Vacarme 44 / chantier pour en finir avec l’évaluation

de l’héritier au forçat

les élèves face à l’évaluation

par Anne Barrère

Ce n’est pas du côté de l’entreprise privée qu’il faut chercher le foyer originel de l’évaluation contemporaine, mais au cœur du service public : à l’école. Règne du chiffre, culture du résultat, individualisation des performances : c’est bien la notation scolaire qui nous plie, depuis l’enfance, à cette manière d’être gouverné. Enquête sur la manière dont les élèves y consentent, en jouent, en souffrent.

Le système scolaire français se caractérise par une forte pression évaluative en raison des enjeux sociaux actuels de la réussite scolaire. Si la quasi-totalité d’une classe d’âge effectue le parcours canonique école primaire-collège-lycée, des différenciations selon les classes, les filières et le rythme de progression de l’élève distinguent et hiérarchisent les trajectoires, des filières générales, où le bac scientifique est la voie la plus sélective, aux filières techniques et professionnelles. Rappelons qu’en France, un peu plus de 50 % des élèves seulement, à 15 ans, ont un « parcours sans histoire », c’est-à-dire sans redoublement [1]. L’évaluation scolaire française a donc pour première caractéristique d’être étroitement liée à l’orientation, dont elle est le socle.

Sa deuxième caractéristique est de rester centrée sur les notes chiffrées, malgré différentes critiques [2]. Les enseignants déplorent souvent le peu d’attention portée par les élèves aux annotations censées les expliquer ou les nuancer, jusqu’à être dissuadés d’y passer trop de temps. Et quand on enquête sur le rapport des lycéens au travail [3], on voit que le travail noté constitue pour eux une catégorie à part entière, bien identifiée, à côté du travail en classe et du travail quotidien à la maison. Elle regroupe tout ce qui est évalué de manière chiffrée, qu’il s’agisse de devoirs faits en classe, à la maison, de petites interrogations de contrôle ou de productions complexes comme dissertations, exposés ou dossiers. Pour les élèves, cet ensemble a une autonomie repérable, et il a priorité sur les autres tâches […]

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[1] Voir les résultats de l’enquête internationale Pisa 2003 in C. Forestier, Cl. Thélot, Que vaut l’enseignement en France, Paris, Stock, 2007.

[2] Les critiques docimologiques, montrant le manque de fiabilité et l’arbitraire de la note, et les critiques pédagogiques, dénonçant son aspect majoritairement « sommatif » au détriment des aspects formatifs, se doublent actuellement de critiques institutionnelles, sous l’influence d’évaluations internationales pointant les faiblesses du système français, en particulier dans sa gestion de la difficulté scolaire. Il suffit de redoubler une fois pour voir ses performances cognitives baisser considérablement, sans être véritablement rattrapées par le système (voir C. Forestier, Cl. Thélot, op. cit.).

[3] Cet article se fonde sur les conclusions d’une recherche sur les lycéens, enrichie de lectures d’autres enquêtes. Pour les résultats complets de la première, cf. A. Barrère, Travailler à l’école, Rennes, P.U.R, 2003.

publié dans Vacarme 44 été 2008

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