Vacarme 48 / chantier puissance de la démocratie

grandeurs de la démocratie

par Sophie Wahnich & Pierre Zaoui

Si la démocratie, c’est le différend, alors pour la défendre, il faut l’exposer à la critique. Peut-on la désirer encore ? Pierre Zaoui soulève trois objections : l’opposition Platon, l’opposition Marx, l’opposition Nietzsche, qui viennent la mettent à l’épreuve, sans ménagement. Sophie Wahnich répond en puisant dans l’histoire, notamment dans celle de la Révolution française dont les feux éclairent encore l’idée démocratique. Dialogue en cours.

Pierre Zaoui Je ne vois pas du tout aujourd’hui de montée du désir démocratique. J’ai plutôt l’impression au contraire que croît le désir de servitude : du côté des « luttes », je n’ai pas le sentiment d’un vrai « débord » démocratique. Ça manifeste beaucoup en ce moment, c’est encourageant, et puis rien ou presque : le gouvernement est atroce, les médias aux ordres, et les mouvements s’épuisent ou valent moins comme constitution démocratique que comme témoignages de résistances infra-politiques. Et du côté de la démocratie « représentative », on élit Sarkozy, Berlusconi, Poutine, Ahmadinejad, Netanyahou, ou Bouteflika, ça me semble encore moins un signe de vitalité démocratique. Obama si. Mais en même temps sans la crise économique qui éclate en septembre, aurait-il gagné ? Mc Cain semblait plutôt en bonne passe d’être élu, ce qui démocratiquement, après huit années de Bush, aurait quand même été parfaitement inouï.

Sophie Wahnich Je suis d’accord avec toi pour constater que le débord démocratique est vraiment fragile aujourd’hui et pour cause. L’État de droit a été tellement présenté comme le seul objet du désir démocratique que le désir de justice ou d’égalité ou de dignité ou de vérité fabrique du trouble intérieur ! Chacun de se demander s’il a bien le droit, la légitimité de ne pas trouver justes les nouvelles lois et de le dire. Alors oui, la peur de perdre cet outil protecteur que constitue malgré tout le droit quand il est relié au désir de protection des faibles, des humbles, des démunis, contre des tyrans, des forts, des puissants, des pervers, fait que ce courage, cet effort de demander un droit juste, n’advient pas aisément. Mais malgré tout le sujet de liberté, le désir de justice, le caractère intempestif de la voix du peuple ne sont pas morts. J’observe depuis les années 1990, présentées comme celles de la fin de l’histoire et de la démocratie juridique triomphante, une insistance réelle de ceux qui de multiples manières incarnent cette ambition démocratique de désinstallation du droit du plus fort pour refonder un droit protecteur. Je pense bien sûr aux nouveaux mouvements militants, mais aussi plus classiquement à toute une série de sonnettes d’alarme, 1993 mouvement anti-CIP, 1995 mouvement contre le démantèlement de la sécurité sociale et des retraites, 1997 mouvement de soutien aux sans papiers contre les lois Debré, 1999 mouvement des chômeurs, puis mouvements anti-CPE où pour la première fois depuis longtemps on assiste à une victoire. La litanie peut être désespérante car les victoires ne sont pas souvent au rendez-vous. Mais Athènes met plus de cent ans à sortir de la crise issue de la mauvaise répartition des terres et des pouvoirs, à sortir de la tyrannie et de l’aristocratie, l’effort est long. Un révolutionnaire français, Chaumette, parle du Sinaï des Droits de l’homme. Cet effort s’affaisse aussi régulièrement dans l’histoire, l’effort épuise, mais les gains d’émancipation ne sont réels qu’en sa présence rare. […]

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publié dans Vacarme 48 été 2009

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