Vacarme 09 / chroniques

mon film préféré

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Mon film préféré fut tourné aux États-Unis en 195 ?, mais on n’y reconnaît pas grand-chose du folklore de l’époque. Il est court et fauché - un ou deux intérieurs, un seul extérieur, trois personnages, quatre ou cinq figurants.

L’histoire. Je me la rappelle triste et simple. Elle est contée consciencieuse-ment, sans une once d’ironie. Son cadre a beau n’être pas réaliste - usine du futur proche ? Far West ? hôpital louche ? Mexique ? autre planète ? - et accueillir l’intrus - médium ? homme invisible ? martien ? mutant ?-, l’intrigue décantée s’arrête à un conflit moral élémentaire concernant le bonheur et la compassion, à moins que ce ne soit l’amour et le sacrifice. Au contact les uns des autres, les trois personnages ont appris au bout d’une heure à prêter l’oreille aux plus tendres de leurs affects, à mesurer la cruauté des autres, sans perdre de leur ingénuité. Il n’y a pas de vrai happy end. L’un meurt dans les dix dernières minutes, nous laisse avec les rescapés en proie à une mélancolie sans remède.

Le genre. Fantastique au sens large. Le scénario comporte au moins une grosse invraisemblance qu’il prétend à peine justifier. Dans la grande tradition, il relève du courant mineur, celui du monstre pas montré. Montrer - métamorphoses, machines, fluides, l’invisibilité même par des traces dans la neige -, tel fut le geste des films de la Universal surtout, ceux de Whale et Browning, de quelques-uns de la RKO, ceux de Cooper et Schoedsack ; ne pas montrer fut la parade propre à la RKO. Étant du bord des déceptifs, mon film préféré fut sans doute produit là, à moins que ce ne soit par Republic. Il est l’un des fleurons du cinéma à "deffets" - où les effets marchent par défaut, par absence apparente. Lorsqu’on dispose de peu de moyens, on le fait oublier par deux contorsions : en jetant de la poudre aux yeux - c’est la veine du grotesque ; en jetant le voile sur des miracles - c’est la veine des "deffets".

Pour autant il ne voudrait pas du label série B décerné par les maîtres condescendants d’une soi-disant série A. Ses moyens lui suffisent. Avant-guerre, le fantastique s’appuyait sur la technologie redoutée comme une puissance démiurgique sans frein, et la scène primitive découvrait un lit à poulies branché sur le ciel étoilé dans une débauche de chromes, d’éclairs. Dans les années quarante, des puissances moins visibles convoquées par un freudisme de spirites se mirent à hanter la nuit du film noir. À l’époque de mon film préféré, c’est des retombées qu’on a peur, des radiations, épidémies, empoisonnements et vieillissements accélérés ; le fantastique gît dans l’hécatombe silencieuse. Alors le dépouillement de l’image sert le film, l’absence de figurants fait l’effet de l’effet d’une bombe (un de ses "deffets"). L’époque se trouve être aussi celle où le cinéma des pionniers, que la télévision achève, rend son dernier soupir.

Les acteurs. Importantissimes, n’en déplaise aux adore-auteurs. Mais non en tant que comédiens (ils ne seraient pas de premier ordre) - en tant que silhouettes. Beauté bancale. Les hommes, empâtés comme John Payne, osseux comme Dan Duryea, fiévreux comme Arthur Kennedy ; les femmes, comprimées comme Debra Paget, obscènes comme Jane Powell, pathétiques comme Gloria Grahame. Ils sont hagards et moites, leur chair plus palpable sous le maquillage minimal, sans le poudreux glamour. Les costumes eussent été naturalistes dix ans plus tôt - chapeaux, complets larges, escarpins, tailleurs, pardessus-, ont déjà l’air de déguisements, et ceux qui les portent de fantômes dans un monde qui ne croit plus en eux. La lumière ? Elle aussi rémanence du film noir, blafarde. La pellicule semble poussée au-delà de sa sensibilité, une trame visible, et qui floconne.

La production. Bâclée, nous dit l’idée reçue de la série B. Eh bien non, très soignée dans mon film préféré, entre les mains d’un artisan parcimonieux sensible comme Val Lewton ou Benedict Bogeaus, qui fait dans la récupe mais avec un goût sûr, s’entoure de techniciens de la trempe d’Alton, Musuraca, Cortez, applique à son échelle la recette des grands Units : équipe fidèle, réduite, soudée ; délais tenus au jour près ; profil bas.

La réalisation. Confiée à un vieux de la vieille ou à un enfant du sérail, assistant de Griffith comme Allan Dwan ou de Murnau comme Edgar G. Ulmer, ancien truquiste, actrice chanteuse comme Ida Lupino, fils d’un maître du muet comme Jacques Tourneur. Le metteur en scène appartient encore à l’âge naïf du cinéma et non à sa maturité sentimentale et ironique. Même s’il est de la génération de Joseph H. Lewis et Phil Karlson, il partage avec Walsh et Vidor une absence de malice qui frise la bêtise.

Le découpage, enfin. Très peu serré dans mon film préféré ; c’est peut-être l’essentiel de son charme à mes yeux, car je déteste qu’on m’interdise l’ennui. Les scènes paraissent longuettes, les figures désoeuvrées, les dialogues inutiles, et tiens, avant la coupe, il s’est passé une chose forte qui supposait cet étirement. L’émotion est rétrospective. Une querelle n’en finit pas, mais à son terme la femme a pris une décision remarquable. L’invisible, sous l’effet d’une drogue, gagne un membre après l’autre du héros, mais l’émotion du deuil submerge. Un duel muet s’éternise, mais le méchant y devient bon. Des retrouvailles se traînent entre un homme en voie de métallisation et la femme qu’il aima, mais la beauté de celle-ci pulse dans tout le plan, le rattrape. Des temps si morts, parfois, qu’ils suspendent la croyance et que l’on peut se demander, comme on ne le fait en principe que des acteurs de films porno :« À quoi pensent-ils en jouant ? » Et qui, mis bout à bout, voient l’existence même s’épuiser en une seule longue exhalaison, chercher refuge dans les enclaves d’une Amérique contaminée, d’un désert où l’on filme sans autorisation. De cet essoufflement naît - puis elle meurt - une espérance d’enfant : amour, paix, survie.

Tel est le coloris mental de mon film préféré, tourné peu avant ma naissance. Ce pourrait être The River’s Edge, récemment ressorti, mais aussi bien The Amazing Transparent Man ou The Naked Dawn, que l’on verra un jour en salle. Mais sa grâce marginale est perdante, et pour nous à jamais perdue.

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Publiée dans Vacarme 09, , pp. 68-69.