : sans désordre naturel. Ce qui donne l’impression « d’ordre naturel », c’est l’intime mélange de hasard, d’évolution et d’adaptation des espèces aux différences, qu’elles soient humaines, biotiques en général ou abiotiques.

3 Ce n’est pas l’utilisation du terme « nature » qui m’énerve le plus, c’est surtout le terme « vert » (qui sous-entend « nature » d’ailleurs !). La moto « verte », le tourisme « vert », c’est galvauder sans doute un terme dont on fait immodérement usage (comme le terme « écologie » par exemple). La nature, contrairement à ce que l’on pense, n’est pas un produit à vendre. Elle n’a pas de valeur marchande.

4 Quelles seront les conséquences du clonage sur la nature ? Bien sûr qu’il y a plein de choses qui font peur. Curieusement, alors qu’on n’a jamais autant pollué la planète, on ne s’est jamais autant soucié de biodiversité. Plus on se pose des questions sur l’avenir de notre terre, de ses climats, plus on pollue et on détruit. Paraxode d’homo sapiens ! On constate que les amphibiens disparaissent à la vitesse grand V ; des oiseaux (les vautours par exemple) sont atteints de maux mystérieux qui les déciment. Certains scientifiques se demandent très sérieusement si nous ne sommes pas à la veille d’une extinction massive d’espèces, extinction « aidée » par l’Homme, bien sûr.

Ariane Doublet, cinéaste (Les Terriens)

1 Peut-être la nature de certains lieux, la nature qui serait liée à des lieux, à des moments dans ces lieux. Plus une nature que je vois, qu’une nature que je pense. Des moments forts, qui peuvent être fugaces, mais qui dans un lieu donné à un moment donné me permettent de dire que j’ai vécu. L’idée, le désir de faire Les terriens, était lié à des gens, mais aussi à un lieu, à des paysages connus qui, hors de toute nostalgie, comme dans un rapport immédiat, donnent conscience de nous-mêmes.

L’éclipse, dans le film, était quelque chose qu’on ne pouvait absolument pas appréhender, puisque personne dans l’équipe n’en avait jamais vu. Je n’avais pas envie d’utiliser des filtres qui permettaient de filmer des phases de l’éclipse partielle, et du fait de ne pas avoir recours à ces techniques-là, nous savions qu’il faudrait attendre l’éclipse totale pour filmer le soleil. De là est venue l’idée du reflet dans l’eau. Pendant l’Antiquité, les Grecs regardaient les éclipses dans des vasques noires sur la surface de l’eau. Ainsi, ils pouvaient regarder les éclipses à l’œil nu. Et puis quand la lune est venue masquer entièrement le soleil, nous avons pu tourner la caméra vers le ciel.

J’ai toujours observé, chez les gens que j’ai filmés comme une amitié particulière avec la nature, avec le temps, avec le temps qu’il fait, avec le temps qui passe.

Filmer la nature, lui donner une image en dit toujours un peu trop, les paysages deviennent à peine vrais, comme une transfiguration. Les images semblent se substituer aux choses. Une image est d’abord instantanée, mais dès lors qu’elle existe, elle appartient à la fois à un passé et à une continuité. Au centre d’une image il y a le temps, un temps propre à chaque image et qui est indépendant de la chronologie du film.

On a tourné 5 semaines, mais j’ai eu envie de donner l’impression que c’était sur une lunaison, sur 28 jours. On voit bien quand ça commence par un petit croissant de lune et ça finit par la lune noire de l’éclipse.

C’est dans le pays de Caux, en Normandie, dans un village où je vais depuis que je suis toute petite. Quand j’ai commencé à y aller, il y avait encore dix, douze fermes, maintenant il y en a trois, j’ai tout de même aussi l’impression d’assister à la fin d’une certaine manière de travailler pour les paysans. C’est aussi la volonté pour eux et pour moi de témoigner, comme un rappel.

2 Je considère que le temps, la durée, le défilé des saisons, font partie de la nature — c’est l’ordre de la nature. Maintenant, ce qui me dérange dans cette notion d’ordre naturel, c’est l’idée d’une norme à laquelle on puisse se référer comme lorsqu’on dit : il faut laisser faire la nature, qui peut entraîner des choses très périlleuses. L’idée que nous sommes soumis aux lois de la nature peut prendre une signification sociale qui sous-entend que rien ne doit changer.

3 Cette phrase « il faut laisser faire la nature » relève d’une idéologie qui consiste à dire qu’il y a un ordre dans le monde, et que nous devons tous nous y soumettre. On s’approprie la nature pour défendre des idées. Par exemple dans la religion catholique, la contraception, que l’on rejette pour rester sur l’idée de la nature comme un ordre qu’il ne faudrait pas contrarier, ou forcer lorsqu’il s’agit de fécondation in vitro. On place la nature avant la culture, on choisit ce qu’on veut dans la nature, arbitrairement, pour défendre certaines idées, et à partir de là, on peut décréter que l’homosexualité par exemple est une déviance aux normes.

Une autre chose m’énerve : quand les gens, pour soigner le cancer, se mettent à manger des herbes, prônent l’instinctothérapie... C’est dangereux. Ou les arguments anti-avortement, toujours cette idée qu’il faut laisser faire la nature.

Il faut avoir toujours présente l’idée d’une nature monstrueuse. La nature, elle est harmonieuse, mais elle peut être monstrueuse. Elle n’a pas toujours besoin de l’homme pour ça... mais elle a besoin de la culture de l’homme pour son devenir.

4 Ou économiques d’ailleurs... Par exemple, pour les agriculteurs, ce qui est un peu effrayant, c’est cette course au rendement et au productivisme qui fait qu’on essaie de produire le plus de quintaux de blé possible à l’hectare. L’homme cherche à transformer, à transgresser, à perfectionner la nature, c’est un rapport permanent. Depuis son apparition, l’homme n’a survécu qu’en agissant sur son environnement. Si l’homme n’avait pas cultivé la terre, aujourd’hui ce serait une vaste jungle. Dans une certaine proportion, il y a des choses qui aujourd’hui font peur dans ces transformations, comme les manipulations génétiques — peut-être que les gens qui les pratiquent savent très bien ce qu’ils font- lorsque j’entends qu’il y a des gènes de scorpion dans les tomates...

Je considère que l’homme est là aussi pour transformer les choses et qu’il y une intervention qui est peut-être très riche, et justement dans ce rapport perfectible aux choses qui peut être très intéressant voir indispensable. En même temps sur les OGM, soit on est très mal informé, soit personne ne sait vraiment ce que cela peut provoquer ensuite. Qu’il y ait des gènes humains dans certaines pommes de terre, ça c’est une chose qui peut faire peur. Ce qui fait peur, c’est l’ignorance.

Jean-Luc Berthier, vétérinaire

1 C’est une nature urbaine, dénaturée : des animaux sauvages dans des conditions de captivité, dans un milieu totalement artificiel, ou culturel : la ville. Une nature secondaire, sinon tertiaire.

La nature, je ne sais pas trop ce que cela veut dire, parce que tout est nature. Ou nature transformée, y compris le béton, l’acier, etc. Un vétérinaire a un contact direct avec la nature, les animaux, directement, concrètement, physiquement, par contact, odeur, etc. On élève ces animaux-là dans des conditions les moins artificielles possibles, c’est-à-dire dans des groupes. C’est tout de même une approche de la nature la plus naturelle possible. Bien que la vraie nature se trouve en dehors de toute influence humaine.

2J’ai un peu peur de cette expression « ordre naturel » : son côté rigide, puriste, intégriste ne me plaît pas. Mais il vrai qu’il y a une organisation de la nature, dans tous les domaines.

3 Cela m’énerve qu’on mette la nature à toutes les sauces pour justifier des choses qui relèvent totalement de notre fonctionnement. Dans la publicité par exemple : je pense aux shampoings, aux produits de beauté. « Céramides », « oligo-éléments », on va chercher du vocabulaire dont personne ne sait ce qu’il veut dire...

En diététique aussi. Elle change tous les dix ans : on découvre tout doucement la nutrition. On n’en sait rien les trois quarts du temps, ou on le sait très mal, et là-dessus on construit un système rigide qui n’a plus rien à voir avec la nature. Le propre de la nature c’est de s’adapter. À partir du moment où l’on dit que c’est naturel, on rigidifie, c’est une démarche totalement culturelle et vraiment dangereuse.

4 L’utilisation intensive des ressources non renouvelables à notre échelle, toutes les ressources fossiles : charbon, pétrole et autres. Je ne parle pas du nucléaire qui est encore autre chose, parce que là, ça laisse des traces. On touche là à quelque chose qui ressemble à un « ordre naturel » : un sol, ça met un certain temps à se régénérer, si on épuise ses éléments, on n’a plus qu’un substrat neutre, absolument non productif.

Dans mon travail, on essaie de préserver des espèces qui sont menacées, ou en voie de disparition. Pour qu’il y ait une capacité d’adaptation ou d’évolution à long terme, on essaie de préserver la plus grande variabilité possible, génétique. C’est l’inverse de ce qu’on fait en race domestique, on essaie de sélectionner un type d’animal le plus performant possible, puis on essaie de faire toujours le même animal, donc on s’expose à perdre toute variabilité. Mais ces espèces sont complètement inadaptables dans un cadre autre que les conditions d’élevages déterminées pour cela. Or le clonage, c’est la forme parfaite de cela, et c’est ce qui nourrit mes réserves.

Le clonage chez les animaux ne me pose pas de problème moral. Mais, chez les humains, c’est extrêmement dangereux.

La nature a été utilisée pendant la campagne contre le PaCS, en disant que le mariage homosexuel n’est pas naturel, etc. mais je ne vois pas en quoi. On peut se rassurer, l’espèce ne va pas s’éteindre, il restera toujours des gens pour faire des enfants !

Il y a l’organisation du travail aussi, le travail de nuit par exemple. Cela bouscule-t-il « l’ordre naturel » de travailler la nuit ? Cela bouscule au moins notre fonctionnement biologique. Je pense qu’on est programmé, qu’on reste programmé, il faut des millénaires d’évolution, par la lumière, par le rythme jour / nuit. Fondamentalement, nous sommes des primates, avec des activités diurnes. D’octobre à mars c’est la grosse période d’activité, en ville, on est dans la nuit tout le temps. Et ce n’est pas en un siècle de civilisation industrielle que l’espèce humaine s’est adaptée, on est tous obligés de le subir, on n’est pas sélectionnés pour.

Jean-Luc Nancy, philosophe

1 Pour répondre de manière irréfléchie, en sorte que « avoir à faire » me renvoie au plus proche, surgissent à la fois une image et un problème. L’image, c’est celle de la végétation, prolifération et insistance végétale, puissance de persévérance intraitable, toujours recommencée, toujours prête à s’insinuer dans les moindres interstices de la matière la plus stérile. Cette image de la nature est moins celle de l’indemne et de l’innocence que celle d’une ténacité puissante et sourde, souterraine et toujours prête à réinvestir une surface où l’homme ne dépose que des vernis fragiles et des masses que leur pesanteur même finit par attirer et par enfouir au sein d’un terreau formidable qui les pulvérise, les digère et les restitue à une circulation de sèves et de fibres, à une poussée qui n’est rien d’autre que la poussée de la terre en elle-même, sur elle-même, comme une mastication et un dégorgement de soi. C’est aussi l’ordre, l’espace-temps ou bien l’élément dans lequel se décompose le cadavre : se recomposent d’autres masses, d’autres organes... Cette nature n’est pas un ordre, ce n’est pas un règne ni une législation, c’est une puissance et un élan. Mais en même temps, « nature » est un problème : le problème de son concept. D’une part ce dernier ne cesse d’occuper, dans le discours le plus courant — le plus « naturel » ! — une place difficile à éviter : comment ne pas dire que ceci ou cela est naturel, ou qu’il est « bien naturel de... », ou que quelqu’un(e) « manque de naturel », etc ? Mais comment, aussitôt, pour peu qu’on réfléchisse, ne pas mettre en question ce qui est impliqué par là : l’idée de ce qui irait de soi et qui serait donné d’origine, l’idée de ce qui appartiendrait à l’essence propre d’une chose, alors précisément que nous savons à quel point l’« origine », l’ « essence » et la « propriété » sont des notions que les temps modernes ont soumises aux exigences les plus soupçonneuses. Il y a bien longtemps que nous savons combien l’or ou le diamant sont peu précieux par leur essence, combien le tigre est peu cruel de sa nature, ou combien il est malaisé de dire quelle est la propriété originelle qui constitue ce qu’on nomme, par exemple, « le Mozambique ». Il y a longtemps que nous savons combien sont fragiles, renversables, destructibles ou déconstructibles les oppositions telles que celle de l’art et de la nature, de l’histoire et de la nature, du divin et du naturel aussi bien que du naturel et de l’humain, ou de la nature et de la culture. Nous devrions savoir, précisément, que « nature » ne tient que pour autant que tient le jeu de ces oppositions. Mais, très concrètement, les transformations de la planète, de la société et de nos consciences nous ont appris que s’il doit être question de « nature » en quelque façon (d’une terre, d’une socialité, d’une conduite plus « naturelle »), ce ne peut être que par les moyens de toujours plus de « technique », d’« art » et d’« histoire »...

2 Non, d’abord, si l’on doit entendre par « ordre naturel » ce que l’on entend, de fait, par « nature » : un ordre selon lequel l’être procède de lui-même à partir de lui-même, c’est-à-dire s’engendre. D’une part la génération est le modèle naturel par excellence : la conception, la naissance et la croissance, le développement, l’éclosion, la reproduction. Assurément, cet ordre existe : toute plante, tout animal nous l’expose. Mais il n’existe pas comme l’ordre d’un auto-engendrement absolu : précisément, l’origine de la vie n’est pas dans la vie, et la vie comme spontanéité, auto-production et auto-affection n’est pas un concept biologique strict. L’origine de la vie est dans la nature, ce qui d’une part n’est en rien auto-suffisant et d’autre part reporte vers l’origine de la nature, qui n’est donc pas dans la nature... La dire en « Dieu », comme on l’a dit pendant quelques siècles, n’aura jamais été qu’une manière de cercle vicieux : « Dieu » fut le nom d’une auto-production manquant radicalement de son « auto », puisque Dieu était la puissance de la nature sans être la nature même. À cet égard, la « mort de Dieu » désigne bien la mort de... la vie comme auto-engendrement du monde et en elle se trouve pour nous la condition sine qua non d’une pensée de la « nature » et de la « vie ». Par exemple : penser la « nature » comme équilibre d’un ou de plusieurs écosystèmes et éthosystèmes suppose que nous définissions les mesures du dit « équilibre », ce qui certainement ne peut pas être fait par référence à une nature donnée, mais à une culture dont il nous incombe de penser la forme et l’enjeu. Aujourd’hui rien n’est plus violemment clair que ceci : nous devons cultiver une nature qui ne nous est pas donnée, qui est toute à venir. C’est ce qui fait l’enjeu le plus général des questions de la justice (qu’est-ce qui est naturel ? la libre concurrence ? ou bien la dignité de tous ?) aussi bien que de celles de la technique (qu’est-ce qui est plus naturel ? de forger le fer, ou de synthétiser des molécules ?) et de l’éthique (qu’est-ce qui est naturel ? la mortalité infantile, ou le contrôle des naissances ?) : pour toutes ces questions, sans exception — et pour celles de la politique — on ne peut pas et on ne doit pas cesser de démonter et de déjouer les pièges redoutables qui sont tendus dans l’invocation de la « nature ». Mais si on ne veut pas en rester aux approximations et aux ajustements circonstanciels, il nous faudra finir par repenser de fond en comble l’idée même de nature : cela veut dire, depuis la « création du monde » jusqu’à sa « fin ». Qu’est-ce qu’un monde qui sort de rien et par conséquent (re)tourne à rien ? Qui donc ne sort de nulle part et ne va nulle part ? Qu’est-ce donc qu’un monde qui d’abord est là et dont le sens n’est donné nulle part ailleurs qu’ici ?

Voilà de vraies questions, et non des invocations de principes et de fins naturels ou surnaturels. Remarquez combien ce mot « surnaturel » évoque à la fois un ordre supérieur à la nature et une seconde nature ou une outre-nature ; on n’emploie plus guère ce mot : mais il a désigné longtemps l’ordre de la transcendance, ce qui veut dire qu’il a naturalisé la transcendance...

L’homme et sa technique appartient aussi à la nature. C’est elle qui rend possible l’hominisation, et qui rend ainsi possible mais problématique l’humanisation, et d’abord la technicisation — qui est aussi technicisation de la nature elle-même. Il faut revenir, encore, à considérer comment l’ordre « naturel » a été lui-même construit et distingué par une opération technique, qui est celle dont tout l’Occident procède. Les dieux retirés on a produit l’idée ou la représentation de la « nature », c’est-à-dire d’un registre distinct de l’homme comme des dieux, auto-consistant, dont il s’est agi de déterminer la constitution (la structure ou l’essence ou... la nature !), par exemple en cherchant quel élément était fondamental, ou bien quelles relations mathématiques ordonnaient cette structure. Ainsi on en est venu à des « lois de la nature ». Cette pensée de la nature comme ordre et comme substance ou substrat autonome va de pair avec la problématique de son auto-constitution.

3 Nature ou surnature, ce sont les débats autour de l’avortement auxquels je pense tout de suite. Je ne pense certainement pas que l’avortement soit, en lui-même, une pratique naturelle, ni même qu’il soit, en lui-même, souhaitable. Mais il m’est inconcevable qu’on puisse invoquer contre sa nécessité — dans des conditions claires, réfléchies et reconnues — l’autorité d’une nature ou d’une surnature : c’est un tel aveu d’impuissance à penser simultanément la condition des femmes, celle des enfants, celle des rapports de parenté et enfin la vérité même de ce qu’est un « sujet » que cet aveu involontaire laisse accablé : comment peut-on s’acharner à ce point dans la superstition du « (sur)naturel » ?

4 Non, dans cet ordre je ne peux pas être effrayé, mais perplexe, une inquiétude peut balancer mon intérêt — qu’il s’agisse de cyberespace ou de clonage, de parents homosexuels ou de semi-conducteurs. Oui, le web est un espace chaotique, irresponsable, souvent naïf et inculte, grossier, etc. Oui, j’ai de la difficulté à penser que le partage des sexes, qui n’existe pas seulement comme configuration symbolique mais aussi biologique bien que les deux registres ne soient pas dissociables, ne soit pas à l’œuvre dans le devenir d’un enfant entre ou avec ses parents.

Mais l’essentiel pour moi serait qu’on en vienne en tous ces domaines à penser avant tout sous les axiomes combinés de la retenue devant toutes les formes de réflexes conditionnés et d’une remise en jeu constante de la question des fins : que veut-on ? Que peut-on vouloir ? N’y a-t-il qu’une humanité possible ? pensable ? qu’un monde ? Le monde a déja connu tant de formes de vie, et tant de formes de mort, ou de parenté, ou de savoir...

Mon effroi est devant la possibilité que la « bousculade » tourne à la panique, non parce que la nature serait trop oubliée ou trop défoncée, mais parce que nous n’arriverions pas à nous défaire d’une fixation sur cette idée de nature, parce que nous ne serions pas à la hauteur de la dénaturation qui est notre fait, et peut-être notre définition, et dont la possibilité est inscrite dans la nature avec l’homme, comme une possibilité naturelle en somme. Nous n’arriverions pas à nous mesurer avec nous-mêmes comme avec ceux chez qui la nature aurait engouffré sa propre ruée démesurée, une ruée de néant aussi bien que de sève, et la décharge enfin de toute cette formidable ambivalence...

Oui, la nature est terrifiante, aux prises avec cette panique qu’en fin de compte elle est. La rage de blâmer ou de louer est la faute majeure pour qui veut penser. Sommes-nous seulement capables de dire juste dans un état où nous n’avons pas de critère absolu et tout prêt pour une justesse ni pour une justice.

Didier Lestrade, fondateur d’Act Up-Paris

1 Lorsqu’on est séropositif et qu’on prend des traitements on a un corps qui est complètement bouleversé. Les traitements sont tellement puissants qu’il serait naïf de croire qu’on va rester comme avant. Les modifications corporelles, biologiques et psychologiques sont énormes. Je crois que les séropositifs, à pleins de niveaux, sont des mutants.

Mon mari est jardinier, c’est un peu bête à dire, mais on a une relation fondée sur les plantes, les fleurs. Jean-Luc s’est acheté une encyclopédie des fleurs, et moi je suis fasciné, par la variété, je ne parle même pas des fleurs qui poussent en Amazonie. C’est étrange parce que je viens de la campagne et j’avais oublié cela et c’est comme si j’étais revenu à ce que j’étais au début.

2 Oui je crois qu’il y a un ordre naturel. Je crois que l’ordre végétal est ce qu’il y a de plus naturel. L’ordre animal, on l’a complètement foutu en l’air. Lorsque j’apprends qu’il y a des milliers d’espèces végétales qui disparaissent, ça me rend vraiment super triste. Je suis plus sensible au végétal. Un ordre naturel au niveau des humains, je n’y crois pas.

3 C’est toujours ce qu’on dit sur l’homosexualité par rapport à l’hétérosexualité. C’est toutefois quelque chose qui m’énerve de moins en moins : il y aura toujours des gens dont la fonction est de rappeler cet « ordre naturel » ; et il y aura toujours des gens dont la fonction est de le foutre en l’air.

4 Que ce soit dans l’industrie agro-alimentaire ou dans l’industrie pharmaceutique, ce qui me gêne, c’est l’opacité, c’est qu’on ne sache pas ce qui se passe. C’est pour cette raison qu’il est important qu’existe un mouvement fort de consommateurs. Mais d’un autre côté, je suis pour l’être génétiquement modifié, c’est là le grand paradoxe. Pendant les JO, on a vu des corps qui n’ont plus rien à voir avec la nature. Je suis sûr qu’on ne pourra pas empêcher cette recherche. Il y a des pays qui refusent l’hormone de croissance, il y a des pays qui la tolèrent et je suis complètement convaincu que c’est le médicament du futur, qui permettra de lutter contre le vieillissement.

Hervé Zyberberg, médecin

1 Principalement à la nature des hommes. Mais le terme nature est par essence assez vague et dépend un petit peu de ce qu’on y met.

2 Non, car dire qu’il y a un ordre naturel sous entend qu’il y a une dimension divine, or je pense que tout est extrêmement complexe. C’est comme l’inné et l’acquis, on ne peut pas séparer simplement, il y a une complexité entre l’être humain et son environnement, avec des interrelations réciproques. Pour ma part, un ordre naturel n’existe pas, parce que je ne pense pas qu’on puisse tout relier à quelque chose de l’ordre du divin.

3 Ce serait, dans mon domaine, la médecine, dire que tout ce qui serait naturel est bon. Il y a certains champignons, des produits très naturels qui sont extrêmement toxiques. Pour la nature au sens de l’écologie, je pense comme tout le monde qu’on a tout intérêt à protéger le patrimoine mondial. Tout en n’étant pas naïf : des populations entières meurent dans des pays où l’écologie est bien préservée. C’est plus compliqué que ça... Au quotidien, des gens invoquent leur « nature » comme excuse, ces raccourcis qui sont parfois agaçants.

4 Il ne faut pas être effrayé, mais je crois qu’il faut trouver un équilibre. Simplement entre soi-même et son environnement, entre des populations et leur environnement. Je ne crois pas qu’il faille opposer systématiquement environnement et progrès technique, tout dépend des équilibres à trouver. Ce qui me ferait peur c’est plutôt le pouvoir trop concentré chez certaines personnes qui sont responsables de ces équilibres, et qu’il y ait un manque de contrôle. Si la nature c’est la campagne irlandaise, j’adore la nature.

Jérôme Gleizes, Les Verts

1 J’ai été très marqué par une interview déjà ancienne entre Bookchin, le fondateur de l’écologie sociale, et Foreman, un des fondateurs de Earth First, la première association à faire des actions très violentes en écologie, à envoyer par exemple des gens dans les forêts du grand Nord américain pour essayer de faire dérailler les tronçonneuses des bûcherons... Leur position, c’est que l’homme est pratiquement un intrus dans la nature, et qu’il faut donc supprimer l’homme de la nature. Bookchin lui disait quelque chose de très intelligent : la nature n’existe que parce que l’homme existe, c’est à travers son regard qu’on peut dire qu’elle existe en tant que telle ou pas. Foreman lui avait très peu d’arguments face à Bookchin, qui, lui, partait de l’interrelation entre l’homme et la nature. Le problème est : qu’est-ce que la nature ? Quelle est la différence entre la nature et l’artificiel ? Pour moi, ce n’est qu’une question de regard : mieux vaut parler de la nature à partir de questions précises que de manière abstraite.

Chez les Verts, il y a une opposition assez idéologique entre les gens qui viennent de courants plutôt environnementalistes et ceux qui viennent des luttes sociales (de syndicats comme des luttes des sans papiers). Or pour les uns, les luttes environnementales sont des luttes plutôt bourgeoises (comme défendre le jardin), alors que, pour les autres, les luttes sociales viennent de l’extrême-gauche et n’ont rien à voir avec l’écologie. Mais l’écologie ne peut se concevoir qu’à condition d’avoir une vision systématique du monde : impossible de dissocier la dimension sociale de la dimension environnementale. Pour l’effet de serre, il suffit, dans une vision purement environnementale, de réduire les émissions de gaz carbonique. Mais ce n’est pas suffisant : car les effets de l’effet de serre sont très variables selon les régions et les climats, et peuvent par exemple rendre arables des terres qui ne l’étaient pas avant (la toundra russe par exemple) ; à l’inverse, d’autres régions deviennent de plus en plus désertiques. De plus, ce sont souvent les pauvres qui sont le plus touchés par les crises écologiques, parce qu’ils n’ont pas les moyens d’aller dans des endroits où l’on ne subit pas de nuisances... Donc politiquement les deux aspects doivent être menés simultanément, sinon il n’y a pas de rapport de forces pour faire évoluer les choses.

2 Non. La nature est une question de regard, de repères, il ne peut exister un ordre naturel. S’il existait, cela voudrait dire qu’il existerait un ordre supérieur à l’homme, et même supérieur à la nature elle-même. L’ordre naturel, cela peut aller jusqu’à un ordre divin extérieur à tout être animé. Si l’on raisonne en termes d’équilibres, biochimiques ou biologiques, il existe des points d’équilibres et de ruptures, mais il s’agit alors d’une appréhension, plus scientifique de ce qu’est un équilibre. Même en thermodynamique l’ordre n’existe pas, c’est quelque chose de très temporaire.

L’ordre naturel viendrait plutôt du discours d’intégristes, de ceux qui ont besoin d’une sorte d’immanence pour expliquer leur situation sur terre. On n’en a pas besoin à mon avis.

3 La position des environnementalistes durs, de l’écologie profonde m’énerve, car elle nie l’existence de l’homme, et passe par une idéalisation de la nature. Ceux qui défendent l’ordre naturel idéalisent la nature et projettent souvent leurs fantasmes pour créer une nature telle qu’ils aimeraient la voir. Or dans la nature il n’y a pas d’idéal, on peut trouver le pire comme le meilleur. Dans certaines sociétés animales, même végétales, existent des choses qui seraient considérées comme barbares dans nos sociétés humaines.

Il y a aussi les socio-biologistes qui essaient d’expliquer les comportements humains à travers les comportements animaux. Par exemple, ceux qui critiquent l’homosexualité disent qu’elle n’existe pas chez les animaux et que donc elle ne doit pas exister chez les hommes. En fait les comportements homosexuels existent aussi chez les animaux. On projette sa vision du monde dans la nature... Cela n’a pas de sens en outre, parce qu’entre une société animale quelle qu’elle soit et une société humaine, il y a tout de même une différence, même si elle est difficile à définir.. Elle est telle qu’on ne peut pas les projeter l’une sur l’autre.

4 Il y a toujours le problème de la définition de la nature. Les cycles solaires ont beaucoup plus d’influence sur l’effet de serre que l’activité humaine. Mais elle seule peut être régulée. Ensuite, il y a tout ce qui est bioéthique, biotechnologie, comme le clonage, les OGM. Dans le mot OGM, on met tout et n’importe quoi. Pour leurs défenseurs, les OGM s’appuient sur les premières manipulations de végétaux du début du siècle pour améliorer leurs rendements. Aujourd’hui on va directement au génome pour modifier d’une manière plus précise. Ce n’est pas la même chose. Quand on couple les plantes, on peut mieux maîtriser les cycles naturels, l’épandage des graines, etc. En revanche, lorsqu’on modifie le génome d’une plante, on ne connaît pas nécessairement les conséquences, et cela pose un problème. Il faudrait appliquer ce que les écologistes appellent le principe de précaution. L’évolution se fait par des mélanges, mais modifier les plantes à partir de leurs gènes, c’est se rapprocher d’un monde parfait où le futur serait parfaitement maîtrisé. Travailler sur le génome des plantes et celui des humains, techniquement c’est la même chose, mais le résultat n’est pas le même... Les premiers maïs génétiquement modifiés, autorisés en France il y a deux ans, l’ont été pour résister à une maladie. On a choisi le maïs, parce que c’est une des plantes qui comportent le moins de risque de « saut d’espèces », mais l’expérience a montré par la suite qu’il y en a eu. La modification opérée sur une plante peut donc se transposer ailleurs. En agissant ainsi, on va aussi réduire les différences de possibilité, au bout d’un moment il peut y avoir déperdition de l’espèce, comme dans les cas de consanguinité. Il faut qu’existe un minimum de variété pour qu’il y ait évolution, enfin pour qu’on continue à survivre. Il vaut donc mieux ne rien faire que d’aller dans le vide.

Manger sans graisse, etc., avoir une alimentation dite saine rentre toujours dans un discours sur la pureté. Or la pureté n’existe pas. Rien n’empêche de manger du gras, ce n’est pas forcément mauvais pour la santé. L’idéalisation du corps, qui peut avoir un sens social ponctuel, entre en contradiction avec ce qu’est la nature, qui est diversifiée. Quand on réduit la diversité, on n’est pas à l’abri d’une catastrophe, c’est-à-dire qu’une espèce dégénère. D’un point de vue purement mathématique, les agencements possibles de molécules sont tellement importants que l’homme est incapable d’énumérer tout ce qui existe et ce qui est possible.

Il y aussi la procréation médicalement assistée. Prenons le cas suivant, qui s’est déjà produit : une femme, une mère porteuse porte l’enfant de sa fille (qui est stérile). Comment l’enfant va-t-il vivre le fait que sa grand-mère est aussi sa mère ? C’est une question purement sociale, voire psychanalytique, mais la question est de savoir s’il vaut mieux faire faire un enfant qu’en adopter un. D’un point de vue logique, il vaut mieux adopter des enfants que de se faire faire un enfant par quelqu’un d’autre. La société influence beaucoup dans le sens des mères porteuses ou d’autres aides à la procréation. Tout cela apporte beaucoup de confusion alors que ça pourrait être clarifié. Pour autant, l’enfant ne doit pas devenir une marchandise. Il y a un manque de réflexion là-dessus. Mais tout cela ne m’effraie pas sous prétexte que cela bousculerait la nature.

Le problème, c’est que les contradictions entre l’homme et la nature ne sont pas nettes, comme entre un employeur et ses employés. Elles ne se voient que par recoupements, dans l’enchevêtrement de faits divers climatiques, sécheresses, inondations... Si nos sociétés modernes sont capables de prendre en compte les conséquences de ces dérèglements climatiques, ce n’est pas du tout le cas pour les pays du sud. On rentre alors dans une forme d’égoïsme. Et le fond du problème est là.

Sabine Prokhoris, psychanalyste

1 Je n’ai pas à faire à la nature, mais plutôt à des représentations de la nature, je n’ai à faire qu’à cela, dans mon travail. Et aux effets de ces représentations dans la vie des gens. C’est-à-dire à la croyance, par exemple, qu’il y a une nature, humaine, sexuelle, qui fonderait le destin. Je n’ai à faire qu’à des représentations efficientes de la nature, et mon travail consiste à défaire les logiques dans lesquelles sont prises ces représentations et qui souvent déterminent une adhésion qui peut faire beaucoup de dégâts. Et leurs effets sont parfois tellement puissants qu’ils produisent la croyance qu’il y a de la nature. Particulièrement en ce qui concerne, on va dire, le partage des sexes.

2 Je ne vois pas comment on peut soutenir cela, si ce n’est dans une perspective, au fond, très religieuse. Ce n’est pas une question qui m’intéresse, vraiment pas. L’idée d’un ordre naturel, c’est une question qui ne me paraît pas pertinente, je la trouve plutôt encombrante.

3 Alors là ça ne manque pas. En permanence l’utilisation de la nature comme argument m’énerve. D’abord parce que c’est un appel à la soumission. Quand on utilise la nature comme argument, c’est pour dire aux gens : soumettez-vous. C’est un argument de pouvoir qui exerce une espèce d’emprise. Les gens sont habitués à se soumettre, souvent.

En particulier dans le domaine des normes de la vie privée, par exemple, en disant que c’est la nature des femmes d’avoir des enfants. C’est un argument qui vise à empêcher tout sursaut critique par rapport à ce qui est, justement, présenté comme devant aller de soi. C’est un bâillon et un empêchement à la critique, c’est un empêchement de penser, et c’est en cela que ça m’irrite C’est un argument non seulement de pouvoir, mais qui délégitime toute révolte. Parce que si c’est la nature, il n’y a pas de raisons, valables, légitimes, de se décaler de ce qui est supposé être la nature.

Dans la filiation, par exemple, quand on dit qu’un enfant a besoin d’un père et d’une mère et que sans ça c’est le chaos pour les êtres humains, il y a une ligne argumentative, qui est une ligne pseudo-naïve (en fait, je pense que c’est très cynique), qui dit que c’est la nature qui veut ça, et quand on s’éloigne de la nature, on met en péril l’espèce, le devenir psychique, enfin des choses comme ça,. C’est un argument qui n’en est pas un.

Ce n’est pas un argument d’ailleurs. Quand on dit qu’on ne fait que se soumettre à la nature, en fait on se soumet à une construction de pouvoir qui utilise la nature comme épouvantail. C’est un argument de type religieux. D’ailleurs ça se mélange, ceux qui parlent de la nature parlent aussi du symbolique.

Le problème est là, c’est que la nature soit présentée comme le fondement et la garantie des valeurs, et donc des conduites. L’histoire a bien montré à quel point c’etait dangereux. Parce que c’est aussi à partir de cela que tous les discours racistes peuvent se développer. C’est-à-dire qu’en dernière analyse il y aurait toujours quelque chose du côté de la nature. En ce qui concerne aussi le rapport entre les sexes, c’est la même chose, c’est-à-dire que les relations qui sont des relations de pouvoir sont déguisées, masquées par le rapport à quelque chose qui serait la nature. Sauf que je ne sais pas bien qui y croit à cet argument. Ou si ce n’est pas une espèce de mot un peu vide qui sert à fermer la bouche.

C’est un argument illégitime qui confond toutes sortes de plans.

4 Il y a plein de choses qui m’effraient, c’est normal. Mais les choses qui m’effraient ce ne sont pas forcément les choses qui sont censées bousculer la nature, ce qui m’effraie, c’est plutôt le conservatisme.

Ce qui m’effraie c’est plutôt tout ce qui touche aux empêchements à penser.

Il y a beaucoup de débats, par exemple autour du clonage. Mais c’est très ambigu parce qu’on pourrait dire aussi que c’est un appui sur la nature. On pourrait dire au contraire que ça accentue la nature. On peut toujours raisonner en inversant les termes. De toutes manières, quand des choses arrivent dans le champ contemporain, qu’on soit effrayé ou pas, on n’a rien d’autre à faire qu’à essayer de réfléchir à ce qui se passe et comment on fait avec.

Maintenant je pense qu’on pourrait moduler la question autrement, c’est-à-dire que les choses qui pourraient m’effrayer ce ne sont pas des choses qui bousculent la nature, ce sont plutôt des choses qui s’appuieraient sur la croyance absolue dans la nature. Par exemple, le nazisme s’est appuyé sur une croyance absolue dans la nature, il y a de quoi être effrayé par ça.

Je pense que tout ce qui est pratiques sociales, inventions, discours, technologies, bouscule, par définition, l’idée même qu’il y ait une nature. Puisque par définition c’est une œuvre humaine, historique, permanente. L’existence d’un être humain est autre chose que l’accomplissement de la nature ou supposée nature.

Maintenant si je répondais tout simplement à la question, je répondrais non.

Mais il n’empêche que le mot nature peut faire écho chez moi, par exemple Colette et tout ce qu’elle dit sur la nature, je suis une vraie contemplative et j’ai besoin de ma dose de nature, comme on dit, régulièrement. Mais il ne s’agit pas de la nature comme ordre, mais comme sensations. C’est-à-dire plutôt d’une occasion de sensations, et qui est évidemment traversée par une histoire personnelle. Ce n’est jamais l’ordre naturel, c’est toujours une relation, au fond, poétique à quelque chose qui est l’occasion de se sentir vivant

Véronique Sonntag et Charles Wurtz, bergers et producteurs de fromage

2 Elle : La nature, ça n’existe pas. Les milieux dans lesquels on vit sont gérés par l’homme depuis des millénaires. La « nature sauvage et profonde », ça n’existe pas : c’est un fantasme.

Lui : Si, ça existe. Mais on nous fait tellement croire qu’on est capable de gérer tout, qu’on fait disparaître ce qu’on appelle l’ordre naturel. Il nous rappelle en permanence qu’il est là, mais on veut continuer à l’ignorer pour dire qu’on est les maîtres à bord.

L’ordre naturel, on s’en rend compte tous les jours. On se lève le matin, il y a la gadoue, le vent, le soleil, la neige. Et l’amour de la terre, sinon on ne serait pas ici. Quand on est en ville, on est décalqué par les pubs, le métro, les courses en avant, les trucs frénétiques illusoires et perdus. Et là, il n’y a plus d’ordre naturel.

Chaque homme qui n’a pas peur de la mort ou de la souffrance n’est que capable d’aimer la nature. Celui qui a peur du quotidien, celui-là a peur de la nature, parce qu’elle rappelle à la vie et à la mort.

3 Lui : Tout ce qui tourne autour du tourisme, d’Ushuaïa, tout ce qui fait croire que la nature est une partie de plaisir. Se confronter au milieu naturel, c’est se confronter à sa dureté, oser le regarder et le vivre. La nature n’est pas le bonheur. Ça l’est tout le temps et ça l’est jamais.

4 Lui : Les OGM, c’est le gros bateau. Au-delà de tout cela, il y a l’homme qui s’approprie le vivant, et qui va se le prendre sur la gueule. En attendant, ça permet juste de se faire exploiter. C’est un mauvais prétexte. C’est d’abord l’homme qui est exploité. Ces technologies outrancières ne servent qu’à mieux dominer, à rendre la chose marchande.

Christian Perrain, biohistorien

1 J’ai à faire surtout à des espèces, animales et végétales. Pour un naturaliste, le mot nature est un superbe piège sémantique du fait de sa polysémie. La notion d’espèce n’est pas évidente pour le grand public qui se représente des animaux plus ou moins sauvages et des plantes plus ou moins utiles avec leur nom vernaculaire. La concordance est bien imparfaite entre la nomenclature naturaliste et celle du grand public qui est aussi celle des médias. C’est la chasse aux papillons ou la pêche à la baleine sans se soucier de quelle espèce de Cétacés on parle. Comme plus de 90% des espèces animales sont des Invertébrés... Il est amusant de noter l’apparition de l’expression « culture naturaliste » aujourd’hui, alors même que les systématiciens et naturalistes professionnels se raréfient dans les muséums et les universités !

2 La notion d’ordre me gêne, je préférerais celles de structure et fonctionnement. Le mot ordre fait désuet à notre époque d’évolution, de dérive des continents ou d’effet de serre. Enfin si l’évolution est un perpétuel désordre qui s’organise... Pour moi, biohistorien, le challenge intellectuel est d’évacuer le mot nature du discours. La biosphère étant partout plus ou moins artificialisée, comment en analyser les différents degrés ? La biohistoire est cette histoire du vivant à l’échelle de l’humanité. Autrement dit, c’est aussi une histoire de l’anthropisation de la biosphère.

3 La nature ne peut pas être un argument pour moi, mais l’adjectif naturel m’énerve bien plus souvent encore lorsqu’il est employé pour qualifier un élément de l’environnement matériel, vivant ou non. À quelle « nature » avez-vous à faire sur les Champs-Elysées, au bois de Boulogne ou dans la parcelle dite en régénération de la forêt de Fontainebleau ? Aujourd’hui, certaines forêts sont des cultures d’arbres et elles n’ont plus de « forêt » que le nom ou la forme, vus de loin ou sur les cartes ! Et l’homme n’a pas une grande mémoire technique des lieux. C’est aussi pour cela que les biohistoriens tiennent tant au concept de technotope : la technique du lieu. Qu’elles soient « naturelles » ou « artificielles », nos prairies existent grâce au fauchage, au labourage ou au pâturage ; de plus, si l’on s’attache à leur technogenèse, elles ont généralement résulté du défrichage d’une lande ou d’une forêt dans un passé plus ou moins lointain.

4 L’homme a les moyens techniques de détruire la planète ou, tout du moins, d’éradiquer une grande partie des espèces vivantes de la Terre. L’extinction massive des espèces a déjà commencé, comparable aux extinctions géologiques. De quel droit ? La conservation de la biodiversité ne pose pas seulement des questions de démographie, d’écologie ou d’économie politique, elle soulève aussi une question d’éthique.

Georges Waysand, physicien

1 Ce que les physiciens étudient est toujours un système ayant fait l’objet d’une réduction par rapport au réel, de telle sorte que le dispositif ainsi obtenu puisse être un élément théorique ou expérimental de réponse à une interrogation sur la nature. Dans cette perspective, la nature n’est jamais un donné pour un physicien, c’est immédiatement un rapport actif.

Ce qu’est la réduction ? Voyez dans l’air chuter un caillou que j’ai lâché sans précaution. Il y a trente-six raisons pour que sa chute ne soit pas facilement interprétable. Parce que la façon dont il va tourner sur lui-même ne sera pas toujours la même, parce que je l’aurai pris en main d’un côté plutôt que d’un autre, parce que je n’ai pas fait attention à sa vitesse initiale, parce qu’il y aura plus ou moins de vent etc. Plutôt que de prendre un caillou et de répéter cette expérience où trop d’éléments doivent être contrôlés avant d’obtenir un résultat reproductible, je vais choisir une sphère, parce qu’elle est symétrique par rapport à son centre. Je n’aurais pas à me préoccuper de la façon dont je la saisis : c’est une réduction du donné empirique. Pour améliorer ce que je cherche à mesurer je m’arrangerai pour la prendre de masse équivalente à celle du caillou. Pour diminuer l’influence du vent, je vais sélectionner une matière aussi dense que possible, du plomb par exemple. Elle va donc être beaucoup plus petite que mon caillou initial pour que l’hypothèse du point matériel soit valable en première approximation. Dans ces conditions, si je refais la mesure de son accélération, miracle !, je vais trouver à peu près la valeur de l’accélération de la pesanteur qu’on trouve dans les livres. Cette valeur notée g est une grandeur naturelle fondamentale. Ce mode de raisonnement par réduction est — si j’ai bonne mémoire- celui suivi par Koyré dans ses Etudes galiléennes pour montrer à l’inverse que l’expérience de la tour de Pise qu’on prêtait à Galilée consistant à mesurer le temps de la chute d’un obus sphérique et d’une bille de bois depuis le sommet de la tour n’a sûrement pas été faite : le frottement de l’air aurait tellement faussé les résultats qu’aucune conclusion ferme n’aurait pu en être déduite.

2 Il y a des tas de phénomènes d’auto-organisation dans la nature. On sait aujourd’hui que même des objets ou des phénomènes qui nous apparaissent chaotiques peuvent être engendrés à partir de systèmes qui ont des régularités.

Faire l’hypothèse matérialiste d’un grand tout ne veut pas dire que le tout est organisé et relève d’une seule théorie. S’il y avait une seule théorie, il y aurait une organisation complète. Il y a tout de même une universalité des lois de la physique. À condition que soient respectées les hypothèses à partir desquelles ces lois ont construites, elles sont valable dans tout l’univers, y compris dans des systèmes apparemment très différents les uns des autres. Ainsi, entre, d’une part, la distribution des contacts entre des petits pois dans le jus de leur boîte de conserve, et, d’autre part, la façon dont notre système nerveux peut établir des connections juste après la naissance (les quinze premiers jours pour le cervelet d’un raton nouveau-né), on peut montrer qu’il y a des homologies, des homothéties, des régularités ; pourtant, ce sont des systèmes apparemment désordonnés.

Ce qui mérite un examen du point de vue physique, ce n’est sûrement pas l’idée d’un grand ordre au sens d’un régisseur suprême qui mettrait en ordre l’horloge de l’univers, toutes ces séries d’images qu’on a dans les textes anciens. Mais il y a des régularités, plus qu’on ne le croyait hier.

Une entité individuelle peut avoir le sentiment d’exercer sa liberté au milieu d’un monde qui lui échappe, et si on fait un raisonnement statistique sur les grands nombres, on aura l’impression inverse que tous nos comportements sont une négation de notre liberté individuelle et que nous ne faisons qu’obéir à des lois massives sur lesquelles nous n’avons aucun contrôle.

3 Chaque fois que je vois poindre l’idée que la seule revendication que l’homme a face à la nature doit être de se réclamer de ses lois ou d’une philosophie de la nature (au sens de spontanée et impensée et non pas au sens d’une opposition à la notion de philosophie révélée), j’ai une réaction de méfiance instinctive devant ce qui, sans précaution, conduit à la quasi négation du social, fût-ce au nom d’un respect de la nature.

Au XIXe siècle, les préoccupations racistes ou le darwinisme social avaient pris modèle sur l’organisation ou la désorganisation de la nature (selon le regard que nous portons sur elle) pour se réclamer d’un ordre naturel. Assujettir des sociétés à cet ordre « la loi de la jungle » ( une expression dont les termes sont antinomiques), c’est la négation de tout projet de civilisation.

Entre les massacres qu’a connu le siècle et les dégâts d’une forme de pollution ou d’une autre, il y a tout de même une hiérarchie à établir. On peut à la fois avoir le souci d’organiser notre société un peu mieux, de maîtriser notre rapport à la nature de manière moins morbide, mais quelque émoi que nous ayons devant une catastrophe écologique, ce n’est pas une raison pour oublier que la plupart des choses horribles qui se sont passées dans notre siècle ont peu à voir avec la nature et leur horreur ne se mesure pas aux dégâts commis sur la nature. Ceux qui furent à l’origine de ces massacres de masse se sont souvent réclamés d’un ordre naturel pour justifier leurs crimes.

Ce n’est pas que je n’aie pas de préoccupations écologiques, mais j’ai un mouvement de recul dès quelqu’un me dit : c’est la loi de la nature. La nature n’a pas de grand juge. On découvre des lois de la nature, mais la nature ne nous dicte pas ses lois, elle nous manifeste leurs effets qui ne sont pas toujours interprétables, même quand nous nous rendons compte que l’environnement est fortement modifié. La nature n’est pas immuable, elle peut créer des catastrophes. C’est à nous de comprendre pourquoi ces catastrophes se sont déclenchées, et pourquoi elles nous ont échappé ou pourquoi nos sociétés les ont induites — c’est nous qui découvrons les lois. La nature fonctionne, elle ne dit pas : voilà, c’est ça, ma loi. La loi n’est pas écrite, elle est à découvrir, à conceptualiser.

Par nature (c’est-à-dire quand je ne pense pas vraiment) je suis très conservateur, ça peut paraître surprenant, mais élevé à la campagne, j’ai le souci qu’on aille lentement dans certaines choses pour mesurer les conséquences de ce qu’on fait. C’est au coup par coup, et ça n’élimine pas chez moi le plaisir enfantin du petit garçon qui regardait tourner son train électrique et qui succombe de temps à autre au merveilleux de la technique que présente parfois l’actualité.

4 Tout d’abord les armes nucléaires à cause des centaines d’explosions nucléaires aériennes qui eurent lieu dans les années 40 et 50. Ce n’est pas parce que c’est passé que ça n’occupe pas l’actualité. Toutes les poussières radioactives engendrées ne sont pas parties dans le cosmos. Les armes de destruction massive ont aujourd’hui un petit côté ringard, ça n’est pas pour ça qu’elles sont moins dangereuses.

Plus généralement, et nul besoin de se réfugier derrière les sciences exactes pour cela, chaque fois que nous faisons face à des évolutions technico-sociales ou naturelles dont on maîtrise mal les conséquences à long terme, il y a du souci à se faire (si votre vie quotidienne vous le permet, ce qui est mon cas). Il faut tout de même léguer aux générations suivantes un monde à peu près dans le même état que celui dans lequel nous l’avons trouvé, moins quelques inconvénients si possible. Il y a des conséquences de l’aventure industrielle du XIXe siècle qui maintenant s’effacent du paysage. Élevé dans le Nord de la France, j’ai vécu entouré des terrils, de la poussière de charbon qu’on avait dans les poumons, des pathologies qui allaient avec. L’exploitation de la houille a cessé, et petit à petit le paysage se répare et il n’est pas déraisonnable de penser que d’ici dix ou vingt ans ce sera un souvenir. C’est devenu une espèce de curiosité touristique et rien d’autre. Ce qui était massivement inscrit dans la nature, puisqu’il n’y avait plus de nature dans le nord de la France (l’exploitation de la houille et les guerres), a été arasé pour laisser place à des soubassements d’autoroute, ou des tas du même genre, en tout cas les terrils disparaissent. Il y a une espèce de renégociation du rapport avec l’environnement qui marche bien. En même temps ce n’était pas un dégât à une si grande échelle, ce n’est jamais qu’une zone de 50 par 200 kilomètres ; à l’échelle de la planète, et même de notre pays ce n’est pas grand-chose. En tout cas, là, on est dans un processus de réparation. Ailleurs, il y a des choses qui se réparent beaucoup plus lentement, même à petite échelle : Verdun par exemple. Mais à juste titre, Verdun, c’est d’abord pour nous un immense massacre.

À plus grande échelle, même armé de fortes puissances de calcul, il y a des évolutions qu’on devine mal, le processus du réchauffement du climat de la planète par exemple. Il est difficile de croire que tout le développement industriel n’influe pas sur cette évolution. Mais, en même temps, on sait très bien que c’est typiquement le genre de problèmes, si on se place du côté de la raison opérationnelle, qu’on ne sait pas très bien manier en ce moment, car il a de multiples paramètres. Ce sont des phénomènes non linéaires, les effets ne sont pas proportionnels aux causes.

On peut avoir peur dans le noir.

Je ne suis sûrement pas très courageux, mais la hiérarchie de mes peurs n’est pas de savoir si c’est naturel ou pas naturel.

Gweltaz Lucellos, grand druide au collège druidique de Provence ; militant CGT à la COGEMA

1 En tant que druide, je suis serviteur de la nature, dans sa diversité et dans une approche globale. Lors des rituels j’interviens ici et maintenant, mais dans la continuité du cycle annuel. Le druide ne construit pas de temple, c’est la nature qui lui sert de sanctuaire. Le but des rituels est de mettre l’homme en harmonie avec son environnement, de lui faire prendre conscience, qu’il est le pivot de la balance entre macrocosme et microcosme. La nature est mère nourricière, il faut la respecter, lui rendre sa place de génétrice et l’honorer en tant que telle.

2 Oui, il y a un ordre naturel, mais cet ordre n’est pas figé. Il est en constante mutation.

Essayer de décrire l’ordre naturel c’est s’atteler à un puzzle, dont il manque toujours une pièce, et de surcroît lorsqu’on la trouve, toutes les autres ont changé de formes et de couleurs... Mais attention, l’ordre naturel n’est pas l’ordre moral.

3 Le discours de l’écologie politique me dérange. Les Verts sont pleins de contradictions, entre autres par l’obstruction systématique au nucléaire civil. En effet seule l’énergie nucléaire nous préserve de l’effet de serre, et bien sûr seul l’État doit gérer cette énergie, pour éviter les pièges du profit à tout prix au détriment de la sécurité. Au contraire de cela, on favorise, pour un retour rapide sur investissement, l’épuisement des ressources fossiles, et on hypothèque l’avenir des générations futures.

L’écologie est un échange régulatif entre l’homme et son environnement, et vice versa. Aujourd’hui l’homme se sert avidement, sans se soucier de la santé de notre Terre-Mère.

4 L’existence des multinationales, où seul le profit immédiat compte, et où on nie la nature humaine.

L’exemple des grands groupes pharmaceutiques, qui interdisent aux pays en voie de développement de copier leurs molécules pour le traitement du SIDA, et, comble du cynisme, utilisent ces populations malades comme cobayes pour mettre au point des stratégies thérapeutiques, pour les pays riches. Autre exemple : Elf Total Fina, pour une rentabilité à outrance, utilise des rafiots à bout de souffle, des équipages exploités, au détriment des océans sources de vie, garanties de notre avenir.

Ce qui m’effraie le plus, c’est l’aveuglement des peuples du Nord, face aux populations du Sud. Là encore il est temps de trouver des systèmes de régulation.

Dans l’éthique druidique, chaque homme est le centre de l’univers. L’harmonie de notre terre-mère repose sur la « réalisation de soi » de chaque être.

Élisabeth de Fontenay, philosophe

1 Professionnellement, j’ai à faire à la nature en tant qu’objet des sciences et de la philosophie des sciences, donc à l’objet des physiciens et des biologistes. Mais plutôt, à la nature des biologistes qu’à celle des physiciens, dont les grandes énigmes me sont à peu près irreprésentables.

La nature pour moi se confond en quelque sorte avec la vie qui en est la culmination et la métaphore. « Nature » vient d’un verbe latin qui veut dire « naître », et en grec phusisvient d’un verbe qui signifie « croître, pousser ». La nature, c’est à la fois le devenir d’un être vivant et la stabilité d’un individu.

Maintenant en tant que femme, en tant que j’ai une histoire singulière qui a formé mes goûts et mes convictions, la nature qui me vient non pas tant à l’esprit qu’au cœur et à la mémoire, c’est la campagne féconde, un paysage avec des vaches et des chevaux, avec des prés et des cultures. Elle m’apparaît aussi dans certains paysages de montagne : la Vallée blanche, la Mer de glace, le Mont Blanc !

Il y a aussi le « paysage normand », c’est ce que donnent à voir des tableaux des XVIIe et XVIIIe siècles, et c’est contradictoire, puisque ce que j’appelle alors nature est premièrement travaillé par l’agriculture, et secondement représenté par les peintres. Les photographies de la fin du XIXe siècle exercent la même fonction d’un représenté-interprété qui modifie le regard sur les « choses mêmes ».

Ce qui reste troublant, incompréhensible même, c’est que la nature soit quelque chose de stable qui demeure, qui est un donné et qu’en même temps elle se confonde avec la naissance le devenir, le déclin : fragilité, vulnérabilité sur laquelle il faut veiller.

2 Non. L’ordre est inhérent à la connaissance scientifique, c’est la science qui le découvre et l’institue à la fois. Ceci étant dit, je pense que la naissance, la croissance, le déclin et la mort restent, dans notre représentation commune, les phases obligées d’un processus qu’on peut qualifier de naturel.

La pratique du clonage me semble contre-nature parce qu’elle reproduit un être vivant d’un haut degré de complexité sans en passer par la fécondation, en répliquant une cellule. Quelque chose que nous nommons depuis la nuit des temps et dans toutes les langues la conception et la naissance est escamoté.

La procréation médicalement assistée, voire la technique des mères porteuses n’a rien à voir avec le clonage qui abolit la fécondation du même par l’autre, cette merveille de la nature, ce résultat tardif, improbable des hasards de l’évolution. J’ai sans doute une représentation vitaliste de la nature comme « naître », puisque je considère que, même si l’on ne peut accomplir cet exploit qu’en obéissant à ses « lois », on commande là à la nature un processus qui la violente, en transgressant quelque chose comme des limites humaines.

3 La manière dont les catholiques se réfèrent à la nature pour condamner l’avortement. La doctrine catholique est construite depuis Saint Thomas sur l’affirmation selon laquelle n’est autorisé par Dieu que ce qui est « naturel ». C’est une chose que je ne peux pas accepter, car les normes de la morale et du droit ne peuvent s’aligner sur des faits : et je n’ai jamais pu comprendre comment une religion fondée sur la Révélation, comme le catholicisme, se réfère en dernière instance, et particulièrement sur la question de la procréation, à un processus naturel érigé en idéal.

Ce qui est détestable aussi, c’est l’utilisation de la notion de nature humaine. Pour moi, et beaucoup d’autres, la nature humaine, ça n’existe pas : il y a une histoire humaine, une condition humaine, une incondition humaine. Si vous voulez, prenons pour exemple ce qu’on appelle la sociobiologie, c’est-à-dire l’approche des sociétés humaines et de leurs conflits à travers l’éthologie, la science du mode d’être des animaux dans leur environnement. Il est aberrant de réduire les conflits humains à des luttes de territoire.

4 Autant je n’accepte pas que, sur le plan des mœurs et de leur évolution - contre le PACS ou contre le mariage homosexuel par exemple- , on fasse recours à la grosse artillerie de la nature, autant sur cette question biotechnologique, je pense que multiplier des mammifères non issus de la fécondation d’une femelle par un mâle consiste en un jeu horriblement dangereux, et qui me scandalise car je crois que quelque chose de l’ordre du donné doit résister à la dissolution. Et même si l’existence humaine n’est pas conditionnée seulement par les gènes, je pense qu’en multipliant des êtres nés de cette façon, on va vers une homogénéisation, une abstraction, c’est toute la variété du sensible, du concret et de la diversité humaine, « naturelle » et culturelle qui disparaît.

Je me dis que si c’était Dieu lui-même qui clonait les vaches, les moutons et les hommes, ce serait peut-être plus acceptable que ce qui se trame dans le secret des laboratoires de ces docteurs Folamour pour le plus grand profit du capital. Car c’est bien l’abstraction du capital, de « l’équivalent général » qui, sous prétexte de scientificité et de progrès, envahit de manière totalitaire l’intégralité du donné.

Chantal David, biologiste végétale à l’INRA

1 Comme biologiste végétale, c’est au règne végétal que je pense en premier, autrement dit toute la « verdure », sur les terres émergées comme dans les océans (phytoplancton, algues...). Sans ces plantes, aucune vie telle que nous la connaissons n’existerait sur notre planète (cela me fascine !) Et, de manière tout à fait naturelle, en se nourrissant de plancton végétal, certains mollusques deviennent, temporairement, capables de photosynthèse !

2 Non, il y a un foisonnement des possibles autour du vivant. Diversité et « jeux » infinis des combinaisons avec la reproduction sexuée et son permanent brassage de gènes. Jeux encore plus variés chez les plantes avec croisements interspécifiques possibles et conduisant à des individus fertiles (à la différence de ce qui se passe chez les animaux), individus entiers n’ayant que la moitié des chromosomes de l’espèce (végétaux obtenus à partir d’un gamète seul, mâle ou femelle !) Mais n’ai-je pas l’idée sous-jacente que les gènes eux-mêmes, de même composition chez tout vivant, constituent un ordre naturel ?

3 Oui, après parution d’un petit article sur les plantes transgéniques, un lecteur a réagi violemment. Pour lui, la Nature est divine et y toucher est une faute (un péché ?) ; de fait, on modifie les espèces depuis le Néolithique, depuis que l’homme est agriculteur et éleveur. Même si les versets de la Bible ne sont pas cités, les réactions des opposants farouches à toute « manipulation » génétique laissent entrevoir quelque chose comme une divinité derrière leur Nature. Peut-être est-ce plus énervant encore lorsque le Divin n’est pas dit, demeure comme implicite...

4 Oui, pour la technologie, celle du clonage, la reproduction à l’identique de n individus. Cette possibilité, déjà relevée concrètement chez les animaux, me fait peur. Ce clonage est spontané (naturel ?) chez les végétaux (bouturage, marcotage...), mais reste rare chez les animaux : les vrais jumeaux (et, chez l’homme, ces vrais « doubles » n’ont-ils pas un comportement particulier ?)

Bien sûr, le clonage à but thérapeutique peut sembler séduisant, mais les dérives de la technique de clonage peuvent en être désastreuses...

Nathalie Thèves, psychanalyste

1 L’objet de la psychanalyse n’est pas l’observation de la nature humaine. Elle ne constitue pas non plus un corpus de connaissance sur les modes d’adaptation de l’humain corrélaires des variations naturelles. Ceci relève de la psychologie animale appliquée à l’humain. L’idée d’observer les manifestations de l’être parlant à l’état naturel reste hors de son champ. De même, elle renoncera à restaurer ou réparer un état naturel premier où règnerait une harmonie supposée entre l’homme et la nature.

L’expérience analytique se structure autour des effets de la parole et du langage sur les êtres parlants. Si la nature est muette comme les pierres, l’homme la fait parler grâce au pouvoir créateur de la langue. Un événement naturel n’est rien sans cette expérience du langage. Le ciel a longtemps été l’horizon vers lequel les hommes ont tourné leur regard. Dans les constellations, ils ont pu lire et déchiffrer les augures divins. C’était consacrer le pouvoir de la signification sur celui de la nature.

Avec la langue et l’écriture, la nature et ses phénomènes sont venus s’inscrire dans l’histoire humaine. La nomination l’emporte sur l’état naturel de la chose, qui est mise à distance. L’histoire de l’arche de Noé ne dit pas seulement qu’il s’agit de mettre à l’abri un exemplaire unique des espèces naturelles, elle est plutôt une interrogation sur le fondement de la génération, qui est fondée sur la nomination : elle illustre comment aucune nomination ne saurait s’engendrer elle-même. La génération part ainsi du zéro de fondement.

2 Le modèle de l’ordre naturel par excellence se trouverait dans l’espèce animale dont la subsistance et la reproduction dépendent de l’instinct.

L’invention de l’inconscient a durablement modifié la conception d’un ordre naturel des instincts chez « l’animal » parlant. L’abord freudien de la pulsion en est responsable. Rien de plus éloigné de la pulsion que l’instinct. Leur économie ne se recouvre pas. Tandis que dans le règne animal l’instinct est conçu comme une adaptation aux conditions naturelles, la pulsion pour l’être parlant introduit à une fiction qui relève de tout autre chose que de la pression d’un besoin. Elle est une fiction qui dénature l’idée d’une pure économie de la satisfaction. Ses manifestations sont constantes, à l’inverse d’une fonction biologique qui a, elle, un rythme. Ses manifestations vont au-delà des manifestations de conservation de la vie. Le lien entre la pulsion de mort et de vie inflitre toutes créations humaines et sociales. Elles engendrent autant de négatif que de positif, une série de contradictions dialectiques.

Dans le règne de l’être parlant, la pulsion participe tout entière du langage. L’objet de la pulsion est indifférent. Son investissement dépend des effets de la parole et du langage sur la structure de la satisfaction. Son but, lui-même lié à l’accomplissement de la satisfaction, passe par un montage dans les façons de l’atteindre. Ces dernières dérangent profondément le principe d’homéostase qui fonde l’harmonie entre l’homme et son milieu « naturel ». Si cette harmonie est identifiable à l’état naturel, force est de constater que la satisfaction passe par une perte au profit de la symbolisation qu’elle appelle dans l’artifice de son montage. Le cycle pulsionnel modifie les rapports de l’être parlant à la satisfaction, et ouvre une béance entre l’organe et la fonction. L’expérience analytique met au jour les avatars de la pulsion liés à la façon dont le sujet se trouve devoir satisfaire à ses pulsions. Le symptôme apparaît comme un mode de satisfaction indirecte dont le sujet a dû se contenter jusqu’alors. La pulsion logée au cœur du symptôme nous éloigne de la pureté d’un ordre naturel pour privilégier le rapport du sujet à son désir ; elle ne suit aucune programmation naturelle.

3 Pour moi, le rapport que les « verts » entretiennent à la nature est suspect. Que nous vaut le mot d’ordre « sus à la pollution » à l’heure où le discours de la science s’offre comme solution universelle ? La lutte contre la pollution de la nature serait-elle identifiable aux droits de l’homme, comme le suggère la percée de l’écologie comme une nouvelle version politique ? Et ces derniers seraient-ils naturalisables ? Dans les deux cas, il faudrait trouver une solution universelle : on réclame la réparation et on appelle à la protection de l’environnement. Derrière ces revendications légitimes, la nature, jadis louée comme le modèle distributeur des jouissances, puis déchantée par la révolution industrielle, voit son blason redoré dans un combat contre toutes atteintes faites à son ordre. Dans ce combat, il y a l’idée, mal dissimulée, d’un ordre universel en mesure d’offrir à tous et pour tous les mêmes sources et ressources de jouissance.

Ce combat est louche. Une telle procédure d’universalisation engendre d’inévitables mesures de ségrégation.

Un pas de plus et l’idéologie de la pureté de la race refait surface.

Il n’est guère plus rassurant de voir la biologie aux prises avec un discours qui n’a rien à envier à l’obscurantisme. La classification des êtres parlants à partir de la différence anatomique des sexes comme standard la cautionne. Les découvertes plus récentes sur le génome humain attirent les vieux démons de la sélection naturelle. Là aussi, on veut croire que ce qui fait un homme ou une femme dépend entièrement du programme biologique. De même, en dépit du démenti de scientifiques honnêtes, certaines affections psychiques sont mises sur le compte d’un déficit biologique quand elles ne sont pas ravalées au rang d’un déficit cognitif.

La psychanalyse n’identifie pas les êtres sexués en fonction de l’anatomie, mais elle verra plutôt dans la façon de se dire garçon ou fille, homme ou femme, ce qui détermine une position sexuée au regard de la façon d’habiter le langage.

4 Il y a, en effet, aujourd’hui des pratiques sociales, des technologies et des discours qui bousculent la nature. Les avancées du discours de la science y sont pour quelque chose. Doit-on s’en effrayer pour autant ? La réponse est délicate. Elle exige réserve et rigueur en raison de la fronde obscurantiste que les religions entretiennent plus ou moins ouvertement.

Les promesses d’un bien universalisable à l’échelle planétaire masquent mal la mondialisation galopante du capitalisme.

La psychanalyse a déjà pris position : elle ne participe pas à l’ordre du bien dont se parent les causes « humanitaires ». On le lui reprochera assez. C’est pourtant cohérent avec la « cause » qu’elle abrite, car celle-ci n’offre aucune solution universelle. Ses moyens ne sont ni ceux de la charité qui relève d’un pouvoir de jouissance sur le prochain, ni celui du discours de la science au service du maître moderne.

Pourtant, qui ne s’affolerait pas des applications futuristes de la génétique sur le génome humain et la nature ?

Le discours qui soutient cette entreprise se présente comme la solution humanitaire susceptible de résorber la faim dans le monde.

En même temps, de grandes formes pharmaceutiques, un laboratoire mondialement connu comme « Monsanto » restent soucieux de leurs bénéfices en faisant valoir leurs produits et leurs inventions technologiques comme universellement planétarisables.

Est-il besoin de démontrer comment la pauvreté dans le monde offre un terreau privilégié à une mise sous tutelle absolue ?

Jacques Rémy, sociologue rural

1 C’est tout d’abord une nature extrêmement appropriée : le monde agricole, les champs, les prés, les herbages. J’ai aussi à faire à ceux qui la gèrent, la défrichent, la cultivent. J’ai aussi à faire à une nature un peu plus complexe puisque je travaille sur les questions environnementales — complexe dans la mesure où la question de la nature, du naturel sans la présence de l’homme, semble de plus en plus improbable. Donc c’est la nature de la faune sauvage ; il m’est arrivé d’aller travailler dans le Vercors, par exemple, et de voir comment ce « cheptel » est de fait soumis à la main de l’homme qui apparaît à chaque instant. Sauvage signifie-t-il encore quelque chose face à domestique ? Qu’est-ce qui est naturel lorsque les plans de chasse prévoient des prélèvements très précis sur tel ou tel type d’animal ?

Autre exemple : le retour du loup en France. Réintroductionsupposerait qu’il s’agit du fruit d’une manœuvre humaine, alors que la version officielle parle d’un retourspontané de l’animal. Le loup est un animal protégé, défendu par la convention de Berne. Les Ministères de l’agriculture et de l’environnement essaient de définir les termes d’une cohabitation possible entre le loup et l’agneau, entre les éleveurs et cet animal qui demeure sauvage, jusqu’à nouvel ordre. L’idée est de lui « désigner » des zones où il aura pleine et entière liberté et d’autres où le loup devra composer avec l’éleveur. Je ne sais pas quels en seront les résultats. Et puis il y a les zones où l’on dit que le loup n’a rien à faire et on tirera sur lui, en dépit de la convention de Berne. Seulement, l’animal ne se promène pas avec les cartes IGN au 25000e précisant les zones où il peut donner libre cours à ses instincts et celles où il est prié de se retenir...

Vous voyez que l’ordre de la société tente de s’appliquer de plus en plus à cette nature marquée par la volonté humaine d’ordonner, de gérer, de maîtriser.

Il y a la nature de l’animal domestique, qui n’est pas moins « naturel » que l’animal sauvage : les lisières entre le sauvage et le domestique se déplacent. Par exemple les chevreuils et les cerfs apparaissent dans des endroits où l’on n’en voyait pas. Inversement, on note aussi, du fait des modifications des modes d’élevage, une plus grande liberté, par exemple des troupeaux de moutons, mais aussi des bovins d’élevage pour la viande. On observe de fait un réel ensauvagement de ces animaux plus difficiles ensuite à capturer et parfois dangereux. Le mouvement entre domestique et sauvage n’est pas univoque.

2 Tout dépend évidemment ce qu’on entend par ordre naturel, il y a des processus physiologiques, etc., qui fonctionnent d’une manière indépendante de nous. Mais, pour un sociologue, ce qu’on appelle l’ordre naturel est très largement un ordre social. Apparaît comme naturel l’ordre reconnu par les générations précédentes, parce que c’est celui que nous avons toujours connu, mais ces traditions peuvent avoir été forgées récemment, ou réinterprétées, remaniées, réinvesties ou réinventées. L’expression n’est donc pas adéquate.

Pour reprendre un titre de R. Maspétiol, « l’ordre éternel des champs » n’est pas un ordre naturel, mais un ordre social : les champs impliquent leur culture comme leur insertion dans un espace social. Il est illusoire de présenter comme immuable ce qui est sans cesse remanié, réapproprié et réinterprété (et il est passionnant de voir, par exemple par la photo aérienne, sous les parcelles actuelles apparaître les limites des parcelles anciennes, des domaines romains ou des implantations gauloises).

Il m’apparaît que l’idée même d’ordre naturel doit être analysée : que signifie le fait qu’on se mette à parler d’ordre naturel, que veut-on imposer comme ordre social lorsqu’on se met à parler d’ordre naturel ?

3 Je pense aux théories raciales. Utiliser le naturel est utilisé, c’est chercher à maintenir un ordre social au nom de cette nature. Dans un tout autre domaine, les écologistes et les chasseurs veulent se faire les porte-parole de la nature et des animaux et chacun se sert de l’expression : « équilibre naturel » pour sa cause, et à sa guise.

Il y a aussi l’idée de rétablir une nature, la nature d’avant « la Faute », laquelle serait cette fois l’action humaine sur la nature ? Dans la deep ecology, des intégristes estiment que la seule chose que puisse faire l’homme pour la nature serait de s’en absenter. Cela m’inquiète autant que ceux qui disent que la nature est à transformer à notre guise, que l’idée de certaines manipulations de la « nature » portant sur le génome, sur les fonctionnements biologiques. Certaines sont évidemment souhaitables et d’autres sont certainement excessives.

4 Les pratiques sociales, depuis toujours, bousculent la nature. Ça ne m’effraie pas. Mais le taux de pollution, etc., oui ça effraie tout le monde, je pense. Sur les OGM, j’ai un avis de citoyen qui n’est pas vraiment mieux informé que d’autres.

En premier lieu, il y a le danger de dissémination, par exemple du colza, très voisin d’autres plantes indigènes françaises, comme la moutarde. Il y a des risques de croisements qui pourraient amener un certain nombre de choses ennuyeuses, comme une résistance aux herbicides, etc. Les OGM, ce n’est pas de la science extraordinaire, ce sont des bricolages. Je ne suis pas formellement contre le principe, mais sous conditions.

Le danger plus grave, c’est peut-être celui de la confiscation de la nature, du vivant, par les firmes qui fabriquent ces OGM. Ce risque-là était déjà présent depuis la fabrication des hybrides, qui faisait que les maïsiculteurs, par exemple, étaient dépendants des firmes, parce qu’ils ne pouvaient pas reproduire eux-mêmes leurs semences, les hybrides étant stériles. Je ne suis donc pas contre les manipulations génétiques par principe, tout est une question de degré et de mise à disposition de tous des avancées que peuvent permettre ces techniques. Mais on ne saurait tout miser là-dessus, au prétexte de la nécessité de nourrir la population mondiale, car il y a là une sorte de chantage ; en vérité, on pourrait obtenir des accroissements de rendements très importants si l’on fournissait aux paysanneries, en particulier des pays dits en voie de développement, des moyens simples qui ont fait leurs preuves ailleurs au lieu de ruiner ces agricultures en déversant des produits alimentaires à des prix de dumping sur les marchés locaux et en pesant également sur les cours de leurs cultures de vente, comme le cacao, le café... Pour ce qui est des maladies génétiques, il est souhaitable de pouvoir réparer, éviter, etc. Maintenant, l’eugénisme par sélection des embryons en fonction d’une prétendue rationalité, du sexe, de la couleur des yeux, ou de toute autre fantaisie, évidemment non ! À chaque fois, et pour tous ces problèmes, ce n’est pas oui/non, ce sont des réponses qui ne peuvent qu’être nuancées.

Jean-Baptiste Aguer, agriculteur ; maire de Camou-Cihigue (Pyrénées-Atlantiques)

1 La nature pour moi, c’est ma vie, c’est la vie. Mon métier d’agriculteur. Mes loisirs. Les saisons (les quatre). Le relief (le travail y est plus pénible). Les changements de temps. Les bêtes, les cycles annuels, la transhumance. Le retour à la terre / la mort (le plus tard possible).

Il me semble que l’agriculteur et (ou) le Maire dans ses responsabilités de professionnel et d’élu prend ses décisions en fonction du respect qu’il croit avoir envers la terre. Exemples : j’utilise les engrais chimiques au minimum, j’entretiens mes prairies à la machine (d’ailleurs dans les parties non mécanisables, la nature reprend ses droits) au lieu d’utiliser les débroussaillants chimiques, idempour les terrains communaux. Et lorsque la commune ouvre des pistes ou réalise des travaux de terrassement, j’essaie de les intégrer dans la nature en évitant les désordres visuels, techniques, environnants.

2 Tout à fait. a) Une prairie créée par l’homme. Ordre : défrichage, semis, récolte, abandon, la nature reprend ses droits. b) Je viens de créer une piste. Désordre : la colline est traversée par une blessure, l’eau ravine un peu plus donc accumulation d’eau et inondation, etc.

Le hasard n’a rien à y voir. L’homme, donc moi, dérange, et la nature fait le reste...

3 Absolument. L’Union Européenne,plutôt écologiste paraît-il, impose aux pays des sites de protection avec des règles draconiennes. Le territoire communal de Camou-Cihigue est en partie dans la forêt des Arbailles. Avec le programme Natura 2000,le site sera sous directive de la Communauté européenne : la faune et la flore seront « protégées ». Il existe, paraît-il, des espèces rares, des plantes, des chauve-souris (grottes) qui vivent encore peut-être à cause de l’homme, leur existence est-elle menacée ? J’en doute...

L’homme des Arbailles.Déjà que la vie dans ce pays est rude... si on impose encore des règles draconiennes d’exploitation aux agriculteurs et aux éleveurs, on baissera les bras. Mais au fait, l’homme ne faut-il pas le protéger lui ? À moins que ceci ne soit réalisé que pour citadins en quête d’authenticité, c’est à la mode.

4 La question est d’actualité. Organismes génétiquement modifiés, clonage, mais aussi pétroliers, marée noire, des milliers de tonnes de mazout déversés en mer, dégazage, produits dangereux pour la nature . Mais où sont les écologistes ? Sans parler de la viande. Nous, nous produisons naturel mais nous en doutons parfois.

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Publiée dans Vacarme 14, , pp. 23-32.