Vacarme 25 / chroniques

traduire les noms propres

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*Comment traduire les noms propres ? Je ne vais pas pouvoir parler ici d’une théorie bien établie sur la traduction des noms propres, je vais juste évoquer divers questionnements autour du nom propre

*Les noms propres, c’est en général ce qui demeure dans le texte traduit comme le seul témoin du lieu de départ, l’ombre partielle du texte original qui le hante. Ils peuvent se déplacer tels quels au cours de sa transplantation d’une langue à l’autre.

*Je dis ça comme cela. Mais c’est une règle générale.

*Bien évidemment, la proportion de ces mots qu’on fait voyager diffère en fonction des textes et selon la décision des traducteurs. Les noms de personnes restent en général tels quels, mais les noms de lieu qui ont un sens particulier ? Les noms de plats ? Les noms de magasins ? Les noms de jouets ? Combien de mots invite-t-on du terrain de départ pour se manifester en tant qu’étrangers dans une terre qui n’est pas la leur ? Jusqu’à quel degré considère-t-on qu’il s’agit de noms propres et les laisse-t-on inchangés, et à partir de quand les traduit-on comme de simples noms communs ? Quand il est question par exemple de traduction littérale ou « fidèle », on ne doit pas simplement s’interroger sur le sens ou la syntaxe, mais aussi sur le dosage de ces corps étrangers que sont les noms propres.

*L’absence de nom propre dans un texte fait du poème un véhicule de circulation plus aisée à travers les langues. En même temps, paradoxalement, l’abondance de noms propres ne fait-elle pas du poème quelque chose d’universel ? Un poème composé aux trois quarts de noms propres, s’il lui arrive d’être traduit dans une vingtaine de langues, restera-t-il beaucoup plus semblable à lui-même que les autres poèmes, disons « normaux » ? Ou deviendra-t-il quelque chose de complètement illisible ?

*Il est possible aussi, dans diverses opérations poétiques, de modifier la valeur des noms propres. Dans Kub Or de Pierre Alferi, les noms propres que l’on trouve abondamment dans le texte sont tous écrits en minuscules, et sont par conséquent mis sur le même plan que les noms communs. D’emblée, on voit ces noms propres bouger de leur lieu habituel, et s’installer dans un espace intermédiaire, entre noms propres et noms communs. On peut à ce moment-là se demander comment traduire ce texte, comment traduire ces mots d’entre-deux-chaises. Comment rendre ce statut instable et décalé des noms propres dans le texte traduit ? Ou dans le cas de cette autre transposition qu’est la lecture à haute voix, comment signaler dans la lecture ce statut particulier des noms propres en minuscule ?

*Dans la mesure où ils sont chargés de culture et d’histoire, et attachés à un contexte, parfois davantage que les noms communs, les noms propres deviennent souvent l’objet d’un rapport de pouvoir et révèlent ce que la langue d’arrivée considère comme acceptable ou non acceptable. On en fait l’expérience de façon très curieuse et délicate dans les restaurants. Il y a, dans les noms de plats des cuisines étrangères, ceux qui sont traduits et ceux qui ne le sont pas. Énoncer le nom des plats dans leur langue d’origine, c’est accepter de les consommer tels quels, voire accepter la culture du pays de provenance au sein de la culture du pays d’accueil. En revanche, traduire le nom des plats signifie qu’on impose la comparaison en les nommant d’après la cuisine européenne ou en les paraphrasant, et qu’on les traîne dans notre territoire. Ainsi, dans le premier cas, on peut donner l’exemple des restaurants japonais. Le nom des plats qui étaient traduits dans les restaurants japonais il y a vingt ans a progressivement acquis le droit d’exister sans être traduit, au fur et à mesure que la culture japonaise gagnait une popularité et une image plutôt positive en France, et ainsi le « machin au poisson cru » a obtenu le nom de Sushi, Maki ou Sashimi. Contrairement aux « nouilles sautées » ou au « ragoût de bœuf aux herbes » dans un restaurant cambodgien par exemple. Ce rapport de pouvoir change évidemment selon la relation des deux langues concernées. Ainsi au Japon, contrairement à la France, les noms de plats chinois sont conservés dans leur prononciation originale (ou presque).

*Je dis ça comme cela. Mais c’est une règle générale.

*On peut penser aussi à la chaîne de cafés extrêmement répandus aux Etats-Unis, « Starbucks ». Ce café a transformé le café, c’est-à-dire le lieu où l’on boit du café, en une école de la langue italienne. Je ne vais pas développer l’analyse ici, mais on pourrait se demander pour quelle raison les clients commanderont dans ce café en prononçant « doppio » au lieu de dire « double »ou « con panna »au lieu de dire « with cream ». Au-delà d’une explication simpliste en termes de marketing et d’image, on peut s’interroger sur le besoin qu’a eu cette chaîne d’installer tous ces appareils instructifs, mêlant la langue et la culture, c’est-à-dire l’appellation des variétés de cafés en italien, les petits dépliants gratuits étalés partout qui expliquent la fabrication, la manière dont on boit le café (donc une sorte de manuel de culture), soit en résumé d’intégrer la langue étrangère pour que ce café obtienne le grand succès qu’on lui voit aujourd’hui aux Etats-Unis (où la conception du café était tout autre avant l’arrivée de cette chaîne).

*Je dis ça comme cela. Mais c’est encore une règle générale. Et en fait réfléchir la raison pour laquelle un plat est traduit ou non traduit nous conduit à des questionnements aussi politiques et culturels que de se demander pourquoi al-Jazâ’ir est appelé Algérie, et al-Qâhira, le Caire. On peut encore comprendre que quelques noms, notamment de peintres italiens, soient entrés dans la langue française avec traduction de l’article défini, à une certaine époque et dans un certain contexte historique (je trouve déjà surprenante cette passion de sauter sur n’importe quel élément que l’on considère traduisible, comme ce petit mot qu’est l’article). Mais pour que ce al- de l’arabe soit traduit par « le », il faut, j’imagine, qu’il y ait eu quelqu’un qui connaissait l’arabe pour introduire ce nom de lieu en français, et qui ait considéré qu’il fallait le « traduire ».

*Ces exemples banals de la scène du quotidien introduisent sans cesse des opérations de violence entre la langue d’accueil et la langue de visite, pour ainsi dire. Et ils montrent par contraste la particularité du lieu de la poésie. Puisque, sans parler de la traduction, c’est dans les poèmes que l’on accorde aux noms propres la place la plus libre et la plus large, plus importante que jamais. Cette particularité est tout à fait compréhensible quand on voit que la poésie est une écriture capable d’accueillir l’étranger non seulement dans la langue, mais à plusieurs niveaux. C’est surtout dans les poèmes que la présence d’un nom propre fait vivre, survivre ou ressusciter ce qui est désigné. Chaque fois qu’on convoque un nom propre, on suscite une apparition. Si le pillage du musée de Bagdad est un accident grave, ce n’est pas seulement parce que le « patrimoine de l’humanité entière a disparu », comme dirait l’UNESCO, mais aussi parce que tous ces objets, qui possèdent chacun un nom propre chargé de culture et d’histoire, ont été perdus. Mais du moins, nous pouvons conserver ces noms propres, et continuer à les convoquer, ce qui suscite l’apparition de ces objets dans le moment de leur convocation, et nous donne les moyens de vivre avec eux.

*Si la convocation du nom propre invite une apparition, la convocation d’un nom propre qui habitait dans un poème invitera le corps entier du poème. C’est de cette façon que travaille Gôzô Yoshimasu, le poète japonais. Ses poèmes sont remplis de noms propres, dont certains ont un rapport avec le contenu, et d’autres n’apparaissent dans le texte que pour être convoqués. Les noms ainsi convoqués sont des mots qui existent à l’origine dans un autre de ses poèmes, comme leur lieu de naissance. Ces noms sont répétés et constituent une sorte de refrain, compréhensibles ou non dans le contexte. Et ce refrain a pour fonction de nouer un lien avec ses autres poèmes antérieurs ; c’est un travail de tissage de plusieurs textes. Dans ce cas, même pour les lecteurs japonais, suivre le contexte de chaque nom propre mis dans un poème devient impossible. Nous sommes obligés de lire avec ce manque de repères contextuels, ce qui finalement n’entrave pas tant la lecture. Et c’est comme ça que ces noms propres accomplissent leur mission, ils nous apprennent qu’il y a des cas où les noms propres peuvent exister, détachés de la charge culturelle et historique qui était cause, entre autres, du rapport de pouvoir que l’on a évoqué. Son travail nous apprend aussi que la situation est parfois identique dans la traduction des noms propres dans les poèmes, car les noms propres ont une existence étrange dans les textes traduits : compris comme noms propres, ils sont reçus avec l’étrangeté de leur sonorité. Reste une part illisible ou étrange. Pas besoin de connaître le contexte culturel ou linguistique pour que ce nom propre accomplisse une fonction. Il peut remplir une fonction tel quel dans un texte sans fournir aucun autre repère. C’est le cas, pour citer un exemple, de deux noms qui apparaissent souvent dans les poèmes de Gôzô Yoshimasu, comme refrain, sans explication. Il s’agit de MOHA et SAHA. Deux mots d’une sonorité déjà étrange dans la langue japonaise, des mots dont il est difficile d’imaginer de quelle espèce ils relèvent. Cela nous procure une impression de gêne, comme si l’on avait inséré quelque chose qui perturbait le poème en japonais. Ce n’est qu’en lisant le poème dans lequel ces mots apparaissent pour la première fois et à partir duquel ces mots vont hanter les autres poèmes comme un parasite, que les lecteurs comprendront leur contexte initial. Ils désignent en réalité un modèle de train qui était en fonction autrefois, et qui a causé un accident terrible à l’époque où ce poème a été écrit, dans les années soixante-dix. C’était un train en bois dont les fenêtres ne s’ouvraient pas, et un jour le train s’est renversé et a pris feu sur les passagers qui ne pouvaient pas sortir du wagon. Suite à cet accident, le modèle a été remplacé, et l’accident, oublié avec le temps. Mais ce poème n’évoque pas cette catastrophe de manière simpliste, puisque les contemporains mêmes de l’accident n’avaient guère prêté attention au nom du modèle de train accidenté. C’est surtout la façon dont le poète utilise ces noms comme corps étrangers par excellence qui réussit à produire une impression inquiétante dès lors qu’ils sont insérés dans ses poèmes. C’est aussi dans la mesure où il s’agit d’une double mort que ces noms prennent toute leur importance. Il s’agit des morts à proprement parler, les victimes de l’accident, et de la mort du modèle de train, la mort d’un nom propre, puisqu’après cet accident le modèle a été remplacé par un nouveau. Ces modèles de train MOHA SAHA n’existent plus, ces mots n’ont donc plus l’occasion d’être énoncés. Sauf dans ce poème. Ces doubles morts continuent à errer, mais dans ses textes seulement, fantomatiques, comme leurs traces.

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Publiée dans Vacarme 25, , pp. 96-98.