Vacarme 47 / cahier

première livraison

entretien avec Philippe Vasset

par Mathieu Potte-Bonneville

Écrire la mondialisation en première personne ; décrire le commerce des armes entre semi-mythomanie, routine et bricolage ; rassembler autour d’un personnage fictif une série de faits vrais, non pour leur conférer un surcroît de lyrisme mais pour faire apparaître au creux des échanges marchands un écart à soi-même, revers somnambulique de notre vie d’acteurs économiques. Premier volet d’une série, Journal intime d’un marchand de canonsrôde la nouvelle machine d’écriture de l’auteur d’Un livre blanc.

Dans ce livre, on voit se croiser deux univers qui forment votre horizon d’écriture : l’univers que vous explorez comme journaliste spécialiste du renseignement, des transactions plus ou moins occultes où circulent armes, informations, influence et services rendus ; et celui d’une fiction littéraire adossée à des « protocoles » précis — ici, le choix d’ordonner autour d’un personnage de fiction une série d’histoires précisément documentées et ayant, elles, réellement eu lieu. Pourquoi ce croisement ?

Jusqu’ici je m’étais toujours efforcé de séparer mon boulot et mes projets d’écriture : là je m’autorise des circulations. Même si je ne suis pas un spécialiste de l’armement, j’ai, dans mon boulot, travaillé sur certaines affaires, et je connais des gens dans ce milieu des marchands d’armes. Mais j’ai longtemps vécu mon travail comme quelque chose d’anti-littéraire ou d’anti-romanesque. Il ne s’agit donc surtout pas de dire : « Ces histoires d’espions que je croise comme journaliste ne demandent qu’à devenir des romans d’espionnage ! ». En fait de roman d’espionnage, le livre est plutôt déceptif, finalement. Le déclencheur, c’était le désir de me frotter, dans mon travail littéraire, à des choses que je ne puisse pas maîtriser, à une réalité qui ne soit pas malléable, et de me fixer un pacte très serré : écrire uniquement sur des faits établis, utiliser les vrais noms, les vraies dates, les vrais montants. M’interdire de raconter qu’une transaction d’armement a abouti si elle a échoué, ne pas zapper les explications techniques sur les pièces aéronautiques, etc. Il s’agissait de ne pas me mettre dans une position inaugurale consistant à commencer un livre au point zéro. En matière de littérature, j’ai la phobie de tout ce qui ressemble à une position démiurgique de redoublement du monde — c’est pour cela, par exemple, que je trouve l’heroic-fantasy abominable et la science-fiction « hard science » intéressante. […]

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