la gauche et le droit naturel : mettre l’urgence dans la nature

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La gauche politique moderne ne sait pas quoi faire de l’idée de nature. D’un côté, être de gauche c’est en effet renoncer à cette funeste et contradictoire idée de Nature, qui permet soit, entendue négativement, d’y projeter tous ceux que l’on ne comprend pas (le barbare, le sauvage, l’homosexuel ou le libertin (sexualité bestiale), en bref l’étranger et le différent), soit, entendue positivement, d’en exclure à peu près les mêmes (tous ces êtres et pratiques contre-nature), soit encore, entendue sans connotation morale, de justifier tous les ordres établis (la propriété, la hiérarchie, l’égoïsme, etc, sont dans la nature humaine, c’est connu). Être de gauche, c’est donc d’abord prétendre qu’il n’y a ni nature, ni nature humaine, seulement un milieu humain et une condition humaine que l’on est toujours condamné à choisir. Et c’est donc ensuite toujours chercher quel préjugé, quelle norme, quel fantasme, quelle sourde haine ou quel petit intérêt, l’emploi du terme Nature tend à dissimuler ou à protéger (il n’y a rien à dire et rien à faire contre la Nature). Mais d’un autre côté, et simultanément, la gauche ne peut pas pour autant se passer de l’idée de nature. Comment dénoncer la scélératesse ou l’injustice de certaines lois ou de certaines pratiques (étatiques ou capitalistes) sans se référer à un droit naturel (au sens ancien) supérieur et transcendant à tout droit positif ? Et comment soutenir les droits inaliénables de l’indidivu (jusqu’à la santé, au logement, etc) sans faire appel à un droit naturel (au sens moderne) de l’individu, antérieur et constitutif de tout droit de société ? Et à une « pitié naturelle » pour tous les malheureux, antérieure et constitutive de tout engagement de gauche digne de ce nom ?

Bref, moderne contre les anciens et ancienne contre les modernes, la gauche, quels que soient ses partis et époques, semble sans cesse emprise dans le cercle inhérent à la notion même de droit naturel qui veut qu’en politique on ne puisse renoncer à l’idée de Nature qu’en son nom et qu’on ne puisse dénoncer son caractère insidieusement normatif qu’au nom d’une autre norme elle-même naturalisée, c’est-à-dire en fin de compte tout aussi arbitraire et idéologique. Car on peut dire qu’en un sens, au moins grossièrement, la gauche politique occidentale, comprise comme l’ensemble de ses tendances contradictoires, naît au moment même du passage historique du droit naturel ancien au droit naturel moderne (disons entre Machiavel et Rousseau). Contre la subordination du politique à la morale et à la théologie, elle est pleinement l’enfant des modernes, notamment en tant qu’elle va situer la nature dans l’individu et l’individu dans la liberté, c’est-à-dire dans sa capacité de changer de nature, de se faire sujet politique ; mais, contre le libéralisme économique pourtant directement issu du libéralisme politique, elle n’en demeure pas moins et tout autant l’héritière des anciens, notamment en tant qu’elle va à rebours poser la question de la liberté et du bonheur non au niveau de l’individu, mais au niveau du plus grand nombre, et donc au niveau d’un bien commun naturel qui transcende à nouveau l’intérêt individuel et égoïste.

Autrement dit, la gauche moderne naît peut-être moins d’un conflit entre nature et anti-nature que d’un conflit entre deux conceptions de la nature, l’une moderne, individualiste, amorale et qui lui a donné naissance, et l’autre, ancienne, subordonnant la liberté au bien commun et la politique à la morale (ou à la théologie), et qui lui a donné son sens. Toutefois, on peut alors encore noter que le passage entre ces deux conceptions se joue très exactement autour de questions étrangement « anti-naturelles » : celles de l’urgence et de l’exception en politique. Celui qui fonde toute la conception moderne du droit naturel sur les concepts d’urgence et d’exception, c’est Machiavel, contre toute idée de norme supérieure (Platon) ou de norme commune (Aristote) : la politique n’est plus art de déterminer la meilleure société ou le meilleur régime, mais art de fonder dans l’urgence un nouveau pouvoir exceptionnel.

Dans cette perspective, on comprend que le vrai problème de la gauche moderne ne repose peut-être pas tant sur sa représentation contradictoire de la nature que sur sa capacité (ou son incapacité) à penser encore une même nature suivant les modalités de l’urgence et de l’exception (ou de la nécessité et de l’invention) qui semblent pourtant la dénier. Autrement dit, être de gauche, au sens le plus large du terme, a peut-être toujours consisté moins à critiquer l’idée de nature et ses usages qu’à tenter de récupérer toutes les doctrines, anciennes ou modernes, aptes à consolider sa spécifique croyance : celle en une Nature si généreuse qu’elle en vienne à inventer, en chaque situation exceptionnelle, dans l’urgence de la survie, ou de la servitude, ou de l’exploitation, une multiplicité indéfinie de droits aussi nouveaux que naturels, c’est-à-dire irréversibles, inaliénables.

« Une urgence de la Nature, une régularité de l’exception », voilà peut-être une certaine définition de nous-mêmes et de la Nature ; parce qu’il n’y a pas de gauche sans nature et pas davantage de gauche se soutenant d’une idée de Nature fixe et définitive ; parce qu’on ne parle et qu’on n’agit, à gauche, que du point de vue de ceux qui ne rêvent pas de Nature supérieure ou éternelle, mais ne trouvent pas pour autant d’appuis là où ils sont.

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Publiée dans Vacarme 14, , page 37.