Vacarme 29 / Prologue / 1984

Bande-son « Vive la crise », extraits

Certaines archives tirent leur intérêt de ce qu’elles semblent parler de nous, mais dans une langue étrangère. Le 22 février 1984, Antenne 2 obtenait un succès d’audience remarquable avec une émission d’un nouveau genre, « Vive la crise », réalisée en partenariat avec Libération qui publia un hors-série pour l’occasion. Yves Montand, mi-narrateur, mi-récitant, explorait les ressources cachées de la crise française. Entre deux exercices de politique-fiction, la parole était donnée aux économistes : Denis Kessler, Alain Minc, Michel Albert. Extraits.

Présentation d’un « flash spécial » par Christine Ockrent :

« Madame, Monsieur, bonsoir. Conseil des Ministres exceptionnel aujourd’hui à l’Élysée.

Le porte-parole du gouvernement vient à l’instant d’en révéler la teneur : le gouvernement a arrêté une série de mesures d’urgence destinées à enrayer l’aggravation des déficits des dépenses publiques, à commencer par la Sécurité sociale.

Voici une première liste de ces mesures [...] :

  • Le nombre des médicaments remboursés sera considérablement réduit (la liste en sera publiée dans les jours qui viennent) ;
  • Le montant du forfait hospitalier à la charge du malade est augmenté de 300% ;
  • Les allocations familiales seront supprimées pour tous les foyers dont les ressources dépassent 8 000 francs par mois ;
  • Les retraites seront versées par la Sécurité sociale, leur montant sera réduit de 20 à 70% selon les catégories ;
  • L’indemnisation des chômeurs sera diminuée de 20%.

D’autres mesures seront annoncées demain, on n’en sait pas plus pour l’instant, mais déjà ces décisions du gouvernement apparaissent évidemment comme un événement politique et économique majeur. Rien n’avait filtré de leur préparation, même si l’aggravation de la conjoncture en explique l’urgence. »

Yves Montand apparaît :

« Rassurez-vous ! Tout cela n’est pas vrai. Ce flash est un faux et ces nouvelles sont imaginaires. Mais [sourire] avouez que vous avez eu peur ! Parce que dans le fond, ces mesures, elles sonnent vraies. Elles donnent une idée de ce qui nous attend si la crise s’aggrave. Tous les jours, comme moi, vous entendez parler de catastrophes économiques, d’inflation, de chômage, etc. Alors qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce qui s’est déréglé dans le monde ?

Et puis moi, je suis comme vous, j’aimerais bien y voir clair, et comme vous, je me sens embarqué dans une énorme affaire qui m’échappe. Alors comme vous l’avez sans doute fait, j’essaie de comprendre et de me faire expliquer tout ça clairement. En fin de compte, je me suis aperçu que leur fameuse crise, quand on en raconte l’histoire, toute l’histoire, cela peut devenir aussi passionnant qu’un film. Vous allez voir... »

Michel Albert, ancien commissaire au Plan, répond à un journaliste évoquant une Europe « en voie de sous-développement » :

« Sous-développement, c’est un mot fort ! Ce qui est vrai, c’est que la crise, c’est plus que la crise. C’est une espèce d’immense retournement historique, et peut-être que l’Europe commence à glisser vers le sous-développement. Regardez en France nos principales industries, les plus beaux fleurons de nos activités. Pensez aux régions sinistrées du textile comme les Vosges. Pensez à la sidérurgie... Pensez à une activité qui a fait notre gloire : la France, quand j’étais gosse, c’était le pays du Normandie ! Même l’industrie automobile, certainement celle par laquelle la France a surpris le plus le monde depuis une génération, même là, il faut faire des licenciements aujourd’hui. Et même si vous prenez les activités les plus avancées, vous vous rendez compte que l’Europe est peut-être bien en train de rater la troisième révolution industrielle ! Deux grandes révolutions industrielles ont incroyablement amélioré nos conditions d’existence, à nous les Européens : la révolution de la machine à vapeur et des chemins de fer, puis la révolution de l’automobile et du moteur électrique. Ces deux révolutions sont nées en Europe, et la troisième révolution industrielle, celle de l’informatique, de l’électronique, ce n’est pas là que ça se passe ! C’est dans des pays lointains, sur les bords du Pacifique, en Californie, au Japon, tout le monde le sait !

- Est-ce que vous avez un ordinateur chez vous ?

- Mais j’ai mieux que ça ! J’ai sur moi cette petite calculette : le dernier modèle de machine à calculer qui fonctionne sans pile, inusable, à la lumière du jour, c’est la dernière production japonaise. Quand on dit que l’Europe est peut-être en voie de sous-développement, et que nous sommes en train de rater la troisième révolution industrielle, c’est à des choses comme ça qu’il faut penser, parce que nous les Français, nous ne serons peut-être jamais capables de produire d’une manière compétitive et rentable un produit comme ça qui va se vendre à des centaines de millions d’exemplaires dans le monde. Dans le cas où l’Europe vraiment ne serait pas capable de reprendre sa place dans la troisième révolution industrielle, alors je peux poser la question de savoir si, un jour, nous ne risquerions pas à tous égards de devenir une espèce d’Afghanistan. »

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Publiée dans Vacarme 29, , pp. 12-13.