Vacarme 20 / Processus

eliot et (groucho) marx le jeu des portraits

par

à Olivier Cadiot

Toute correspondance construit une fiction. C’est si vrai que lorsqu’au terme d’une longue séparation on revoit quelqu’un avec lequel on a correspondu, on ne « s’y retrouve plus » vraiment. « Pourtant, s’étonne l’autre, dans tes lettres il semblait que... » ; oui, mais ce que l’on écrit dans une lettre on ne saurait en parler, car l’accumulation de mots prononcés, sans être lus ou appris, ne pourra jamais produire le même effet qu’une phrase écrite, ni même l’équivaloir en rien. Et cela, non seulement parce que l’on ne peut y revenir ou parce qu’un style, quel qu’il soit, s’impose toujours dans un texte, mais aussi parce que l’écriture même engendre un monde de raisons et d’affects qui lui appartiennent en propre et que l’univers de la parole ne connaît pas.

Quand on lit la correspondance publiée d’écrivains ou d’artistes, l’intérêt qu’on y prend peut être de plusieurs types. Psychologique d’abord. On s’intéresse alors à la manière particulière de voir et de sentir des destinataires comme à autant d’éléments qui nous permettent de les caractériser, de la même façon que l’on s’intéresse dans un roman classique à la psychologie des personnages. Le fait cependant que ceux-ci aient existé nous donne l’agréable sentiment de pouvoir rencontrer des individus portraiturés qui seraient un moment descendus de leur cadre pour venir à notre rencontre.

L’intérêt peut aussi être technique. Certains écrivains, en effet, parlent volontiers de problèmes d’écriture, de langue ou de grammaire, voire de construction. Sans compter les jugements qu’ils portent sur d’autres écrivains, les analyses qu’ils produisent des livres qu’ils ont lus et dont on peut comprendre, le cas échéant, l’incidence sur leur propre œuvre. Pour qui s’intéresse à la fabrique des textes, la correspondance devient en plus d’un élément d’analyse biographique, une manière de documentaire.

Enfin, intégrant les deux précédents, il existe un troisième type d’intérêt, plus ou moins apparent mais qui guide toujours le plus sûrement le lecteur, c’est celui que suscite le récit construit par cet échange de lettres et dont le « roman épistolaire » cherche à produire l’équivalent littéraire (ce qui ne signifie pas que la correspondance ne peut pas présenter des qualités proprement littéraires mais que — sauf préméditation — tel n’est ni sa finalité ni son mode d’organisation). Ces différents intérêts se mêlent, chaque niveau ainsi repéré comportant de surcroît des niveaux subsidiaires de sorte que le lecteur poursuit dès lors ce qui peut ressembler au fil d’une intrigue, tout en se demandant comment on a bien pu en arriver là et pour le bénéfice de qui.

Quoiqu’il en soit, la correspondance entre Groucho Marx et T. S. Eliot constitue, quand on a fini d’en lire les onze lettres publiées (six de Eliot et cinq de Groucho), sans compter la dernière adressée par Groucho à son frère Gummo, un curieux récit qui pourrait avoir des allures de fable et dont un des titres possibles serait : « Dis-moi à qui tu ressembles, je te dirai qui tu es », ou : « Le jeu des portraits. »

La première lettre de T. S. Eliot accuse réception du portrait que Groucho lui a envoyé et qu’il se prépare à accrocher à son mur en la compagnie « d’autres amis célèbres tels que W. B. Yeats et Paul Valéry. Que vous désiriez vraiment une photographie de moi ou que vous le demandiez par politesse, ajoute-t-il, vous allez de toute façon en recevoir une. » Le ton est donné. Il ne sera désormais pratiquement plus question que de portraits. Chacun a reçu celui de l’autre. « Je n’imaginais pas que vous étiez si bel homme, écrit Groucho. Pourquoi on ne vous a pas offert la vedette dans quelque film sexy, je ne puis que l’attribuer à la stupidité des directeurs chargés de la distribution. » Retour de politesse à Eliot qui lui avait déclaré en recevant sa photo : « Vous devez savoir que vous êtes ma pin up la plus convoitée. »

Chacun ayant toujours été pour l’autre d’ores et déjà un personnage — au cinéma ou dans la littérature — les images vont être fatalement amenées à se brouiller. Si le visage de l’un est célèbre, celui de l’autre, en revanche, est peu connu, de sorte qu’il s’agira, de part et d’autre, de faire coïncider l’image et son modèle (ou le modèle et son image). Eliot, le premier, se plaint de ce que ses visiteurs ne reconnaissent pas Groucho sur la photo « sans le cigare et les yeux qui roulent ». Sur ce un nouveau portrait est envoyé ; « c’est Groucho à s’y méprendre » juge Eliot. L’ennui c’est que le premier portrait, quoique moins ressemblant (à l’image du modèle, mais au modèle lui-même ?) était aussi très bon (parce qu’il donne une parfaite « idée » de Groucho ou parce qu’un sens exquis des convenances oblige à le penser ? Pour des raisons échappant en tout cas à celles qui ont justifié l’envoi du second portrait). Que faire alors de ces deux images que l’on ne peut séparer du même homme ? « La solution idéale pourrait être que je les transporte avec moi [toutes] les deux chaque jour. »

À Groucho parvient également un second portrait mais par voie de presse cette fois, dans les pages littéraires du New York Times. « Je n’imaginais pas que vous puissiez avoir soixante-quinze ans », écrit Groucho après sa découverte. Et il ajoute plus loin : « Il y a une excellente photographie de vous par un M. Gerald Kelly. Je dirais, à en juger par l’image, que vous avez à peu près dans les soixante et deux semaines. » Mais l’image, si l’on en juge, en effet, est trompeuse. Le modèle est-il plutôt « un jeune premier », un vieillard ou un homme encore dans la force de l’âge ?

Le ton des lettres se fait progressivement plus familier. Groucho donne bientôt du Tom à Eliot qui l’a toujours appelé Groucho jugeant « plus impertinent de s’adresser à Groucho Marx en lui disant : « Cher monsieur Marx » que de s’adresser à toute autre célébrité en l’appelant par son prénom. » Le premier « Tom » qui vient sous la plume de Groucho va faire l’objet d’une longue justification car « si ce n’est pas là votre prénom, me voilà dans un beau pétrin », poursuit aussitôt Groucho après cette audace. Si Tom en effet, n’est pas le prénom d’Eliot, il est en tout cas celui de Gibbons le célèbre boxeur. Ce prénom est aussi donné à pratiquement « tous les matous américains ou britanniques » sans compter que celui du troisième président des États-Unis était Tom. « Ainsi donc, explique Groucho, quand je vous appelle Tom, ça veut dire que vous êtes un mélange de champion de boxe poids moyen, de matou de gouttière et de troisième président des États-Unis », mais cela veut dire aussi, devrait-il ajouter, que vous ne pouvez pas être Eliot. Qui cache Tom ? Quand bien même ce serait Tom lui-même on ne saurait pas davantage qui est Eliot. Pour tenter de le savoir, le plus sûr encore est la méthode des analogies qui fonde le jeu des portraits. Il suffit de demander : « Si Eliot devait être un boxeur, ou un président des États-Unis, lequel serait-il ? » Et quand bien même Eliot ne serait pas Tom, Tom lui reviendrait de surcroît dessinant quelque chose comme un moi qui n’est, en tout cas, ni dans le prénom ni dans le nom !

S’il est vrai que le Tom de la correspondance est un prénom fictif — même si le véritable prénom d’Eliot est Tom (Thomas) — celui de Groucho est également faux puisqu’il n’est que le pseudonyme de Julius. En s’adressant à Groucho, Eliot s’adresse donc toujours, lui aussi, à un autre et ce dédoublement des personnalités accroît l’effet fictionnel que toute correspondance produit de toute façon toujours, donnant du même coup à celle-ci un caractère quasiment exemplaire.

La dernière lettre adressée à un tiers (par Groucho à Gummo Marx) introduit une distance qui lui donne un statut particulier dans l’ensemble de la correspondance et lui fait jouer en quelque sorte un rôle d’épilogue. Mis en présence, chacun des deux hommes semble vouloir faire tomber son « masque » tout en exigeant que l’autre conserve le sien. Groucho ne se préoccupe que d’Eliot qui de son côté ne s’intéresse qu’à Groucho. Celui-ci qui, pendant la semaine, a relu deux fois Meurtre dans la Cathédrale, trois fois The Waste Land « et, juste au cas où un étranglement se produirait dans la conversation, révisé Le Roi Lear » place, sur un prétexte futile, une citation de La Terre Vaine : « Voilà, pensais-je, qui lui montrera que j’ai lu une chose ou deux en dehors de mes articles de presse de music-hall. Eliot sourit légèrement — comme pour exprimer que ses poèmes lui étaient familiers et qu’il n’avait pas besoin que je les lui récite. » Là-dessus Groucho se lance dans une diatribe contre le Roi Lear.

« Là encore, le poète n’eut pas l’air épaté. Il avait l’air plus intéressé à discuter de L’explorateur en folie et d’Une nuit à l’Opéra. Il cita une réplique drôle — une des miennes — que j’avais oubliée depuis longtemps. Ce fut à mon tour de sourire légèrement. Je n’allais pas laisser qui que ce soit — pas même le poète britannique de St Louis — me gâcher ma soirée littéraire. » Nouvelles tentatives de part et d’autre, mais rien n’y fait et la soirée se solde par un échec — en tout cas par l’impossibilité manifeste pour chacun de se situer sur le même plan que l’autre. Personne dans cette histoire ne saura finalement plus à qui il a parlé ni non plus à qui l’autre s’est vraiment adressé. « Est-ce que je t’ai dit, conclut Groucho dans sa lettre à Gummo, que nous l’avons appelé Tom ? Peut-être bien parce que c’est son nom. Moi, bien sûr, je lui ai demandé de m’appeler Tom aussi, mais seulement parce que j’exècre le nom de Julius. »

Post-scriptum

La correspondance entre T. S. Eliot et Groucho Marx a été réunie dans le volume de correspondance de Groucho, paru chez Simon et Schuster à New York en 1967. Claude Portail en a assuré la traduction avec la collaboration de Harry Mathews aux éditions Champ Libre en 1971. La première lettre, datée du 26 avril 1961, est de T. S. Eliot ; celle de Groucho à laquelle il répond n’a pas été publiée. La dernière lettre, du 3 juin 1964, qui précède de quelques jours l’unique rencontre des deux hommes, est également d’Eliot. Celui-ci devait mourir six mois plus tard en janvier 1965.

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Publiée dans Vacarme 20, , pp. 106-107.