Vacarme 47 / cahier

Ernie Ball II

par

Avant d’être une pochette, Ernie Ball a été un joueur de guitare. Il a grandi à Santa Monica, Californie. Son père vendait des voitures. Il jouait aussi de la steel guitar. En français : guitare hawaïenne. À neuf ans, Ernie Ball pince sa première corde. Mais il abandonne aussitôt. Il est trop jeune. Adolescent, il reprend. Très vite, il s’exerce une heure, deux heures, trois heures, quatre heures par jour. « I got to practice », disait-il en quittant son père, sa mère, ses trois frères à table. Il s’enfermait dans sa chambre. Il jouait. Sa mère, son père, passait la tête de temps en temps : « Ernie, tu ne songes pas sérieusement à… » Ernie répondait : « Penses-tu… » À dix-neuf ans, Ernie Ball est pris dans le Tommy Duncan Band. Le groupe tourne dans le sud-ouest des États-Unis pendant un an. La guerre de Corée éclate. Ernie Ball est pris comme musicien de l’armée dans le U.S. Air Force Band. Pendant trois ans, il joue quatre fois par semaine sur une base aérienne à destination des militaires. On ne connaît pas le nom de la base. Il apprend à jouer de la standard guitar. En français : XXX. Pour les cérémonies militaires, les parades, il apprend aussi à jouer de la bass drum. En français : grosse caisse. Son service terminé, Ernie Ball part s’installer à Los Angeles. Pour nourrir sa femme Natalia et son fils Sterling, il joue toutes les semaines aux Western Varietiesde KTLA Channel V, un show télévisé très populaire à l’époque. Le métier est difficile mais excitant. Aucun moyen de trafiquer le son pendant les directs. Parallèlement, Ernie donne des leçons de guitare.

En 1957, Ernie Ball ouvre une petite boutique de musique à Tarzana. Tarzana est une petite ville proche d’Hollywood.Ernie Ball ne vend que des guitares dans son magasin et c’est le premier magasin de ce type dans l’ensemble des États-Unis. Des représentants en tous genres ne cessent de frapper à sa porte pour placer des cymbales, des anches de clarinettes, des tambours à timbre, des clapets, des valves… Assis sur un curieux siège à bascule monté en hauteur et vissé derrière le comptoir, Ernie leur répond toujours : « I just want to sell guitars. » En français : Je veux seulement vendre des guitares. De tous les coins du pays, les guitaristes font le chemin jusqu’à la boutique d’Ernie Ball… Ernie Ball vend des guitares. Il vend des guitares et il réfléchit. Un jour qu’il se balance sur un curieux siège vissé en hauteur derrière son comptoir, il médite sur la beauté des six cordes métalliques effilées sur la caisse en bois de la guitare. Soudain, il se lève. Il secoue sa tête et il décroche le téléphone. Il compose un numéro sur le cadran. Tonalité. Déclic. Il entend une voix de femme. Puis il entend sa voix qui parle toute seule dans le magasin. Sa voix souhaite parler à Clarence Leonidas Fender. « C’est à quel sujet ? » répond la standardiste. « Au sujet du calibre de la corde tendue sur la Stratocaster », répond Ernie. La standardiste lui passe Tom Walker. Tom Walker est le responsable en chef des ventes au sein de la Fender’s Radio servicequi devient par la suite la Fender Electric Instrument Manufacturing Company, puis la Fender Musical Instruments Corporation.

— Tom, I’d like to talk to you about the string’s custom gauge.

— Okay, Ernie. Go ahead.

Ernie avait remarqué que les jeunes guitaristes pinçaient avec difficulté la troisième corde du Fender 100 medium gauge set. Le Fender 100 medium gauge setétait le set de cordes de guitare le plus populaire à l’époque. Le calibre de la troisième corde —a 29 Gauge — était considérable. « A giant cable, Tom. The poor kids are getting finger blisters. » En français : Un câble géant, Tom. Les pauvres petits attrapent des engelures. Pourquoi ne pas tendre des cordes au calibre beaucoup plus léger sur la Stratocaster ? Pourquoi ne pas tendre sur la guitare des cordes de n’importe quel calibre ? Tom Walker ne répond pas. Ernie attend. Il entend Tom dans le combiné qui avale sa salive et qui lui promet de transmettre le message à Léo. Ernie raccroche.

Quand Tom rappelle la semaine suivante, Ernie est debout derrière le comptoir. Cette fois, il ne se balance plus. Mais il écoute toujours. Il entend déjà la révolution du calibre de la corde dans la sonnerie du téléphone. La voix de Tom se fait entendre une nouvelle fois dans l’écouteur collé à l’oreille d’Ernie Ball. Mais Tom Walker parle comme un étranger dans le combiné. Le timbre de sa voix est altéré. Si Tom entend ma voix comme moi j’entends la sienne, il faut que je change de téléphone, pense Ernie. La voix altérée de Tom dans le combiné avoue que Fender est resté sourd à sa suggestion. Il a répondu « No way ». En français : Pas question. Fender est persuadé que les cordes plus fines provoquent des string buzz, Ernie. En français : des vibrations parasites. Fender refuse de revoir le neck tension rods de la Stratocaster. En français : XXX. « Sorry about Fender, Ernie », enchaîne Tom. En français : Je suis désolé, Ernie. Ernie raccroche. Le lendemain, à nouveau assis sur son curieux siège à balancelle, Ernie rappelle. La standardiste de la Fender Company a reçu des consignes. Elle bascule aussi sec son appel sur la ligne directe de Fender.

— Leo…

—  … Ernie. Let me talk. Tom Walker should have told you the truth yesterday, Ernie. The real truth is I’m depressed. Since I have engineered the Stratocaster, I don’t feel anything. Do you hear my melancolic voice ? I’m even thinking of selling myself, my company, to C.B.S. Do you believe me, Ernie ?

—  Yes, I believe you, Leo.

—  Ernie, I’m a deluded man. De-lu-ded. Why don’t you let me rest in peace ? Why don’t you let me engineer for my future label Music Man the Stingray One, the Stingray Second, the Sabre One, the Sabre Second… ?

—  …

—  My psychotherapist… Because I see twice a week a psychotherapist, I don’t know if I told you about that already… My psychotherapist told me your string’s revolution could be a threat to my life.

—  A threat to your life ? But…

—  Ernie, hearing you, I feel like Ulyss hearing the dolphins.

—  …

—  Ernie ? Do you hear me ?

—  Ulyss hears sirens, not dolphins, Leo.

—  Ernie, your string’s revolution enchants me. That’s true. And I want you to know that. I think you are the most… Anyways… I can’t do it myself. I really can’t. Try with the Gibson Company.

—  Good luck, Leo.

—  Good luck, Ernie.

Ernie se balance derrière son comptoir. Il se balance et il pense. Il hoche doucement la tête. Il écoute. La voix de Fender s’est évanouie dans la courte masse rehaussée d’un cadran noir et blanc à nouveau silencieuse à côté de lui, son téléphone raccroché. Ernie lève la tête. Il regarde les guitares. Il dénombre une à une les cordes effilées sur les murs de son magasin. 126 cordes. Soudain, il aperçoit à la porte un visage qui le regarde. Un visage inconnu. Il se lève. Un très jeune homme aux cheveux noirs entre dans la boutique. Il s’avance lentement vers lui. Sa démarche est curieuse. Le jeune homme soulève à peine le pied. Il glisse plutôt qu’il ne marche sur le sol. Le jeune homme sourit. Il porte en bandoulière sur son épaule une poche en forme de cithare. Il s’avance vers les guitares suspendues. Il choisit les électriques. Un sourire flotte sur ses lèvres. Il pose quelques questions à Ernie. Il lui apprend qu’il habite à New York, Ithaque. Il est juif. Il voyage beaucoup. Il est aussi l’unique élève d’un très grand joueur de guitare haïtienne. Impressionné, Ernie Ball lui touche deux mots de la future révolution de la corde. Le jeune homme est tout de suite très intéressé. Devant Ernie, il chante les futures rock’n roll strings de la marque Ernie Ball. Des cordes légères… Des cordes fines… Des cordes au calibre mesuré-changeant… Des cordes au choix…Le jeune homme aux cheveux noirs mêle à ses considérations modernistes de curieuses phrases sur la qualité indéniable du son acoustique obtenu à l’aide de certaines cordes historiques utilisées autrefois par les Indiens dans la Vallée de San Fernando. Demain, conclut le jeune homme. les guitaristes choisiront leurs cordes comme les skieurs choisissent leurs chaussures de ski, en fonction de la sensation, de l’environnement… Qui sait si les guitaristes ne choisiront pas aussi, de temps en temps, quelques boyaux séchés typiques de l’instrumentation indienne autrefois en cours dans la Vallée de San Fernando ? L’extension infinie des calibres ne doit pas faire l’économie du son historique fossilisé que je conçois pour ma part comme un pionnier à part entière de la modernité du rock’n roll, finit par disserter le jeune homme.

Ernie Ball n’écoute plus. Il se réjouit. La grande aventure de sa vie commence. Désormais, son existence est suspendue au coup de téléphone qu’il compte passer au fabricant de cordes qui réside tout près de sa boutique, dans la banlieue de Tarzana. Le numéro de téléphone est griffonné sur un morceau de papier blanc froissé et roulé au fond de sa poche. Les chiffres attendent sagement qu’il lui vienne à l’esprit de faire fabriquer the first set of slinky strings (Regular 10-46). Ce qui importe désormais à Ernie Ball — et qui échappe totalement au jeune homme rêveur et technique qui parle en face de lui — est le nom qu’il convient d’attribuer à la corde de l’avenir. Sur la pochette destinée à conserver la corde avant la tension sur la guitare, Ernie Ball décide l’impression du mot string, et aussi du mot gauge. Corde et calibre. D’un coup d’oeil jeté sur le carré de papier blanc mythique, le musicien doit entendre la mesure technique du calibre de la corde qu’il veut tendre. C’est le chiffre. Pour informer le guitariste, pour lui donner envie d’essayer une corde, Ernie rêve enfin à quelques mots calligraphiés en rouge ou en noir sur la pochette. Ce qui importe, pense maintenant Ernie devant le jeune homme qui s’est tu et qui contemple désormais distraitement le soleil qui se couche sur Tarzana et dans la boutique illuminée, est qu’on entendepresque la corde en apercevant la pochette Ernie Ball. Des mots écrits forgent un son qui ne possède, en réalité, aucune équivalence en langage. Car seul compte le raccord construit (Ernie Ball jette alors un coup d’oeil sur son vieux téléphone), le raccord construit qui est aussi le transfert possible et fantasmé d’un monde dans un autre, la voix dans la guitare, l’écriture dans l’écoute téléphonique, la voix d’un homme dans le corps d’une femme. Ernie Ball souhaite imprimer sur papier des mots qui téléphonent la corde dans les yeux, dans l’oreille, comme l’accent étranger habille irrésistiblement la voix et fait entendre en elle un grain irréductible. Ernie Ball secoue la tête. Pas de poète en Californie. Seulement des guitaristes. Quand, dans le concert organisé des bruits de la scène, la réévaluation mesurée et changeante du son électrique produit une harmonie nouvelle, le guitariste provoque une sortie absolue du monde des signes. Le calibre infini des cordes légères fait coupure. Sans mots, avec l’image des mots. La guitare est lyrique. Elle n’est pas poète.

Post-scriptum

la chanson des Slinky strings

slinky, slinky strings

Il va et il vient,
le petit corps noir … slinky, slinky strings
En haut, en bas, en
avant, en … slinky, slinky strings

Petit Missyou qui
se cache
Où es-tu
petit Missyou ?

Tu joues à
l’élastique … slinky, slinky strings

J’aime quand,
devant moi
Tu marches,
petit Missyou

Et ta guitare
électrique… slinky, slinky strings
Cling Cling cling
Quand tu glisses
sur l’écran … slinky
En avant, en arrière,
en … slinky, slinky strings

Mes yeux jouent
Avec toi, petit
Missyou

Et la corde
du téléphone… slinky, slinky strings
En haut, en bas, en avant,
en… slinky, slinky strings
Cling cling cling
Missyou m’a dit…
Write me, mon ange… slinky
ohohoh

Mes boucles,
sur la page
Vers toi, petit
Missyou

Et ta mélancolie
m’emmène … slinky, slinky strings
au bout du fil
En haut, en bas, en avant,
en… slinky, slinky strings
Cling Cling Cling
Missyou m’a dit…
Please me, mon ange… (slinky)
ohohoh

Cling Cling Cling Cling Cling Cling Cling Cling
Cling Cling Cling Cling Cling Cling
cling

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Version imprimée

Publiée dans Vacarme 47, , pp. 70-72.