Mozart et Van Gogh dans un HLM

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Mon père était magasinier dans une entreprise d’électro-ménager et athée d’origine protestante. Chaque dimanche matin, il plaçait cérémonieusement la Messe du couronnement de Mozart sur le pick-up, cassait sa longue silhouette dans son fauteuil et écoutait, le visage imperméable. Nous étions tous saisis à la gorge par le cadavre de l’illusion déposée ainsi chaque semaine sur l’autel de sa vie, pendant que, à ses pieds, je passais le peigne dans les franges du grand tapis, ma corvée du dimanche.

Ma mère était catholique, une belle fille de village avec un intérieur tout tordu. Elle avait tenu à accrocher une belle reproduction grandeur nature des Tournesols de Van Gogh qui rassemblait dans les grands bras de sa lumière tous les meubles et les objets du salon, y compris la télévision, que nous avons eue dès 1961 grâce à l’emploi de mon père.

Mon père rentrait tous les jours à midi, lâchait un salut exténué, soulevait les couvercles des casseroles en silence, et lorsque, une fois tous les six mois, il y avait des nouilles que nous aimions, il disait : « Encore des nouilles. » Il s’attablait, muet et droit, mastiquait avec difficulté, supplicié par un dentier que ses mâchoires rejetaient comme un corps étranger. Ma mère, avide de communication, vrillait des questions dans le silence de mon père et n’en retirait que des miettes de bouchon sans saveur.

« – As-tu vu Monsieur Werner ce matin ?
– Oui.
– Vous avez parlé ?
– Je lui ai dit bonjour. »

Je mangeais à toute vitesse ; dès que j’avais rempli ma bouche, je lâchais la fourchette et mâchais en pressant mes mains sur mes oreilles pour ne pas entendre les misérables dialogues et les claquements du dentier.

La cuisine était peinte d’un vert commissariat qui vibrait comme une feuille de salade en manque de chlorophylle sous l’énorme néon du plafond, encore un avantage de l’emploi de mon père. Quand nous ne pouvions avaler certains plats - pour moi, c’étaient les carottes cuites à l’eau puis rôties dans l’huile - ma mère nous piquait les biceps avec les dents de sa fourchette et sur le champ de bataille de son visage, le désir de conversation et le manque de réponse s’entretuaient, et elle piquait fort tout en essayant de retenir le mouvement meurtrier de sa main. Je savais qu’elle aurait préféré nous aimer. Le supplice terminé, je m’échappais avec mon frère et, souvent, la porte de la cuisine à peine refermée, nous tombions par terre, nous nous roulions sur le linoléum frais du couloir, soudés dans un horrible fou-rire sans paroles.

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Publiée dans Vacarme 04/05, , page 4.