Vacarme 48 / cahier

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faire des phrases

La tâche de faire des phrases est la seule qui soit aussi idiote qu’impossible. Un jour j’y renonçai pour prendre les phrases telles qu’elles sont : toujours déjà prononcées en des heures d’idiotie où tout semblait possible.

désorientation

Chacun de ses pas le ramenait chez lui, sauf un, qui le perdit tout entier. Il continua sa route sans s’apercevoir que tout avait changé (il est vrai que tout semblait identique). Puis vint un croisement inattendu. Son plus grand tort, ce fut alors de ne pas prendre toute la mesure de l’événement : il s’engagea dans le chemin qui lui parut le plus familier. Les maisons étaient encore tout à fait dans le style de celles qui environnaient la sienne. Il s’attendait donc encore à trouver la sienne, quelle naïveté ! À vrai dire, même sa rue, ses voisins, et même toutes les autres rues qu’il connaissait, étaient introuvables. Il fit enfin demi-tour mais il s’était déjà fatigué bien inutilement ! Son tort, ce fut alors de se contenter de revenir au croisement, et de prendre l’autre chemin, qui ne lui rappelait rien. Celui-ci se divisait encore et encore en une voie inconnue et une voie familière que par souci de cohérence (était-ce un tort ?) il se refusa systématiquement à prendre. Il s’aperçut trop tard que chaque croisement lui laissait le choix entre une voie de moins en moins familière, qu’il ne prenait jamais, et une voie de plus en plus familière, car il s’habituait à l’étrangeté même. La conséquence était qu’il lui serait de plus en plus difficile de revenir sur ses pas, mais il ne l’aperçut (c’était assurément un tort) qu’au moment où il envisagea cette possibilité et la vit dans le même temps réduite à néant. On ne sait s’il s’installa dans un pays inconnu ou s’il finit par croiser le trajet qu’il faisait chaque soir pour rentrer chez lui.

un sens du rien

Comme quand tu entends « Je ne vois rien » et que tu sais que ça indique quelque chose, le pire statut de la chose ; tu entends « je ne vois rien » et tu sais que le médecin te livre à la face encore tranquille et cachée de la maladie, qu’il ne souffrira pas à ta place.

un projet scientifique pour notre époque

Si nos contemporains évitent ce qui laisse paraître un semblant de plume, ne tranche pas entre les sexes ou risque d’être honnête, c’est sans doute qu’ils tombent malades dès qu’un ange les frôle. Ils agissent par principe de précaution, en termes contemporains. Que leur reste-t-il à faire ? Quand on renonce au toucher d’un être sans mesure, on peut encore compter les autres. Il faut reconnaître que notre époque en a déjà compté un certain nombre, et dans ce domaine, ce qui est fait n’est plus à faire. Avec quelque incertitude due à l’inachèvement de la tâche, il faudrait maintenant se risquer à classer les êtres comptés.

Par exemple du plus petit, que l’oeil ne voit pas, au plus petit que l’oeil, puis du plus grand que l’oeil au plus grand, que l’oeil ne voit pas.

une image de la folie

Sentir le temps passer est une maladie qui guette l’enfant et séjourne dans l’adulte même si jamais ce n’est elle qui le tue. Quelques-uns lui échappent : on les voit vivre non dans l’éternité mais dans la seconde qui les alarme. Leurs gestes brusques de défense les sauvent, mais c’est en répétant leur être tout entier. Quelquefois ils crient. Celui qui parviendra à articuler ce cri sera immortel, mais ne faudrait-il pas qu’il le fût déjà, qu’il y fût déjà parvenu ?

écologie

Sur la plage s’effondre une petite loi de la nature. C’est une bien petite loi : son absence ne dérangera pas les étoiles ; il en résultera simplement que les fruits tomberont dans le vide. Qui s’en plaindra ? Que faisions-nous des fruits ?

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chantier

Soudain les rues se transforment en champ de labour. On fait le tour des plots de plastique rouges et blancs en maudissant dans la poussière et le bruit les chantiers qui ne finiront pas à la date affichée. On s’écœure de ce monde de tuyaux à l’air libre, de cette terre indécente qui ne respecte pas les limites rouges et blanches et s’étale sur les trottoirs en couches grinçantes. La nuit des grues démesurées traversent les boulevards dans un concert silencieux de gyrophares, s’installent sous les projecteurs et déplacent des fontaines, faites pour montrer Poséidon bien sûr, et les Naïades bien sûr, mais surtout faites pour ne pas être déplacées. Puis la terre retombe. Tout s’achève souvent dans un étalage de bitume qui promet des années de médiocrité. Mais quelquefois, on place des rails en un dernier tour de force avant de commencer des travaux minutieux et tranquilles. Les ouvriers ajustent des milliers de pavés à petits coups de marteau, les jardiniers sèment des kilomètres de pelouses. Devançant la poussée de l’herbe surgit un tramway qui transporte avec lui le souvenir sans fin de tous les tramways.

exercice à trous sans fond

Dure à étreindre.

Dangereuses à toucher.

D …… à …... .

Trouvez une troisième expression sans vous écarter du modèle proposé par Rimbaud et Bataille.

une scène d’adieu

Son adieu ce fut « je n’aime pas les gares, les adieux », et déjà elle disparaissait au milieu de tout ce qu’elle n’aimait pas. Il regardait autour de lui ceux qui n’étaient pas seuls : non les groupes, mais les couples, ceux qui comme eux il y a un instant lisaient l’heure affichée de leur séparation, ceux qui venaient de se retrouver, ceux qui venaient accueillir une autre personne, le parent ou l’ami qui modifierait leur vie pour un temps bien précis ou l’enfant, ou les enfants, dont l’absence avait pour un temps modifié leur vie ; ceux qui venaient de laisser partir l’ami, le parent ou l’enfant. Sans oublier ceux qui se préparaient à partir ensemble. Il tentait de faire la différence entre tous ces couples et il n’y arrivait pas toujours, il ne tentait pas la somme de toutes ces tristesses et toutes ces joies, qui de toute manière aurait été modifiée par sa propre peine. Il voyait simplement que si les couples qui se séparaient tentaient de dissimuler leur tristesse, les couples reformés par l’arrivée des trains montraient la même retenue dans la joie, et cette joie retenue le mit au bord des larmes comme s’il la voyait pour la première fois.

de celui qui s’était défait

Un jour
Un rien se sépara du reste
Presque insensiblement
Qu’était-ce
Le lendemain ce fut nettement
L’achèvement d’un lien entre deux idées
Il restait l’idée le lien l’idée encore
Celle-là hors de portée
D’insignifiante devint importante
Le lendemain un rien dans sa démarche
Dans sa manière de poser, non le pied
Mais l’autre pied
Disparut aussi
Puis un rien dans l’accord entre les yeux
C’était à peine une perte
Car il en résulta deux fois le même monde
Ensuite un organe interne
Changea non de fonctionnement
Ni de sens ni de nom
Mais de sens de fonctionnement
Surprenant un ou deux autres organes
Qui s’habituèrent
Puis ce fut le présent
Qui au lieu de passer
Se figea dans le passé du passé
Mais quand AUTRUI enfin
Du passé du passé
Lui fit entendre qu’il avait trop changé
Tout lui revint
Jusqu’à ce signe : l’idée perdit son importance.
Mais quant au rien séparé du reste
Il ne revint jamais.

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Publiée dans Vacarme 48, , pp. 62-63.