Vacarme 46 / cahier

croire en ce que l’on fait

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« Il ne savait que faire — il devait, il le sentait, faire quelque chose — il se leva, attira soudain à lui son pupitre — s’assit, prit la plume — et constata qu’il ne savait que faire. » S. T. Coleridge, 30 Octobre 1800

Dans cette formule, il y a un parfum de « sans conviction », et là réside son intérêt.

Déshérence donc, alors que la gymnastique est bien présente : se rasseoir, se lever, attirer à soi un objet, éventuellement marcher un peu dans la chambre équipée d’un pupitre (cette phrase laisse imaginer bien des mouvements de torse, de hanche, mille gestes spécieux comme se frotter les joues, les tempes, se réchauffer la nuque en la serrant à deux mains). Éventuellement, si l’on est Coleridge, on peut trancher dans le vif et prendre un peu de laudanum en lieu et place de… De quoi ? On ne cherchera pas le sommeil, mais à « demeurer aussi véhément qu’un estropié ou qu’une Croix » Telle est, après tout, une définition plausible de : « faire quelque chose », au nom d’une promesse un peu spécieuse que l’on s’est faite à soi-même. Dans cette formule qui traduit l’agitation d’un après-midi infécond, l’obligation de faire prend toute la place. Obligation qui nous soumet à une compulsion creuse, laissant son objet en arrière, et nous dérobant la présence d’esprit de le désigner par un nom. Le mot « plume » est avoué, sinon, écrire ou prendre de la drogue, on se doute que l’équivalence eut pu être absolue. FAIRE QUELQUE CHOSE : après avoir beaucoup pensé, écrit, telle est la plainte misérable à laquelle Coleridge ce jour-là en est réduit. (Cet esprit capable de saisir en une seule phrase, d’un trait parabolique et méticuleux le pourtour d’un lac, les brumes de chaleur qui rendent sa surface indiscernable, les monts qui for-ment autour de lui une ceinture de mirages (à titre d’exemple : « Exquis réseau de brume empreint d’un doux mouvement que l’averse tantôt ne fait que fixer, et tantôt fond en une vapeur pareille à celle que l’haleine laisse sur un miroir (…) La distance supprimant toute sensation de mouvement ou de bruit peignait la cascade »), cet esprit donc, éminemment capable de se fondre dans le mouvement brownien du monde, s’abolit dans une sécheresse aride comme l’ennui moravien). L’ambition nécessairement se dépouille de ses chatoyantes finalités au fur et à mesure que les années passent. Créer un monde, une syntaxe, engendrer les jeunes hommes endormis de l’avenir ; rédiger la grammaire incontestable de son temps puis prouver qu’elle s’applique à d’autres temps car elle contient une logique humaine réelle ; rendre à Sha-kespeare coup pour coup, devenir un éponyme incontestable de l’Enaurme — voilà ce qui se trouve un beau jour battu en brèche, lorsqu’il s’avère que « tout est fêlé et assourdi de vil Alliage. » Laissant sur la grève martelée l’humble demande, « je voudrais faire quelque chose ». [1] Un critique a pu dire à son sujet : « Aucun homme de son temps, ni peut-être d’aucun temps, n’a réuni davantage que Coleridge la puissance du raisonnement du philosophe, l’imagination du poète, etc. Et pourtant, il n’y a personne qui, étant doué d’aussi remarquables ta-lents, en ait tiré si peu : le grand défaut de son caractère était le manque de volonté pour mettre ses dons naturels à profit, si bien qu’ayant toujours flottant dans l’esprit de gigantesques projets, il n’a jamais sérieusement essayé d’en exécuter un seul. Ainsi, dès le début de sa carrière, il trouva un libraire généreux qui lui promit trente guinées pour des poèmes qu’il avait récités. Il préféra venir toutes les semaines mendier sans fournir une seule ligne de ces poèmes qu’il n’aurait eu qu’à écrire pour se libérer. » Ce rappel à l’ordre au nom de la toute puissance du Vouloir, Coleridge y aurait probablement souscrit, tant il a conscient du point auquel ses capacités en viennent à se disjoindre : « Peut-être dois-je bénir ma mauvaise santé, qui m’a appris, par le lest de la fatigue, l’immobilité, le silence, la possibilité de travailler. Les avertissements de mort. Bientôt tu ne pourras plus dire tout cela. La paresse ou le doute ou l’impuissance se réfugiant dans l’incertitude sur la forme d’art. Faut-il en faire un roman ? une étude philosophique, suis-je romancier ? » Aucun des deux, pour finir, et l’histoire littéraire attribue à Coleridge la seule qualité de poète pour une poignée de pièces incontestables. Et si les magnifiques, gigantesques Carnets sont l’ombre projetée de cette impitoyable vacation d’esprit, leur lecture indique suffisamment les limites de cette idée selon laquelle le Fragment est l’aboutissement nécessaire et suffisant de l’écriture moderne (pour ne surtout pas employer l’adjectif « contemporaine »). Car aucun de ceux qui ont laissé un travail digne de ce nom empruntant la forme des carnets ou du journal n’ont échappé à la douleur de s’y sentir confinés. Dès lors que l’on pratique le carnet, les notations, dès lors que l’on consent à cette granularité la plus fine du jour après jour, de l’idée saisie au bond, de la notation courte heureusement ajustée à l’idée courte, on s’entoure, on se cerne de « dits », qui bâtissent certes des vérités, mais d’autant plus robustes qu’elles sont locales. On découvre il est vrai un espace infini, on pénètre enfin dans « l’Égypte sans bornes », mais celle-ci sera de façon presque assurée le pays de l’état d’âme plutôt que celui de l’idée. Le faible et le puissant s’y côtoient par obligation, pour la mauvaise et simple raison que c’est là le seul espace où l’on peut tout dire. L’infinitésimal, le presque rien sont un trou, une boue dans lesquels on s’enfonce ; la main, ce mercenaire inextinguible, est un auxiliaire infiniment complaisant — main de manœuvre ou d’écrivain — lorsqu’il s’agit de condescendre à une tâche mécanique. Consigner les épiphanies que l’on traverse, décrire les langueurs dans lesquelles on est pris, dorénavant tout se vaut. Ce qu’il en résulte — cet amas petit et grand à la fois, selon la généralité, la force plus ou moins haute de ce qu’il enferme, ne peut pas ne pas endosser l’inquiétante semblance d’un catalogue. Coleridge ne s’aveugle pas sur ce point : « Des hommes (ne suis-je pas moi-même inclus ? Ô cieux ! quelle espèce de faiblesse y a-t-il, qu’elle soit faiblesse d’esprit ou faiblesse de cœur, dans laquelle je ne sois pas inclus ?), des hommes qui ne peuvent attendre que leurs œuvres soient terminées, bien moins encore publiées, ou même correctes ; qui ne peuvent même pas se tenir tranquilles jusqu’à ce qu’elles aient été absolument écrites en toutes leurs parties, mais doivent discourir, communiquer, gorger et repaître leur vanité impatiente et effrontée, en partie par affairement d’esprit, en partie par incontinence de sympathie pour leurs suggestions, plans, tables des matières et premiers fragments — et gaspillent ainsi la vie, toujours allant faire ceci et cela, sans jamais s’y mettre ; affectionnant tout (au meilleur sens du mot), n’effectuant rien ! Que sont-ils sinon des Enfants avec des tuyaux de plume ou des pailles rigides au pressoir à cidre, en train de boire la liqueur non faite, non fermentée — et quelle en est la conséquence ? — oui ! Qu’a fait la pensée ? » Cet aphorisme n’a de sens que si l’on comprend bien que les verbes « discourir » et « communiquer » renvoient à un soliloque intérieur et non à l’exhibition hâtive d’un résultat devant autrui. Coleridge consigne sans trêve cette forme d’emprisonnement que constitue le fait d’être aux prises avec le babil intérieur qui sans cesse rejaillit, car jamais réprimé par une cohérence abstraite (au sens de « pas uniquement en prise avec les sensations du jour »). Jamais ré-primé par cette patience qui veut que les parties renvoient d’une façon ou d’une autre à un en-semble. Et de même qu’il faut du courage pour être alcoolique (Kerouac), Coleridge devait être dur au mal pour exercer comme il l’a fait ce que le critique sévère nomme un manque de volonté.

Est-ce cela la paresse en actes ? la puissance de l’impuissance ? L’extase immédiate obtenue au prix de la continuité de l’effort ? Si un beau jour le fait de mettre par écrit devient à soi seul une réalisation — ou, encore moins, le fait d’empoigner un stylo, de caresser du regard un clavier — alors, l’intuition de Blanchot selon laquelle le désœuvrement devient la condition de possi¬bilité de l’œuvre (on cite de mémoire) pourrait se hisser au rang de vérité effective. Un cortège de possibilités logiques (le plein procède du vide et réciproquement ; « la présence vivante est déjà l’éternelle et insupportable absence », etc) s’incarne brutalement aussitôt que le non faire est posé comme alpha et oméga du faire, du pauvre faire, et que la simple formule d’angoisse « il ne savait que faire » acquiert l‘épaisseur d’un postulat philosophique. Plus simplement, le non vouloir est dans un rapport d’amour transi avec le vouloir, amour manœuvrier, corrompu et solide dans son entêtement puisqu’il ne s’effraie pas d’avoir à son objet ce rapport que Proust dénonce — dans un autre registre — lorsqu’il s’émerveille de cette illusion qui motive en tout homme le commerce charnel avec son prochain : croire en « la possession physique au cours de laquelle on ne possède personne. » Le non vouloir n’a d’yeux que pour le vouloir ? Hélas non, sa convoitise concerne toutes les réalités, et moins qu’elles : leur trace ; et puis moins encore, son propre témoignage, car passé un certain point, s’écrier je piétine ! c’est déjà produire. (Comme peut-être « je dis : une fleur !... »)

Il faut entendre, à toute fin d’édification, le dialogue entre quelques uns qui se sont inquiétés de ce problème :

Coleridge (inquiet comme à son habitude)

— Deviendrai-je un de ces hommes pensifs dont le plat de pudding flotte souvent devant leurs yeux pendant qu’ils mangent ?

Goethe (agacé, sentant bien qu’il a mieux à faire)

— L’action console de tout !

Baudelaire (encouragé par prise de parole de son aîné)

— Le goût de la concentration productive doit remplacer, chez un homme mûr, le goût de la dé-perdition. Le travail, force progressive et accumulative, portant intérêts comme le capital, dans les facultés comme dans les résultats. Travail immédiat, même mauvais, vaut mieux que la rêve-rie. Tout le recul de la volonté est une parcelle de substance perdue. Fais tous les jours, ce que veulent le devoir et la prudence. »

Pessoa (comme à son habitude incapable de n’être pas prolixe ; aimable par son verbosisme inné ; exaspérant pour la même raison)

— Je suis l’intervalle entre ce que je suis et ce que je ne suis pas, entre ce que je rêve et ce que la vie a fait de moi, je suis la moyenne abstraite et charnelle entre des choses qui ne sont rien. Quelle angoisse quand je sens, quel malaise quand je pense, quelle inutilité quand je veux ! Je suis saturé de moi-même, objectivement, subjectivement. Je suis saturé de tout, et du tout de tout. C’est le manque immense d’un dieu véritable qui est ce cadavre vide, cadavre du ciel pro-fond et de l’âme captive. Prison infinie — et parce que tu es infinie, nulle part on ne peut te fuir !

Notes

[1« J’ai pondu trop d’œufs dans les Sables chauds de ce désert, le Monde ! avec une Insouciance d’Autruche et une faculté d’Oubli d’Autruche. La plupart, j’en suis sûr, sont foulés aux pieds et écrasés ; mais un nombre non négligeable d’entre eux éclosent et rampent dans la Vie, certains pour fournir des plumes aux Chapeaux des autres, & plus encore pour emplumer les flèches des Carquois de mes Ennemis, de ceux qui se tiennent en embuscade pour s’en prendre à mon âme. » (1802)

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Publiée dans Vacarme 46, , pp. 54-55.