les orages

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Mon père a passé son permis très tard, à plus de cinquante ans, et nous avons tous été malades en voiture jusqu’à notre majorité. Il condui-sait agrippé des deux mains au volant, le chapeau contre le pare-brise, le pied à fond sur l’accélérateur pendant qu’il débrayait. Il dépassait à la manière sportive, en faisant des queues de poisson qui se terminaient par des embardées redressées de justesse. Nous redoutions le moment où ma mère, pour une fois reléguée dans une position d’infériorité, interviendrait Raide de peur, elle gratouillait alors la cuisse de mon père en fixant l’aiguille du compteur et en répétant : « Hermann, Hermann ! » Mon père, immédia-tement excédé, tapait du poing sur le volant, lentement, plusieurs fois, et perdait complètement le peu de contrôle qui lui restait. Dès la première voiture, une belle Aronde noire, il a manifesté un attachement maniaque à la mesure de sa déception. Il rêvait de grandes promenades solitaires sur le réseau routier bien goudronné, mais le dimanche, son seul jour de congé, ma mère lui imposait une sortie en famille. Quand elle nous annonçait le matin un pique-nique agrémenté de la visite d’un cimetière militaire ou d’une ville d’eau en Forêt-Noire, nous savions que nous allions vomir dans les virages, avaler des œufs durs et des bananes trop mûres, et nous placer comme nous pouvions dans le silence de guerre qui s’installait très vite, à la suite de quelques mots incompréhensibles. Nous suivions en courant la marche furieuse de ma mère qui, décidément, n’arrivait pas à trouver chez mon père le moindre écho à son désir rageur de gaieté et d’harmonie. Pour finir, nous déclenchions par une chute dans une bouse de vache ou tout autre menu incident à notre portée l’éclatement des nuées qui s’étaient inexorablement amassées entre mes parents. Rien ne décrit mieux le funeste crescendo de ces dimanches que la rédaction qui suit, écrite par ma soeur à l’âge de dix ans, sur le thème : l’orage approche, racontez.

« Les premiers nuages qui s’approchent sont gris, puis ils deviennent tout noirs. Les animaux sont lasses. Le chien dans sa niche ne garde pas bien la maison. Les oiseaux ne chantent plus, les hirondelles rasent le sol pour attraper les insectes qui tombent sur le sol. Peu à peu le soleil se voile. Les nuages le recouvrent. Les plantes pendent leurs feuilles. Les hommes sont fatigués. Les enfants s’ennuient. »

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Publiée dans Vacarme 04/05, , page 5.