le rêve d’être un lapin chroniques des arrangements peu glorieux

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« Une fois, ce fut une effraie qui les survola en silence, si bas que les yeux de Noisette croisèrent ses prunelles noires. Mais, soit qu’elle ne fut pas en train de chasser, soit que la proie lui eut paru trop grosse, elle disparut au-dessus des brandes. Il attendit quelques temps sans bouger, mais elle ne revint pas. Une autre fois, Pissenlit rencontra la trace d’une hermine, et tous vinrent le rejoindre en parlant bas, le nez au ras du sol. Mais la voie était déjà ancienne et ils reprirent leur marche au bout d’un moment. Dans cette végétation rabougrie, leur progression désordonnée et leur rythme inégal les retardaient davantage que dans les bois. Continuellement, ils devaient frapper le sol pour donner l’alarme, faire halte, s’immobiliser sur place lorsqu’ils entendaient ou croyaient entendre quelque chose remuer. »
– Richard Adams, Les Garennes de Watership Down (Flammarion).

Peu d’affections ont donné lieu à autant de contresens et de méchantes caricatures que la timidité. Du timide, on présente ordinairement deux images en miroir. Image de l’introverti qui s’enfonce dans le sol, ne sait plus, ne peut pas, se jette dans des situations qui lui rendent la parole encore plus encombrée et le corps bégayant, inutilisable. Image symétrique du frustré dangereux occupé à ruminer, dans le fond de sa chambre, de sourds rêves de grandeur, ou pris dans des rangées de livres qui ne remplaceront jamais la vie. Le timide, ce serait ce mélange et ce clignotement de Pierre Richard et de Taxi Driver, réellement meurtri, peut-être meurtrier. On ajoute d’habitude : ne croyez pas les timides. Ils ne sont peu sûrs d’eux qu’à vouloir préserver leur moi des morsures du monde. La mort rôde dans cet effacement de l’autre, dans cette hypertrophie de l’imaginaire où l’on n’est jamais qu’entre soi. La timidité : un narcissisme à contretemps.

Évidemment, c’est idiot, comme est idiote toute interprétation qui prétend déceler, derrière deux phénomènes d’apparence contraire, le jeu d’un manque et d’une compensation. Esprits perdus dans l’escalier, les timides sont toujours entre, et s’ils suivent bien deux lignes, c’est en les tordant sans cesse l’une dans l’autre, comme ils tordent leurs doigts, comme se tord sans fin la spirale de Vertigo. Cela leur donne cet air penché qui échappera toujours aux poseurs et aux faux misanthropes. Justesse, malgré l’ironie, de la description qu’en donne Brel : « Les timides, ça se recroqueville, ça s’entortille, ça se met en vrille, ça rêve d’être un lapin. »

Or cette affaire de posture est aussi une politique - et une lucidité. Les timides, par exemple, ne régressent pas, ne rêvent pas d’une matrice, ni des jupes de leurs mères. Ils savent trop bien que rien ne les protège, surtout pas leur timidité, et que ça date de loin, justement de l’époque où la phrase : « c’est un enfant timide » les exposait aux feux de la sociabilité. Les timides, donc, ne font pas l’enfant. Ils refusent, c’est autre chose, de jouer l’homme, le grand homme dont Rodin disait que le corps est un temple qui marche. Le corps, un temple. À ce compte, en effet, plutôt être un lapin : rejoindre les terriers, avoir de grandes vibrantes oreilles, avoir peur et froid. Sentir, pressentir et détaler à temps.

Une incise. Dans un livre extraordinaire, Richard Adams a décrit au plus juste non la vie des lapins, mais les puissances et les rythmes de la lapinité. Ceux-ci se tiennent entre deux extrêmes. Tantôt le lapin est voyant, prophète, comme si Cassandre tenait d’un coup dans une boule de poils refermée et tremblante, puis dans un cri de fuite - un trait filant vers la garenne. Tantôt, la terreur est trop forte, comme au milieu d’une route, la nuit, dans la lumière des phares. Attendre la mort alors, être pris par ce qui arrive sans plus pouvoir bouger, les lapins nomment cela dans le livre : être sfar. Aussi leurs voyages (car les lapins voyagent) se font-ils toujours dans le battement de ces extrêmes, dans la mince ligne ouverte entre sauve-qui-peut et catatonie. « Ils s’étaient déplacés en groupe, ou du moins s’y étaient efforcés : en fait, ils s’étaient quelquefois dispersés dangereusement. Ils avaient essayé de soutenir une allure régulière, intermédiaire entre le trot et la course, et ils avaient eu du mal à la respecter. Depuis qu’ils étaient entrés dans le bois, ils éprouvaient une terrible angoisse (...) s’ils restaient seuls avec leurs pensées, incapables de se nourrir ou de se réfugier sous terre, tous leurs soucis viendraient en foule assaillir leur cœur, leurs craintes ne feraient que croître et ils risquaient fort de s’égailler, peut-être même de s’en retourner à la garenne. »

Revenons aux timides. Par exemple, cette curieuse propension à glisser vers le sol, aux heures tardives de la journée. Ils sont là à hauteur de lacets, qui servent comme on sait à nouer ses chaussures, embêter les enfants et étrangler les lapins. Là, la tête enfin contre le carrelage, les timides ne fuient pas le monde. Ils écoutent les mouvements de monde comme des Indiens, l’oreille collée au rail. Le monde : des catastrophes, d’abord, des tremblements de terre, des failles ouvertes à même le ciment et dans lesquelles plonger. Des rues, ensuite, des quatrième étage, des chambres de bonne, des buralistes fantômes, toute cette vie bruissante qui ne mourra pas avec eux, tous ces lieux où ils pourraient passer et n’être jamais vus que de dos (l’intense joie liée à cette idée : n’exister que de dos). D’autres fois, au contraire, les timides rêvent d’avoir un visage. La moustache de Nietzsche, le rêve de Rimbaud : « je serai oisif et brutal »... Mais qui ne voit, dans ce cas, qu’il s’agit d’un visage énorme et terrible, d’un masque derrière lequel disparaître et couler comme du rimmel ? Au fond de leurs gouffres mondains comme dans leurs délires d’après-coup, les timides ne veulent qu’une chose, une seule et même chose, mais très belle et très importante : être littéralementquelque un, n’importe lequel, être n’importe qui, être « personne » comme Ulysse devant le Cyclope, plutôt qu’une Personne ou un temple qui marche.

On raconte que ceux qui disparaissent, tous les jours, sans laisser d’adresse refont leur vie ailleurs, souvent la même : nouvelle femme, nouveaux enfants. On prétend y lire un échec. Mais personne, personne ne dit la puissance du moment où, n’étant plus là, ils ne sont pas encore ailleurs. Personne ne sait s’ils parviennent, un court instant, à être des lapins.

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Publiée dans Vacarme 03, , page 68.