Vacarme 41 / cahier

retour sur les regards

par

À la mémoire de Victor Perera
(Guatemala 1934 — Santa Cruz 2003)

Si les trois photographes dont les images précèdent ne se sont pas croisés dans la vie, leurs itinéraires restent entrecroisés pour toujours dans cette histoire de guerres et d’exodes du siècle dernier quand, selon Brecht, « nous allions, changeant plus souvent de pays que de souliers ».

Grete Stern (Wuppertal 1904 — Buenos Aires 1999), née dans une famille juive de petits industriels, étudie le dessin et le graphisme à Stuttgart et la photographie à Berlin. À vingt-cinq ans, elle crée avec une condisciple un studio de photo publicitaire — à succès —, suit des cours au Bauhaus, fréquente le cercle de Brecht. Face à la montée du nazisme, elle se réfugie fin 1933 à Londres avant de partir avec son futur mari, le photographe argentin Horacio Coppola, à Buenos Aires, où elle finit par s’installer, conjuguant commandes publicitaires et éditoriales (dont ses célèbres Sueños), portraits et séries documentaires.

Walter Reuter (Berlin 1906 — Cuernavaca 2005), fils d’ouvriers devenu apprenti photograveur à quatorze ans, est venu à la photographie, dit-il, « par faim » : militant blacklisté par les imprimeurs, il se reconvertit en photojournaliste, notamment au grand hebdo de gauche AIZ. Lui aussi quitte Berlin en 1933, prenant la route pour l’Espagne. En 1936, il rejoint les Républicains et, après la défaite, ce « réfugié espagnol » fera le tour des camps de concentration et de travail forcé français, avant de s’évader début 1942 pour partir au Mexique avec femme et fils. Repartant à zéro avec un appareil emprunté, il sera portraitiste local, photojournaliste et, bientôt, cameraman.

Quant à Ata Kando (Budapest 1913), issue d’une famille d’intellectuels (dont les origines juives lui seront longtemps cachées), elle arrive à la photo après des études d’art à Budapest et un premier séjour à Paris avec son mari, le peintre Gyula Kando : faute de gagner de l’argent, ils gagnent un appareil dans un concours d’affiches et elle se met à l’utiliser. Mais le temps de se former à Budapest et revenir à Paris, la France entre en guerre. Devenus « indésirables », les Kando repartent en Hongrie, où ils seront rattrapés par l’occupation allemande (et se serviront de leurs talents graphiques pour fabriquer des faux papiers). Retour à Paris en 1947 : avec trois enfants à sa charge et bientôt séparée de son mari, Ata Kando sera tour à tour photographe de mariages, d’enfants, de demandeurs de passeport, de mode chez les grands couturiers, ainsi que laborantine au labo de Magnum, Pictorial Services. Installée à Amsterdam en 1954, elle documentera le drame des réfugiés hongrois après la révolte de 1956.

Comment se fait-il que ces trois photographes, exilés, réfugiés, immigrés, aient fait des rencontres si décisives — pour eux et pour nous — avec les peuples indigènes de ce qui était, dans un sens tout autre que celui des conquistadores, le Nouveau Monde ?

Comme c’est le cas tout au long de leurs parcours si typiquement atypiques, rien n’était prévu au départ. C’est un travail de commande pour la Commission fédérale de l’électricité qui amène Walter Reuter à voyager dans les territoires des communautés indigènes. Grete Stern, sollicitée pour une courte mission à l’Universidad del Nordeste à Residencia, découvre les « paysans » (le nom qu’ils préfèrent) en se baladant aux alentours de la ville. Et Ata Kando sera invitée par l’une de ses mannequins, mariée à un Indien d’Amazonie assistant de Le Corbusier, à se rendre chez eux au Venezuela.

Au fil des ans et des déplacements, Walter Reuter accumule quelque huit mille clichés consacrés à une trentaine d’ethnies différentes. Grete Stern se procure une bourse pour pouvoir retourner au Gran Chaco pendant trois mois, parcourant 800 km et enregistrant presque mille cinq cents images. Ata Kando, après son premier voyage en 1961, profite quatre ans plus tard d’une commande de la Société néerlandaise de gaz et d’électricité d’outremer pour faire un périple de plus de 1 400 km le long du Haut Orénoque et ses tributaires.

Dans les démarches des trois photographes il y a clairement une volonté de faire connaître la situation des communautés indigènes rencontrées. Si Walter Reuter fait des reportages (et tourne plusieurs films), Grete Stern organise une exposition itinérante et donne de nombreuses conférences illustrées, tandis qu’Ata Kando, en plus de reportages et d’une exposition internationale, publie en 1970 deux livres-plaidoyers.

Mais il y a en même temps — et avant tout — une affirmation de la dignité de ces peuples et de la richesse de leur culture. Ce sont des regards de respect et de complicité qui s’échangent dans ces photos. Comme si chacun des photographes voyait en face de lui non pas des « autres » mais des reflets de sa propre vie.

Post-scriptum

Légendes
Page 47 : Walter Reuter, Triques, 1988 ● Page 48 : Walter Reuter, Lacandon, 1952 ; Grete Stern, Las Lomitas, Formosa, 16 août 1964. Femme pilagà ● Page 49 : Grete Stern, Femme toba, aux alentours de Resistencia, 1959-1960 ; Ata Kando, Couple guaïca [yanomami], 1965 ● Page 50 : Walter Reuter, Chinateca (Oaxaca), 1948 ● Page 51 : Ata Kando, Homme makiritare, 1961) ; Grete Stern, Tartasal, Salta, 28 août 1964. Femme chorote ● Page 52 : Grete Stern, El Pastoríl, près de Villa Ángela, Chaco, 26 juin, 1964. Fillettes dans les champs de coton.

Crédits photos
Walter Reuter : © Archivo Walter Reuter ● Grete Stern : Collection Matteo Goretti ● Ata Kando : © Ata Kando, courtesy Noorderlicht Photofestival.

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Publiée dans Vacarme 41, , page 52.