Vacarme 43 / Vacarme 43

sur la crête

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L’écologie politique est-elle vouée à prospérer comme jamais dans le tiers secteur, au sein d’associations et d’ONG de plus en plus valorisées, subventionnées, « grenellisées », et à disparaître électoralement ? Au-delà des questions de personnes, de stratégies particulières ou de coups bas, force est de constater combien le recul électoral des Verts s’explique, au moins en partie, par la terrible nasse dans laquelle les a plongés la réalisation d’une partie de leur « mission historique » : placer les questions écologiques au cœur de la vie politique. Tout le monde, aujourd’hui, à part peut-être certaines franges dures du Parti des travailleurs, se dit écologiste et promet de sauver la planète, Willy et le soldat Ryan. Du coup, les Verts semblent être passés du syndrome de Cassandre à celui du Roi Lear : ils ont tout donné, et on ne leur en a même pas su gré. Syndrome qui se manifeste par une double-pince bien connue. Soit raisonner essentiellement en termes d’« offre politique », chercher à la diversifier encore, si jamais c’est possible, et marcher vaillamment dans les traces du Parti radical. Soit passer son temps à dénoncer l’écologie des autres : fausse écologie, écologie de papier, écologie d’imposteurs. Malheureusement, nul ne peut suivre longtemps les insatiables dénonciateurs d’impostures, ne serait-ce que par peur qu’un jour ou l’autre son propre tour finisse par arriver. Dans les deux cas, donc, on a connu plus belles promesses d’avenir.

Il existe peut-être une autre voie, ou un autre versant, pour sortir par le haut de cette double pince. Il y a quelques mois, Jean-Christophe Bailly a fait paraître chez Bayard un court essai philosophique, ou plutôt un impromptu encore plus inclassable, intitulé Le Versant animal. C’est un livre magnifique. Qui ne parle pas directement d’écologie, ni de politique. Qui n’est pas « contre » quoi que ce soit. Un chasseur ou un pêcheur pourrait aisément aimer ce livre, le trouver très beau. Qui parle encore moins « pour ». Être pour les animaux, la nature et les petits oiseaux, cela ne veut rien dire, ce serait même un peu sot. Mais qui permet de reprendre toutes nos questions plus en amont. À partir d’une expérience plus inaugurale et du même coup peut-être plus décisive : l’expérience de l’animal, et non seulement, non prioritairement de cet animal « que donc je suis », pour paraphraser Derrida, mais d’abord celui que je peux croiser par hasard, un chevreuil sur une route de forêt, un chat en semi-liberté le long d’un chemin côtier. Expérience éminemment furtive mais vitale, qui me décentre radicalement de mon humanité mais sans l’abolir, qui m’ouvre à d’autres manières d’être au monde qui ne seront jamais miennes mais qui n’en transfigurent pas moins mes propres modes d’être. Devenir animal, d’un devenir qui ne soit ni d’imitation, ni de domestication, mais de « côtoiement », de croisements et de transformations réciproques entre nous et ces animaux qui voient, que l’on voit, qui nous voient, qui pensent à coup sûr, que nous ne comprenons pas et qui nous donnent pourtant à penser autrement eux-mêmes, et à travers eux, les plantes, la vie, la nature tout entière. Car peut-être faut-il penser d’abord, non pas « comme » un animal mais avec les animaux, pour ensuite pouvoir « penser comme une montagne », fonder une land ethic ou se soucier sérieusement de l’avenir des arbres et de la terre.

Sans doute, alors, à partir d’une telle expérience, est-il possible d’envisager une nouvelle éthique ou un nouvel humanisme. Disons un troisième humanisme. Après l’humanisme antique et renaissant centré sur soi, après « l’humanisme de l’autre homme », centré sur l’Autre, propre à Lévinas et aux pensées de l’altérité d’après-guerre, viendrait un véritable humanisme écologique, centré non sur l’animal, ni sur l’homme, mais sur la rencontre de l’homme et de l’animal, et leur manière énigmatique de partager un monde commun, un même versant animal.

Et sans doute encore, sur ce nouvel humanisme, est-il possible de repenser une nouvelle politique. Puisque ce versant animal coupe malgré tout l’humanité en deux, et coupe même chacun en deux, ouvrant ainsi la voie à de nouveaux combats et à de nouveaux compromis : « Ce serait un peu comme une montagne avec deux versants, l’un sans animaux, l’autre où ils sont présents, le seul selon moi éclairé d’un soleil ». Peut-être une sorte de politique de la ligne de crête.

Mais après. Il faudrait que la politique ne vienne qu’après. Que ses nécessaires arguments à coups de projections, de prévisions, de descriptions, et de rapports d’experts écrits en un accablant globish, ne soient mobilisés qu’après, à simple titre d’instruments. D’abord, il faudrait retrouver cette expérience incroyable et ordinaire que nous décrit Jean-Christophe Bailly, cette expérience du versant animal, qui est sans doute à la source de maints engagements écologiques authentiques. Au moins pour que toute dénonciation, tout scandale, toute opposition ne manifestent pas qu’une peur, une tristesse, une responsabilité hyperbolique, ou un simple désir de se trouver une place dans le champ politique, mais vibre aussi de l’expérience d’une énigme, d’un écart et d’un amour premiers.

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