Vacarme 26 / Vacarme 26

initiative

« Un ange vient, lorsque l’enfant n’est pas encore né. Il lui explique tout ce qui adviendra durant son existence, lui demande si, sachant cela, il accepte de venir au monde. S’il y consent, l’ange le frappe de l’index, efface ainsi de sa mémoire le souvenir de son futur. L’enfant peut maintenant naître. Sa vie durant il conservera, entre le nez et la bouche, un creux vertical de la largeur d’un doigt ». (Légende juive)

De l’initiative menée, à Genève, par des personnalités israéliennes et palestiniennes indépendantes, on ne peut encore dire si elle fera date. On ne sait même pas — mais cette ignorance-là compte, arrête, importe — ce que veut dire ici « faire date », tant le pacte signé par des négociateurs que nul n’avait mandés paraît forcer les agendas, déjouer le temps cyclique des représailles, le temps rongeur des implantations coloniales, le temps calendaire des batailles et des occasions manquées. Les négociateurs disent : « Je ne représente que moi-même ». Ils disent : « Commençons par le plus difficile ». Ils disent : « Voici le texte auquel le conflit aboutira, il n’y en aura pas d’autre, ni le temps ni les morts n’y ajouteront aucune clause. Signons-le maintenant  ». Aucun de ces énoncés ne vient à sa place, à son heure. Tous disjoignent le temps de la négociation.

En un sens, ce texte appartient au passé. Ses contenus sont peu différents de ceux d’Oslo et de Taba : 1993, 2000. Ses références sont archéologiques : le tracé du 4 juin 1967, voire la reconnaissance des deux États déjà inscrite dans le plan de partage de 1947 — ce, lorsque la colonisation renforcée sous le couvert d’Oslo et l’avancée actuelle du mur redessinent les frontières, lorsque la multiplication des attentats rend formelle la reconnaissance d’Israël par nombre de Palestiniens. Son protocole même semble hérité d’un état plus ancien de l’expérience politique. S’y ouvre, sous la protection de l’Université genevoise, sous l’aile du studium comme lieu d’un pouvoir hors-pouvoir, un espace qui n’appartient ni à la sphère des États, ni à celle des préoccupations ou des haines privées : ce qu’il faudrait nommer, n’en déplaise à notre habitude de rougir des Lumières, un espace public. S’y manifestent des politiques, eux-mêmes hommes du passé : un ex-président américain, un ex-ministre israélien de la justice, un ex-ministre palestinien de l’information, et jusqu’à Gorbatchev. S’y fait entendre, à travers leur bouche, non certes le Peuple, mais une bourgeoisie éclairée (on sait combien Edward Saïd, qui fit aussi le voyage de Genève, put être en butte à ce reproche). On en avait, sur la scène internationale, perdu jusqu’au souvenir. On ignorait surtout que de grands bourgeois pussent produire des oracles.

Car de tout ce passé, monte une affirmation à propos du futur — mais d’un futur déjà joué, posé comme certitude actuelle, comme présent d’éternité. Double torsion, ici. D’une part, les signataires du pacte partent des problèmes dont le surgissement final a jusqu’ici bloqué toutes les négociations : les colonies, Jérusalem, les réfugiés. Lorsqu’elles n’interdisaient pas d’emblée toute discussion, ces questions étaient, lors des rounds antérieurs, abordées le plus tard possible, selon un ordre de difficulté croissante (au risque de ruiner in extremis, comme à Taba, les points d’accord déjà arrachés). Cette fois, elles sont prises comme point de départ [1]. D’autre part, l’argument de l’Israélien Beilin, du Palestinien Abed Rabbo, se limite à ceci : les conflits à venir n’apporteront aucune transformation substantielle aux solutions qui, d’ores et déjà, peuvent être détaillées, mètre carré par mètre carré. Le futur, donc, n’est pas le lieu du possible, si au possible d’autres s’opposent. C’est le lieu d’un seul possible, donc du réel — donc du présent, dont la reconnaissance seule se trouve retardée par le sang et les morts. C’est ce qui est, qu’il faut signer.

Cette mise à plat du temps ne dispensera ni de maintenir ouverte la question des réfugiés, ni d’éprouver quelque méfiance à l’égard d’un texte dont les signataires furent, pour certains, des artisans d’Oslo et du dévoiement qui s’ensuivit. Il n’empêche : ce curieux pliage du passé, du futur dans le présent du pacte, vient au moins inverser l’allure de tragédie que revêt, depuis tant d’années, le conflit israélo-palestinien. Dans la tragédie, il y a le temps des dieux, où tout est déjà accompli — Œdipe tuera, se mariera, perdra la vue. Les affrontements des hommes, le sang versé et la peste de Thèbes, sont pourtant nécessaires : ils préparent la reconnaissance, reconduisent à cette vérité fixée d’avance, qui est acceptation du pire. Au contraire, à Genève, ce sont des hommes qui ont dit ensemble connaître le futur, réputant du même coup inutiles et les luttes, et le pire.

Bien qu’on ne sache pas s’il fera ou non date, ce pacte est un événement.

Notes

[1Cela vaut aussi de la question des réfugiés. Sur ce point, le fait que le texte n’utilise pas l’expression « droit au retour » marque clairement un choix, contestable comme tel mais nullement hypocrite : certains silences valent, pour qui sait lire (et on sait lire, dans cette région du monde), aveu d’une décision.

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Publiée dans Vacarme 26, , page 1.