Vacarme 47 / entretien Nicole Lapierre

déplacés, déplacer

entretien avec Nicole Lapierre

entretien réalisé par Stany Grelet & Aude Lalande

« Une invasion, euh une immigration » : à l’heure des terribles lapsus de l’Identité nationale — ce sont là les tout premiers mots de son nouveau ministre, le 25 janvier dernier — il y avait quelque urgence à rencontrer une femme dont l’oeuvre est traversée par la volonté d’échapper aux identités assignées, codifiées, contrôlées.

Car c’est bien là le coeur du travail de Nicole Lapierre, sociologue au CNRS. Entre ses premiers travaux, collectifs, sur l’émancipation des femmes et la vieillesse des pauvres [1], et ses recherches, collectives également, sur la reconfiguration des solidarités familiales [2], quatre livres, bientôt cinq, signés en son nom propre et écrits à la première personne, viennent documenter quelque chose comme une résistance à l’identité-signalement, état-civil ou étiquette sociale, étoile jaune ou couleur de peau. Le Silence de la mémoire, où elle part à la recherche des Juifs de la ville de Plozk qui ont échappé au désastre, pour solliciter leur récit [3]. Le Livre retrouvé, traduction et édition d’un manuscrit découvert par hasard dans la bouteille enfouie où il avait été caché, écrit en yiddish et sur un papier de fortune entre 1939 et 1941, aux pires heures d’un ghetto polonais [4]. Changer de nom, vaste enquête sur les stratégies de la nomination, celles d’États soucieux de fixer les identités, celles d’individus ayant un intérêt vital à ne pas s’y laisser enfermer [5]. Et Pensons ailleurs, une série de portraits, de Walter Benjamin à Edward Saïd, de Georg Simmel à Paul Gilroy, « intellectuels nomades » que la vie a placés entre deux mondes, ce dont l’oeuvre porte la trace [6]. Il y a dans chacun de ces livres et dans la série qu’ils forment un geste et un mouvement : le déplacement en est le motif central.

Le déplacement comme objet, d’abord. On peut en effet lire le travail de Nicole Lapierre comme une manière de rendre justice aux déplacés : aux Juifs déportés, aux Noirs convoyés, aux exilés, aux émigrants ; mais aussi, plus métaphoriquement, à tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, ont été amenés à changer, volontairement ou non, de condition, de position, ou de classe, se retrouvant tout à coup du mauvais côté des normes, minoritaires. Déplacement de l’objet, ensuite. À la fois têtues et mobiles, les enquêtes de Nicole Lapierre passent de la brutalité des identités imposées, lorsque celles-ci mènent au camp (Le Livre retrouvé), aux ruses qui permettent de s’y soustraire (Changer de nom) ; de la résistance fragile aux violences du déplacement au surcroît de lucidité intellectuelle que celui-ci peut donner (Pensons ailleurs) ; de l’exploration d’une mémoire juive (Le Silence de la mémoire)à la manière dont elle se décentre en croisant la mémoire noire, et réciproquement (c’est l’objet d’un livre en cours). Déplacement de soi, enfin. Car Nicole Lapierre fait partie de ces chercheurs qui assument pleinement leur engagement intime dans les recherches qu’ils mènent. Les questions qu’elle soulève la concernent de près. Souvent inattendues pour elle-même, les réponses qu’elle leur apporte lui permettent, de livre en livre, un cheminement subjectif. C’est le fil de l’entretien qui suit. La recherche comme éthique, l’enquête scientifique comme quête personnelle, non pas pour revenir à soi dans la plénitude d’une identité retrouvée, ni pour se défaire de soi sous l’injonction d’un universalisme abstrait : pour inventer une manière d’être soi poreuse à celle des autres - une identité résolument consentante à être envahie.

Entretien réalisé par Stany Grelet & Aude Lalande, avec l’aide de Fabien Jobard & Marion Lary.

Une des choses qui frappe à vous lire, c’est votre usage de la première personne. Vous y recourez dans la plupart de vos textes, pas seulement de manière liminaire, mais souvent au centre du propos, quitte à enfreindre les normes de l’écriture savante traditionnelle, qui voudraient que le chercheur disparaisse derrière son objet. Est-ce une manière de congédier les curieux en répondant avant qu’on ne vous la pose à la question contre laquelle Foucault s’emporte — « ne me demandez pas qui je suis, c’est une morale d’état civil » ? Une conviction épistémologique : loin de devoir effacer les traces de sa subjectivité, le chercheur devrait au contraire les assumer et les inscrire au coeur de son travail ? Est-ce lié aux nécessités de votre objet, puisque l’identité vous préoccupe ? Quel sens donnez-vous à ce « je » récurrent dans votre écriture ?

Il ne vise pas à évacuer la curiosité. Je pense que je l’utilise pour deux raisons. L’une, oui, est clairement d’ordre épistémologique. Je ne crois pas du tout aux positions d’extériorité, au balcon, par rapport à la réalité qu’on étudie : c’est une illusion, une fiction, voire une imposture. Quand on fait des recherches en sciences sociales, on appartient au monde que l’on observe. Autant le prendre en compte, l’assumer, tenter d’y réfléchir, et l’objectiver dans une certaine mesure, plutôt que le dissimuler derrière un « nous » magistral ou un « on » confus. C’est une conviction, elle ne m’est pas propre mais c’est une solide conviction.

À cela s’ajoute le fait que mon implication dans l’objet de mes recherches — en tout cas celles qui me tiennent le plus à coeur et qui ont donné lieu à des livres personnels — est particulièrement forte, peut-être un peu plus forte que pour d’autres. Donc autant la montrer, la réfléchir. Ce n’est pas là, je crois, du narcissisme. Je me considère au contraire comme un spécimen sociologique banal. Prenons Le Silence de la mémoire, publié en 1989. Avant de mener cette enquête, j’étais dans une situation qui était celle de beaucoup de jeunes de l’époque, juifs, intellectuels, passés par l’extrême gauche, c’est-à-dire par une vision internationaliste et universaliste de l’histoire et de la politique, dans laquelle une perspective identitaire, comme on le dirait aujourd’hui, n’avait aucune place. Il a fallu attendre la fin des années 1980 pour qu’émerge, et pas seulement en milieu juif, une interrogation sur les identités, les minorités. J’ai été prise dans ce déplacement, comme bien d’autres. […]

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[1] La Femme majeure, avec E. Morin et B. Paillard, Seuil, 1973. La Vieillesse des pauvres,avec R. Cevasco et M. Zafiropoulos, Éditions ouvrières, 1980.

[2] La Famille providence, avec Claudine Attias-Donfut, La Documentation française, 1997. Le Nouvel esprit de famille, avec C. Attias-Donfut et M. Segalen, Odile Jacob, 2001.

[3] Le Silence de la mémoire (1989), LGF, 2001.

[4] Le Livre retrouvé (1991), 10/18, 2001.

[5] Changer de nom (1995), Gallimard/Folio essais, 2006.

[6] Pensons ailleurs (2004), Gallimard/Folio essais, 2006.