Vacarme 40 / cahier

le massacre contre le putsch

8 février 1962. Après une série d’attentats perpétrée par l’OAS, une manifestation est organisée à Paris malgré l’arrêté préfectoral qui l’interdit. La police charge les manifestants alors qu’ils se dispersent à la station de métro Charonne. Huit sont tués sur le coup. Quelques mois après la répression meurtrière de la manifestation du FLN le 17 octobre, ce nouveau drame conduit à s’interroger sur les conditions de possibilité d’un massacre dans un État démocratique.

Dans l’introduction de votre ouvrage, vous qualifiez le massacre de Charonne d’« événement déraisonnable qui a ses raisons » : qu’entendez-vous par là ?

La factualité brute du 8 février nous apparaît simple, alors qu’en réalité il faut, pour en rendre raison, faire jouer un ensemble complexe de données historiques. Il convient en effet de prendre en compte plusieurs échelles d’analyse, qui sont ancrées dans des épaisseurs historiques très diverses. Celles-ci vont à un moment coaguler pour, non pas expliquer — le terme est trop fort —, mais énoncer les conditions de possibilité du massacre, qui est un possible ouvert mais ne survient pas par nécessité.

Qu’est-ce qui alors fait que Charonne a lieu ?

Dans une première direction, le massacre est rendu possible parce que la police parisienne, qui agit selon des logiques qui lui sont propres, a des habitus de violence. Ceux-ci sont historiquement situés, et ils se sont déjà manifestés dans des périodes historiques particulièrement révélatrices : chasse aux résistants et rafles de Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, répression anti-communiste pendant la Guerre froide, répression des nationalistes durant les guerres coloniales (Madagascar, Indochine, Algérie). Pour les policiers, ces combats politiques ont désigné des ennemis, identifié des personnes ou des groupes susceptibles d’être objets de violence, tout en leur permettant d’acquérir les moyens les plus brutaux de lutte contre eux. Une deuxième direction concerne la conjoncture : la fin de la guerre d’Algérie est particulièrement tendue et propice à un déchaînement de la brutalité. La profondeur des engagements, l’importance des enjeux portent plutôt à la montée aux extrêmes qu’à la réduction de la violence. La manifestation du 8 février 1962 a ainsi lieu dans un contexte d’opérations meurtrières du FLN contre la police, et d’une campagne d’attentats de l’OAS, c’est-à-dire dans une situation de pré-guerre civile. C’est un moment d’hésitation et de doute des institutions d’ordre. Ça a été le cas pour l’armée au moment du putsch d’avril 1961, et c’est le cas pour la police parisienne dans l’hiver 1961-1962. Troisième niveau enfin : la décision d’une politique répressive, alors qu’étaient ouvertes d’autres possibilités.

Pourquoi est-ce l’interdiction de la manifestation qui est retenue par le pouvoir ?

Les raisons n’en sont pas très explicites, car les sources nous disent peu du processus de décision (et de moins en moins quand on monte dans l’appareil d’État). Je retiens l’hypothèse, déjà formulée par les contemporains, que l’interdiction s’inscrit dans l’appréciation qui est faite par le pouvoir du rapport de forces entre acteurs politiques en cette période finale de la guerre. Avant la négociation d’Évian qui aboutit en mars, les délégués français et algériens se sont rencontrés aux Rousses en février ; il devient clair que le conflit va se terminer, et que le terme en sera l’indépendance algérienne, mais les modalités et les rythmes demeurent opaques. Le gouvernement, le chef de l’État, le Premier ministre, ont probablement jugé que ne pas réprimer la gauche anticolonialiste pouvait donner des arguments à l’OAS, aux partisans de l’Algérie française, aux hésitants à l’intérieur de l’État (police, armée, haute fonction publique), bref qu’il ne fallait pas être soft on communism. La répression libérait les sommets du pouvoir d’une imputation de faiblesse, voire de complicité.

Votre livre présente Charonne comme un massacre d’État, en l’inscrivant dans une série d’autres moments où des décès sont liés à l’usage de la force publique. Pouvez-vous revenir sur cette notion ?

L’étude du 8 février permet d’analyser un cas très particulier de violence politique. Le mot massacre implique une modalité de quantité — pas une mais de nombreuses victimes. Mais combien faut-il de morts pour que ce soit un massacre ? Si j’ai choisi ce mot, c’est parce que la dimension collective est importante dans l’interprétation que nous pouvons donner de la violence d’État. Or si l’échelle compte, c’est qu’elle renvoie à la présence de conduites partagées, de comportements collectifs, de pratiques communes, qui sont le fait d’un grand nombre de policiers, et qui ne se trouvent pas, ou pas toujours, dans le cas de meurtres d’État qui ne font qu’une seule victime et qui pourraient passer pour des « accidents ». Le fait qu’il y ait eu le 8 février neuf tués et des dizaines de blessés, dont certains l’ont été très grièvement et avec des séquelles de longue durée, nous oblige à penser les conditions de construction sociale de la violence, donc tant les logiques de l’institution policière que les arbitrages politiques qui les activent. Le second mot est État : Charonne est un massacre en démocratie représentative, commis par l’instance considérée comme le garant des principes de fonctionnement (représentation, arbitrage, réduction des conflits, transparence) de l’espace public. La question de l’usage légitime (ou illégitime) de la violence se pose donc ici dans un cadre très différent de celui des massacres en régime de tyrannie, là où il n’existe pas de contradiction apparente entre les principes d’un gouvernement fondé sur la force et les modalités de son exercice.

Il n’y a pas besoin de prouver une volonté de tuer pour parler de massacre d’État ?

Il y a des événements qui « arrivent ». Ils ne font pas l’objet d’une délibération préalable, ne sont pas le fruit d’un projet conscient. Mais ils n’arrivent pas « par hasard ». C’est le cas pour la tuerie de Charonne, où la répression a fait l’objet d’une décision politique du pouvoir, mais pas le massacre lui-même. Il existe certes, en démocratie, d’autres formules possibles, comme celle du massacre planifié, la violence étant conçue, et parfois revendiquée, comme un outil politique. Un bon exemple est celui de la stratégie de la tension dans l’Italie des années 1970. On ne peut pas dire du massacre de la gare de Bologne [1] qu’il est « arrivé » : des personnes ont déposé des bombes et savaient qu’elles le faisaient ; des commanditaires ont décidé et planifié l’attentat. Celui-ci a été pensé comme une arme politique.

Le 17 octobre 1961, on tue en plusieurs endroits de Paris, plusieurs compagnies sont impliquées. Par contraste, Charonne semble localisé. Peut-on toutefois penser ces deux événements dans une continuité ?

Absolument. Certes, d’un côté, les différences sont fortes. Les circonstances d’abord : une manifestation du FLN pour protester contre le couvre-feu imposé par la police aux Algériens et une manifestation politico-syndicale française pour protester contre les attentats de l’OAS. Le nombre de victimes ensuite, beaucoup plus élevé le 17 octobre (plusieurs dizaines, voire plus d’une centaine de morts) et le caractère presque clandestin de la répression du 17 octobre qui, bien qu’ayant eu de nombreux témoins, permet au pouvoir de le censurer quasi totalement (on ne connaît toujours pas aujourd’hui le nombre exact de victimes). Les réactions de l’opinion publique, des partis de gauche et des syndicats enfin, dont les protestations ont été discrètes après le 17 octobre, massives après le 8 février. Pourtant les rapprochements faits par de nombreux contemporains nous invitent aussi à prendre en considération la continuité, comme une sorte de filiation, de l’un à l’autre. C’est en effet la même logique répressive qui prévaut. Non seulement le pouvoir adopte une posture agonistique très explicite, mais par la suite, dans les deux cas, il nie, se tait, censure. Ce sont d’ailleurs le même gouvernement, les mêmes institutions, les mêmes policiers. On retrouve dans les deux massacres le même modèle de « laisser faire, laisser aller » de la brutalité d’État.

Le livre donne l’impression d’être le récit détaillé d’un événement vécu de l’intérieur [2]. Quand est né le projet, et à partir de quand commencez-vous à accumuler de la documentation ?

J’ai commencé fin 1996, mais pendant 4 ou 5 ans j’ai fait ça de façon très incidente, pour mon tiroir. À partir de 2001-2002, les sources devenant plus accessibles, j’y ai consacré plus de temps. L’histoire de la collecte de la documentation est compliquée. J’ai d’abord commencé avec l’idée que les sources publiques seraient soit inexistantes, soit inaccessibles. J’ai donc utilisé des sources alternatives classiques, comme la presse et les entretiens avec des acteurs ou des témoins. C’est peu à peu que j’ai découvert des sources, publiques (préfecture de police, ministères de l’Intérieur et de la Justice, présidence de la République, Premier ministre, conseil d’État), et privées (CGT, CFTC, Secours populaire français, PCF), et que j’ai pu mener un travail plus classique d’historien. Un deuxième élément à prendre en considération est que, à la lecture de la presse, il était manifeste qu’il existait des contradictions, en particulier en ce qui concernait les responsables du déclenchement de la violence, dans les récits de la manifestation (que reflétaient bien les points de vue opposés des manifestants et de la police dans la controverse qui a suivi le massacre). J’ai donc été amené à m’interroger longuement sur le déroulement « événementiel » des faits, ce qui exigeait de reprendre le dossier à zéro. C’est probablement ce qui contribue à donner une impression de « récit de l’intérieur ».

Vous utilisez aussi beaucoup la presse. Comment avez-vous travaillé avec ces sources ?

La presse s’est révélée une source riche. D’abord par la pluralité des positions des journalistes : peu de choses en commun entre le reporter, qui décrit la manifestation, et l’éditorialiste, qui la commente. Pluralité des récits — L’Humanité ne voit pas la même chose que L’Aurore. Pluralité des médias : au texte s’ajoute la photographie, un vecteur important de présentation et d’interprétation de l’événement.

À travers la presse, vous étudiez aussi la genèse et la structuration de la controverse qui naît après le massacre.

La presse a produit un récit, le premier, et un récit qui s’est inscrit dès l’origine dans une controverse dans l’arène civique. Pour les uns la manifestation était une émeute, les manifestants ayant attaqué la police, qui avait dû se défendre ; pour les autres, le massacre était le produit d’une répression policière organisée contre un cortège pacifique. Plusieurs versions opposées formulaient donc explicitement la question décisive : « à qui fallait-il imputer la responsabilité du massacre ? ». De ce point de vue, la presse est ici une source moins importante pour l’établissement des faits que pour ce qu’elle nous permet de comprendre du travail de production d’un récit légitime, susceptible d’être tenu pour vrai par les lecteurs. Je m’en suis tenu à une analyse, très élémentaire, de contenu, et il est sûr qu’il faudrait aller beaucoup plus loin et analyser en détail le champ journalistique à la fin de la guerre d’Algérie. Plusieurs points se sont néanmoins dégagés, qui tiennent aux modalités de circulation de l’information et de l’interprétation. Ainsi l’hétéronomie d’une partie de la presse est patente, presque caricaturale : jeune journaliste ayant couvert la manifestation comme reporter, Jean-François Kahn a raconté qu’a été substitué à son récit un texte qui dédouanait la police et imputait la responsabilité de la violence aux manifestants. Cela lui a suffisamment déplu pour qu’il ait répété plusieurs fois son témoignage, sans d’ailleurs être démenti. Un second point concerne le combat pour l’imposition d’une interprétation légitimement reconnue. On peut ainsi voir, face à des récits de presse qui, pour l’essentiel, valident le point de vue du pouvoir, comment les organisations manifestantes luttent efficacement, par le témoignage oculaire, afin d’imposer leur propre point de vue et résoudre la controverse en leur faveur.

Vous montrez que l’AFP a joué un rôle important dans la stabilisation d’un récit légitime de ce qui s’est passé.

On peut montrer clairement que les dépêches de l’AFP fournissent le récit premier, un canevas sur lequel broder, qui est ensuite retravaillé dans chaque rédaction. La structure du récit, les étapes de la narration, la chronologie des articles, sont copiées sur les dépêches. Mais il est en revanche plus difficile de faire la part de ce qui revient aux informations rapportées par les reporters censément présents dans la rue et racontant ce qu’ils ont vu et celles contenues dans les dépêches de l’AFP.

Vous citez les travaux du journaliste Jacques Derogy comme vous citeriez un collègue, alors que vous mettez en œuvre une critique des sources pour les autres. Pourquoi ?

Jacques Derogy était un bon journaliste, qui a réalisé sur le 8 février un vrai travail d’enquête. Le récit publié par L’Express s’appuie sur des témoignages de manifestants, et est vérifié (mais ces sources ne sont pas citées) par des informations provenant de syndicalistes policiers. Ces informations sont précises, détaillées — le jet de grilles d’arbre sur les manifestants entassés dans la bouche de métro, l’identification des unités de police ayant chargé, etc. De ce point de vue, Derogy a donné le premier récit public vrai de la répression, qui n’a pas été substantiellement modifié depuis, alors que certains récits d’historiens contiennent de nombreuses inexactitudes. Il s’agit donc, en un sens, d’un travail d’historien du présent.

À la suite du Dimanche de Bouvines de Duby et donc des Annales, votre ouvrage prend pour objet un événement, mais le dépasse largement : vous vous intéressez à Charonne pour ce qui s’y passe ce soir-là, mais aussi pour ce que cet événement donne à voir.

S’il faut éviter de prétendre qu’un événement témoigne pour tout fait analogue à lui, son étude peut contribuer à poser des questions sur des réalités proches et sur les ensembles historiques plus larges à l’intérieur desquelles celles-ci s’inscrivent. Du coup, Charonne nous dit quelque chose sur le fonctionnement de l’État démocratique au XXe siècle, sur le rapport des citoyens à la violence, sur les formes de mobilisation dans l’arène civique, sur le mensonge d’État. Mais cette généralisation implicite, en fond de champ, n’est valide qu’au travers de l’étude précise de l’événement lui-même et de ses conditions de possibilité.

Votre précédent ouvrage, Espion, était semblablement sous-titré « une anthropologie historique du secret d’État contemporain ». Pouvez-vous précisez ce que recouvre ce terme pour vous ?

Dans les traités de sciences politiques qui font autorité, le secret est très discret... On devrait donc en conclure qu’il s’agit là d’une question intellectuellement illégitime ou inintéressante. C’est un peu contre cette perspective, ces oublis, que j’ai choisi ce sous-titre. L’anthropologie historique, c’est une manière de ne pas prendre l’instance politique comme quelque chose d’autonome, de replié sur soi, une tentative de croiser plusieurs types de questionnements, souvent séparés de la discipline historique, et dans une approche plus pragmatique que théorique.

Lors du choix du sous-titre de Charonne..., l’une des possibilités était histoire politique, qui n’a finalement pas été retenue. Ce qui me séduit dans anthropologie historique, c’est l’accent mis sur le fait que sociologues, historiens, anthropologues, politistes peuvent parler la même langue.

Post-scriptum

Alain Dewerpe est l’auteur de Charonne, 8 février 1962. Anthropologie historique d’un massacre d’État, Gallimard, « Folio-Histoire », 2006.