devenirs massacrés III

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Des hommes, des femmes, plus ou moins jeunes, des enfants aussi. Des gens. Que le destin, ou plus humblement le hasard, fit sortir du chemin dont ils avaient peut-être rêvé, auquel peut-être aussi ils n’avaient pas même songé. Chaque fois pourtant le cri silencieux d’un arrachement. Pour que ce cri ne s’abîme pas complètement dans l’oubli, nous nous proposons ici d’honorer leur mémoire. Avec la retenue de celui qui ne sait qu’en dire. Avec la conviction cependant de celui qui demeure stupéfait. À tous ceux-là dont le quotidien fut ciselé par la tragédie.

La banlieue ses cités pleines d’enfants. Enfants qui courent, s’attrapent, se chamaillent, fraternisent et se regroupent, petites bandes qui s’impatientent. Enfants qui jouent. Pour eux les toboggans, pour eux les balançoires, pour eux les tourniquets, pour eux les paniers de basket et les cages de but. Pour eux la ville aussi un peu, aires de jeux. Et des parcs ensoleillés, lumineux. Langues de gazon petits bosquets.

Mais les enfants. Coins sombres et reclus à l’abri des adultes on joue à se faire peur. Caves qu’on visite, l’aventure. Cages d’escaliers mieux que des toboggans. Et les terrains vagues, et les maisons abandonnées, l’inconnu. Et grimper sur le haut des immeubles pour affronter le vertige. Et chaparder dans l’école vide le dimanche personne on en profite. Se cacher, s’effrayer, la peur toujours un peu plus loin la mener. C’est la limite qui les fait jouer, leur limite bien sûr, celle des adultes on s’en moque. Un autre monde que celui des enfants.

Ce jour-là un parking. Souterrain les voitures la minuterie qui s’éteint. L’obscur. La peur s’épaissit, gonfle, cherche à se déborder. On rallume la lumière. Alors on rit, on crie, on se déchaîne : le soulagement. Et de nouveau l’obscur Mais peu à peu l’apprivoiser, avec sa propre peur s’amuser, et bientôt même avec la peur des autres enfants pouvoir jouer. Petite bande qui exulte. Dans la pénombre on tâtonne, on fouille, on traque l’insolite. Mais rien décidément, rien que la matière du parking toute gorgée d’obscurité. Et bientôt s’en distraire, vers d’autres activités se tourner.

Mais le trou. Un peu plus loin là-bas à l’écart on s’en approche. Du bord on le regarde, fascination du danger. On se pousse, des épaules on se pousse, toujours plus fort on se pousse, toujours plus proche de tomber. Rectangle ouvert sur des profondeurs étranges ; on n’en peut discerner le fond, on distingue juste un liquide, noirâtre luisant, et des scintillements épars. Là encore on crie, on rit, on s’énerve. La peur bien sûr mais aussi l’envie, l’envie de savoir, de voir ce que ça fait. Non de tomber, non, cela on ne veut pas, on a trop peur, on veut rester au bord, mais voir ce que ça fait quand même quand quelqu’un tombe, quelqu’un d’autre que soi.

L’un d’eux n’a pas résisté à cette envie, cette tentation incoercible de savoir. Le plus petit le plus jeune et aussi sans doute le moins concerné par cette peur cette envie d’un geste brusque il l’a poussé, du bord du trou il l’a poussé. Pour voir. Alors les enfants paniqués ont ameuté les adultes, qui l’ont retrouvé là, dans le parking, au fond de la cuve de vidange. Âgé de quatre ans, l’enfant n’a pu être réanimé : il est mort transpercé d’un morceau de ferraille effilé.

[F.B.]

***

C’est une grand-mère dont les yeux ont plus d’éclat que ses dents en or. Elle est là, heureuse, dans sa petite maison au bord de l’autoroute, avec son mari — son homme — et ses enfants, oui, beaucoup d’enfants.

C’est sous la lumière de l’Apenin qu’elle a grandi. Courir pieds nus derrière les chèvres et dormir parfois le soir sous les étoiles aurait pu être le havre de paix de son enfance. Les lucioles, dans cette nuit du jeune âge, lui ont peut-être conté qu’elle aimerait cet homme, ici, en France. Mais ce n’est pas pour lui qu’elle a quitté son pays. Non.

Si elle vint ici c’est parce qu’on l’exila, alors qu’elle était bien jeune, chez une parente à l’étranger, et cet étranger, c’était la France. On s’en débarrassa ainsi, pour cacher l’opprobre qui couvrait cette petite fille ; confinata pour dissimuler une honte. Celle d’avoir, à onze ans, loin de la lumière ou des chants du soir, accouché dans une cave d’un enfant que lui fit son oncle.

Parler d’une femme en perpétuel mouvement, un jour ici, un jour là, rompant toute habitude, la monotonie pouvant devenir funeste ; dire que le corps s’agite un peu quand il devient une cible. Le corps-cible se protège contre la mort en se mouvant Ébranlée par le grand chavirement que fut sa condamnation à mort par les islamistes, elle dut quitter son pays, l’Algérie, son mari ses enfants. Elle était, là-bas, dans son pays, et reste encore aujourd’hui, en France, agitée par la crainte de mourir ; et ses incessants déplacements ont de loin — pour nous qui ne sommes menacés par personne — l’allure du tremblement qu’ont ceux au bord de l’abîme.

[Enrica Sartori]

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Publiée dans Vacarme 04/05, , page 90.