la moindre des choses Nicolas Philibert, film tourné à La Borde en 1996

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L‘une des dernières scènes du film de Nicolas Philibert se déroule le 15 août 1996, au moment de la représentation d’Opérettede Witold Gombrowicz. Marie — qui propose chaque année aux habitants de La Borde de participer à la mise en scène d’une pièce de théâtre - adresse quelques mots au public convié à cette occasion, puis elle s’éloigne en lançant : « À tout à l’heure. »

Cette expression, les gens du spectacle l’utilisent souvent avant d’entrer en scène comme une manière d’excuse, comme s’il était réellement possible de ne les retrouver qu’après.

Sans doute est-ce « la moindre des choses », une politesse très raffinée qui soustrait une présence pour en laisser apparaître une autre, et qui vous laisse en jouir comme si celui qui vous l’offrait n’était pas là pour le voir - simple passeur au service de la fiction.

Tout le film est construit autour de ce passage.

Ceux qui vivent à La Borde, pensionnaires et soignants, parés de costumes et maquillés, s’apprêtent à franchir ensemble cette frontière — quitte à ce que le texte de Gombrowicz en souffre —, ils s’apprêtent à se quitter un peu, à glisser pour un temps hors du réel qui leur colle à la peau.

Les séquences de répétition du spectacle vont constituer le noyau du film : Opérette y occupe la place d’un sésame sans violence où Claude, Hervé, Sophie, Michel et les autres réussissent le tour de passe-passe de se présenter et de se représenter, s’avançant librement vers la fiction, tendue comme une passerelle entre réel et imaginaire.

« La pièce dans laquelle j’ai préféré jouer, nous confie Michel en souriant, était d’un auteur japonais, j’y jouais un mort et après je revenais comme fantôme. C’était bien... »

Dans l’intervalle, d’autres scènes, appendues aux gestes les plus quotidiens, aux moindres petites choses, laissent affleurer la persécution des personnages réels : on apprend alors combien les pas portent peu et trébuchent, piétinent et veulent s’arrêter, combien l’usage de chaque mot exige sa pesée et comment la multiplicité des sens confine au silence, on voit combien pèse lourd un corps que l’on cherche à hisser sur des échasses... enfin on ressent avec une acuité terrible la nudité d’un visage qui flanche.

Ainsi Claude, au moment de la taille de sa barbe, et Sophie, lorsqu’elle exécute un dessin, laissent entrevoir leurs masques fracassés. La fissure qui les traverse s’ouvre sur un vide. Claude implore son « barbier » d’arrêter de couper, Sophie supplie son modèle d’arrêter de bouger. « Arrête ! » Comment stopper la douleur d’une unité défaite ? Tous deux ne peuvent se retenir et plongent, les yeux fermés, dans l’obscurité de leur folie : « Noir c’est noir, il n’y a plus d’espoir », fredonne Claude.

Michel dit se sentir protégé à La Borde « parce qu’ici on est entre nous, puis il ajoute, maintenant, vous aussi vous êtes entre nous.  »

Face à la caméra, face à nous, son regard indique l’étroit territoire qui (là) borde celui dont lui et les autres pensionnaires furent chassés. Il fait de nous ses invités. Il nous offre sa parole de sphinx (« Une demi-heure, c’est la moitié d’une heure. Rappeler, c’est appeler une seconde fois »),qui renvoie le sens et l’énigme dos à dos : « Je vais vous donner un conseil : ne parlez jamais de votre santé aux médecins. »

Il nous attend sur la passerelle, bienveillant. On se prend à guetter son retour parce qu’il nous protège du sentiment de l’intrusion en nous laissant assez de signes de reconnaissance pour que nous arpentions, grâce à la caméra de Nicolas Philibert, cet espace de pensée ouvert entre les scènes disjointes qu’il habite : « elle est bien cette pièce, les répliques sont un peu folles... Ça me rassure. »