Vacarme 41 / chantier généalogies d’une rupture

la guichetière, le texte et le président

par François Cusset

À l’heure où, d’une main, la lecture des lettres de Guy Môquet aux enfants des écoles est enrôlée au service du nouveau pouvoir cependant que, de l’autre main, celui-ci affiche son inculture avec une arrogance maussade, la question de savoir à quoi bon, politiquement, lire et écrire encore trouve des inflexions nouvelles. Proche d’un art de survivre, l’invention d’usages inédits des textes oppose au consensus silencieux comme au bruit médiatique l’émergence de communautés critiques.

Refuser d’adhérer — si on l’envisage assez rigoureusement pour fonder ainsi une communauté critique — n’est pas une mince affaire. Il s’agit moins de choix courageux entre polarités idéologiques, moins d’une conscience en lutte, comme les formule d’ordinaire l’humanisme politique, que de dispositifs plus concrets : procédures de désengluement, techniques de décollement, tactiques pour produire et maintenir de la distance, du jeu, de la marge (notamment de manœuvre) là où la « réalité » se trouve tout à coup rabattue entièrement sur l’ordre existant. Or ces dispositifs de désadhésion, y compris l’action de rue ou la désertion existentielle, renvoient tous à un moment ou un autre à la vieille question du texte dans son acception élargie d’il y a trente ou quarante ans, autrement dit à l’agencement lecture-écriture en tant qu’enjeu politique effectif — et qu’opération radicale de défamiliarisation. Ils renvoient au texte comme reste, comme supplément, comme événement, à tout ce que n’épuisent pas, en lui, ses coordonnées socio-culturelles : ses dimensions de véhicule normatif, de plate-forme institutionnelle, d’héritage patrimonial ou de produit le plus noble de l’industrie culturelle. Au moment où le retour de bâton idéologique inciterait les plus hardis à se méfier du texte, de ses fuites et de ses conforts, de son impuissance pratique et de son fétichisme de lettrés, pour lui préférer l’urgence de l’intervention ou la résistance par l’organisation, c’est pourtant bien de ce côté-là, vers les questions sans fin de l’interprétation des textes et de l’effet des discours, qu’on peut enfin commencer de soulever la nouvelle chape de plomb. En ce sens, dans le kit de survie pour période de régression consensuelle, le texte n’est pas un accessoire en option, la récompense à lire au coin du feu d’une dure journée de luttes, mais bien un élément-clé, et un accessoire aussi polyvalent que le bon vieux couteau suisse, pour peu qu’on ne sépare pas le texte des mondes qu’il relie, des usages qu’il appuie, des forces critiques qu’il met en branle. […]

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publié dans Vacarme 41 automne 2007

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