la « troisième voie » entretien avec Marwan Mohammed

L’école, dont on décroche ; les parents, dont on a honte ; le quartier, qui tout à la fois intègre et exclut. Telles sont parmi d’autres, les variables qui permettent de comprendre les processus de formation et d’entrée dans une bande, groupe de pairs à la fois ludique, violent et délinquant dont le fonctionnement interne est régulé par des codes précis. Mais, comment en sort-on ? La répression pénale, qui enlise plutôt qu’elle n’insère, et l’absence de ressources informelles légitimes marquent la sortie de la bande du sceau de l’incertitude.

J’ai commencé à travailler de manière un peu théorique sur les « bandes de jeunes » dès mes premiers travaux universitaires. Puis j’ai engagé une thèse grâce à un financement de la Caisse nationale des allocations familiales, qui s’intéressait à la place de la famille dans les processus de formation et de perpétuation des bandes, ce qui a infléchi mon travail. Jusque-là l’angle familial, régulièrement abordé dans les grandes enquêtes quantitatives, était peu traité d’un point de vue ethnographique. On ne sait pas trop ce qui se passe entre le jeune délinquant et sa famille, quand bien même une bonne part des discours et des politiques insistent sur la responsabilité des familles dans leurs trajectoires. De cette absence de connaissances sur le nœud familial découle l’absence de connaissances sur le rôle de la fratrie. J’ai donc essayé de placer la famille au cœur de mes observations sur les bandes, en accordant une forte place à l’école. Mon travail porte ainsi sur la formation des bandes entre famille, école et rue.

Comment avez-vous procédé ?

Je suis un ancien résident du quartier que j’ai étudié, les Hautes Noues de Villiers-sur-Marne, la ville que dirige Jacques Alain Bénisti [1]. J’ai passé du temps dans la rue et joué aux bagarres entre bandes. Par la suite, j’ai été surveillant d’externat, animateur sportif, président d’association, animateur de la maison de quartier. Cela pose beaucoup de problèmes dans la construction du savoir, bien sûr, mais je pense que c’est une position exceptionnelle. La relation aux familles a été la plus difficile à construire : de soutien ou d’ami, je devenais observateur. Mais mes activités associatives me permettent de conserver un rapport équilibré au terrain, qui est comme dans toute sociabilité villageoise, un rapport de confiance (où il faut respecter le secret) et un rapport d’échange (où il faut savoir redonner). On ne m’accorde pas un entretien, on me le donne ou on me le rend.

La notion de bande s’est récemment durcie, notamment d’un point de vue législatif, avec l’usage de critères figés, clairs, matériels. Pourtant, la bande n’est-elle pas le propre même de la sociabilité adolescente ?

Le mot même de « bande » est péjoratif depuis plusieurs siècles. C’est aujourd’hui un terme fourre-tout dans lequel le public des bandes ne se reconnaît pas facilement. Pour moi, la « bande » est un groupe de pairs engagé dans une dynamique déviante et conflictuelle. Le principe unitaire (à distinguer des finalités) se noue autour du conflit avec l’environnement le plus immédiat (le voisinage, les pairs, les institutions) et avec la transgression de l’interdit.

Comment se forment ces « bandes » ?

Aujourd’hui, elles se forment durant les premières années du collège à travers la cooptation d’adolescents qui n’ont plus grand-chose à attendre de leur scolarité, et sont en conflit avec l’institution. Au-delà de la crise d’adolescence, il y a un nouveau regard sur le monde social et ses inégalités, l’idée que l’on est en train de rater quelque chose, qu’on va le payer très cher, mais qu’il faut malgré tout devenir quelqu’un, accéder à l’estime de soi. La bande offre des principes structurants : le refoulement de l’avenir, et la préférence absolue pour le présent, le ludique, l’instant. Cela étant, le décrochage scolaire ne suffit pas à expliquer l’appartenance à la bande. Car, tous les décrocheurs ne sont pas en bande, et puis les personnalités ne se jouent pas seulement à l’école. Si les configurations familiales observées sont multiples, elles ont néanmoins un ensemble de traits en commun comme la taille des fratries par exemple : la taille moyenne des fratries de mon terrain d’enquête oscille entre 2,7 et 2,9, celle des jeunes en bande varie entre 5,2 et de 6,6. Si beaucoup aujourd’hui viennent de familles originaires d’Afrique subsaharienne – c’étaient des enfants de migrants portugais ou maghrébins il y a trente ans –, l’origine ne fait qu’éclairer la position sociale et les configurations familiales. Les blousons noirs, qui s’inscrivaient dans des logiques similaires, étaient blancs.

L’un des principes structurants des bandes est ce que vous appelez, le « oufisme », la surenchère à faire des « trucs de fou ». Il y a comme une folie dans l’appartenance à une bande mais une folie paradoxale, passagère, bornée dans le temps.

Le « oufisme » est une idéologie de la surenchère, de l’escalade et de la dérive. On prend un coup, il faut en rendre un plus fort. En ce sens, je n’hésite pas à parler d’ « idéologie » de la bande, tant il s’agit d’une emprise sur les représentations de soi et du monde. D’ailleurs, les sorties de bande marquent le moment où l’individu cherche à reprendre possession de lui-même. Cette folie est bornée par deux choses. Tout d’abord, la bande a une tendance structurelle à l’autodestruction ; elle est minée par des rapports de domination jamais vraiment stabilisés qui génèrent beaucoup de violences et de bastons internes, même si elle se ressoude dans l’opposition à l’extérieur – invariablement, l’intervention des forces de l’ordre a cet effet. Ensuite, les acteurs s’y engagent en sachant que cela ne durera qu’un temps, et qu’il ne faut surtout pas se livrer à des actes aux conséquences trop lourdes. De ce fait, les représentations du temps sont comme déjà organisées ; c’est ce qui fait que les formes d’engagement délinquant sont jugées par le groupe. J’ai toujours été surpris d’entendre : « Il a mal géré ». Car il y a ceux qui gèrent bien, ceux qui ont un pied là et un pied ailleurs. Et il y a ceux qui gèrent mal, ceux qui sont dans une fuite en avant qu’ils ne maîtrisent plus et que les autres ne veulent plus assumer collectivement. Aussi, le « oufisme » est de fait une folie fortement codifiée : sortir une arme, tirer à cette hauteur plutôt qu’à une autre, sont des formes d’action graduées et contrôlées par les pairs.

On y retrouve ce qui est au cœur de toute adolescence : un monde de transition, dont on sortira un jour.

Oui, le jour où l’on y entre, on sait qu’on en sortira. C’est une étape et certains en parlent comme d’une école de vie, avec des expériences riches qui forment à l’existence sociale, des valeurs de réciprocité, de solidarité et pour certains des amitiés intenses. Mais c’est d’abord un monde enraciné dans le culte de la performance, de l’argent et du consumérisme. Ce qui engendre de la violence, pour acquérir les signes d’une puissance précaire et éphémère. Si de tout temps il y a eu des formes collectives d’adolescence déviante, les bandes d’aujourd’hui sont inscrites dans une société où la drogue et la misère ont changé les choses. Doublement. Alors qu’autrefois l’usine ou le service militaire constituaient la voie de sortie des blousons noirs, aujourd’hui ce sont le deal, le trafic qui sont des voies de sortie de la délinquance de bande. Quoi d’autre en effet ? Pour les blousons noirs, la question scolaire n’était pas du tout centrale : l’école, c’était le monde des autres. Aujourd’hui, l’école est devenue centrale. Les temporalités juvéniles et les possibilités d’emploi se sont modifiées. Et mécaniquement, la carrière délinquante s’allonge aux deux bouts : de 13 ans, lorsque l’on décroche, à 25-26 ans lorsque, épuisé, on a tant bien que mal trouvé une issue. Ajoutons à cela que le niveau d’incarcération est énorme, ce qui pèse très lourd sur le retour vers la vie civile. Les blousons noirs ? Trois ou quatre mois au foyer de Savigny, et ensuite on bossait à plein temps en CDI. Aujourd’hui, les bandes sont prises dans un maillage pénal serré. Des recherches quantitatives au Royaume-Uni l’ont montré : à délinquance égale, on sort de la délinquance plus tôt si on est moins puni. La prison retarde la sortie de cette période de transition. Si elle a pour fonction de protéger la société, elle entrave surtout le moment de la réinsertion.

Revenons à la place des familles. Vous faites le constat d’une part de la perte d’influence radicale des parents sur les enfants, et du voile d’ignorance dans lequel ils sont pris, qui fait qu’ils apprennent très tard ce qu’il advient de leurs enfants. D’autre part du revers de cette perte d’influence, que la famille paye en retour.

La famille reste une institution centrale, importante, même pour des jeunes qui ont des conflits énormes avec leurs parents. Certaines familles n’ont pas les moyens d’assurer l’environnement scolaire, d’autres les ont, et ce partage est crucial. La question de l’autorité éducative est tout aussi centrale. Les parents paient très cher l’appartenance de leurs enfants aux bandes : le voisinage, l’école, la mairie, la justice, la police, tous stigmatisent les parents des enfants délinquants, y compris au sein de la famille élargie. Je n’ai vu qu’une famille où les parents participaient eux-mêmes au trafic de stupéfiants. Pour toutes les autres, les activités délinquantes des enfants sont un fardeau. Ma question a alors été : pourquoi les jeunes acceptent-ils de faire payer un tel prix à leurs parents ? On pointe ici la perte d’autorité éducative, et donc de légitimité. J’ai rencontré deux processus fondamentaux : la délégitimation commisérative et la délégitimation défiante. Sur le premier, un jeune m’a dit : « J’aime beaucoup mes parents, mais ils sont à l’ouest, ils font pitié ; ils sont un peu impuissants. » Cette forme de délégitimation est liée à la position sociale des parents : revient souvent dans les entretiens la honte de noter le métier du père. « Je préfère dire chômeur plutôt qu’éboueur ». Dans le second, la délégitimation défiante, les jeunes rejettent les postures parentales parce qu’ils connaissent les dessous de la vie familiale, la violence, le traitement inégalitaire des enfants, la pratique de la sorcellerie, les dépenses égoïstes, l’alcool, l’argent qui part ailleurs : « c’est une commère », « c’est un mytho »... L’image des parents est centrale : ils n’ont pas la puissance qui permet d’asseoir l’autorité.

Vous écrivez que d’un côté l’école reproche aux parents leur abandon face aux enfants, leur laxisme, et de l’autre le reproche des parents à l’école est le même : l’école serait d’autant plus impardonnable à leurs yeux que la réussite scolaire et l’apprentissage des valeurs sont survalorisés.

Ces accusations réciproques sont tout à fait logiques. L’institution scolaire attend que les parents préparent et assistent les enfants, et les parents attendent que l’école transmette les savoirs. Mais l’école ne semble toujours pas en mesure de proposer quelque chose aux élèves décrocheurs, alors même que les enseignants savent combien ce qui est demandé aux élèves, en termes de réussite et de conformité scolaire, est exigeant. Or, la plupart des élèves mauvais ou seulement très moyens vivent, non sans raisons, le décrochage scolaire comme un décrochage par rapport à la société tout entière. Et du coup, la seule troisième voie possible, la voie de secours, c’est le quartier, le voisinage, la famille, les acteurs locaux professionnels ou bénévoles, mais aussi les bandes, qu’il faut considérer comme une « institution » locale reconnue, avec ses ressources et ses désavantages.

Comment faut-il comprendre ce que vous appelez « la troisième voie » ?

Ce que j’appelle la « troisième voie » renvoie aux différents espaces de l’informel. Les bandes sont une déclinaison transgressive de ces mondes informels. Il y a d’autres déclinaisons, peu connues mais tout aussi efficaces. L’informel, cela reste le système D, les tuyaux, la débrouille, le piston… pour un stage, un boulot au noir, une formation. Mais même là, les ressources disponibles dépendent du volume de relations mobilisables. Lorsque les cadres ou les cadres moyens quittent le quartier, les ressources informelles qu’ils sont susceptibles d’apporter partent avec eux. Lorsqu’il y a atrophie de la diversité sociale et des capacités de réseau, que l’informel se réduit à peu près à rien, reste l’institutionnel. Mais l’institutionnel, aujourd’hui, ce sont les centres d’emploi où les jeunes savent qu’ils ne vont trouver que du précariat institué : des orientations ambiguës, des apprentissages dans des branches peu prometteuses, des formations au rabais.

L’espoir que suscite chez vous la mixité des quartiers n’est-il pas daté ? Ce rêve des urbanistes et sociologues des années soixante ne se trouve-t-il pas démenti aujourd’hui ?

Ce qui ressort des observations que j’ai faites dans les quartiers ou des expériences que j’y ai croisées, c’est l’importance de la qualité du lien social plutôt que de la mixité. Les dynamiques de sortie des quartiers en témoignent : une étude de la Délégation interministérielle à la ville a montré que le taux de renouvellement des habitants des ZUS (zone urbaine sensible) était de plus 50 % entre 1990 et 1999. Et j’observe en effet que dès qu’un individu ou une famille peut se le permettre, il ou elle quitte la ZUS. Comme si l’ascension sociale et toutes les promesses de redistribution de ressources qu’elle porte étaient incompatibles avec le lieu d’ancrage de l’enfance ou de la dépendance. Il y a une grande diversité de sorties de délinquance des anciens membres de bandes : quelques cadres en pavillon, quelques kinésithérapeutes ou professions analogues, mais surtout, des employés précaires, des manutentionnaires. Mais tous sont dans une posture individualiste à l’égard du quartier : « Je galère déjà pas mal pour me sortir de tout ça, je ne vais pas en plus y retourner. » Or la vie associative locale dépend en grande partie de ces jeunes en voie d’ascension sociale. Je pense qu’un enjeu fort réside dans le fait que le quartier soit un espace où puissent se réaliser des trajectoires sociales ascendantes.

La violence qui fixe le coût d’entrée dans ces bandes ne peut pas être portée par tous. Que deviennent les autres ?

Mon travail porte sur le public des bandes, ce qui exclut de fait la majorité des jeunes. Si on compare les trajectoires au sein de la fratrie, il ressort que le rapport aux parents et à l’école, et réciproquement les postures institutionnelles et parentales, sont très individualisés, comme les expériences hors école et hors famille. Et puis il y a le partage hommes-femmes. Les filles réussissent mieux à l’école et sont perçues comme potentiellement moins dangereuses, et plus volontiers comme victimes. Elles sont sous un contrôle familial beaucoup plus fort et mieux protégées, d’autant que pour la loi de la rue, la délinquance des filles est restée illégitime. Cela les pousse, soit à développer des relations à l’extérieur, soit à s’enfermer. En ce sens, à leur manière, elles se rendent invisibles. Et puis il y a les invisibles masculins. Pour les uns, ce sont des jeunes mobiles, usant de toutes les stratégies d’évitement possibles. Pour les autres, c’est le choix du repli : cocooning dépressif, stigmatisation, rejet. Les « cas sociaux » n’ont souvent pas la force d’intégrer les bandes, et s’ils les intègrent, ils multiplient de façon outrancière les signes d’aptitude, et se font rejeter parce que, précisément, ils n’ont rien compris aux règles de l’oufisme. Alors ils se retirent, avec une violence rentrée considérable. C’est d’ailleurs le reproche qu’on peut faire à l’action sociale en direction des jeunes : elle se focalise sur la rue et le visible, aux dépens des autres.■

Notes

[1Député UMP du Val-de-Marne, Jacques Alain Bénisti a présidé en 2004 la Commission parlementaire à l’origine d’un rapport qui porte son nom sur la prévention de la délinquance.

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Publiée dans Vacarme 49, , pp. 48-50.