Vacarme 51 / Vacarme 51

Un pays des merveilles éditorial

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Alice ne trouva pas non plus tellement bizarre d’entendre le Lapin se dire à mi-voix : « Oh, mon Dieu ! Oh, mon Dieu ! Je vais être en retard ! » (Lewis Carroll)

Combien de temps d’avance as-tu sur nous, lecteur ? Trois semaines au moins, le temps que ce nouveau Vacarme soit imprimé, puis acheminé dans les librairies et les boîtes aux lettres ; près de quatre mois, peut-être, avant qu’il soit remplacé par un nouveau numéro. Ici, un froid de glace retarde encore l’éclosion des bourgeons. Cet hiver accablant de terribles nouvelles — de Haïti au Chili — et de débats sinistres — l’identité nationale — n’en finit pas de finir.

— Pour l’éditorial du numéro 50, on avait écrit sur une exposition qui venait de s’achever. C’était mettre tout le monde à égalité.

Trouvons autre chose. Parlons d’un événement qui n’a pas encore eu lieu, mais qui sera déjà ancien quand on lira ces pages. Pierre Bayard a théorisé la manière de parler des livres que l’on n’a pas lus, et la notion précieuse de plagiat par anticipation ; il est temps d’en faire la synthèse et de l’appliquer tous azimuts. Nous n’avons pas vu l’adaptation d’Alice au pays des merveilles par Tim Burton ? Produisons donc une critique cinématographique par anticipation, montrons que le ratage du film était inscrit dans un trop beau programme : l’alliance entre l’homme qui détestait délicieusement les enfants gâtés et l’homme qui aimait délicieusement les petites filles bien élevées…

Cinquante et un numéros à buter sur cette évidence têtue : une revue trimestrielle est un périodique à contretemps. On a beau savoir que le temps réel — celui des idées, des œuvres, des mouvements — n’est pas celui des calendriers ; on a beau se dire que ce caractère intempestif est la chance d’une revue, parce qu’il autorise les pas de côté, les pensées ailleurs, l’esprit d’escalier, les plans quinquennaux ; mais on n’a jamais complètement fait le deuil d’un désir d’être en phase avec ce qui arrive ; on voudrait pouvoir écrire dans le vif du présent.

C’est bien pourquoi Alice tombe à point. Le film sera visible en même temps que le numéro. Et rappelle-toi le livre, cette histoire d’un monde où les petits ne deviennent grands que pour redevenir plus petits encore ; où les reines coupeuses de tête finissent Gros-Jean comme devant, où les chapeliers fous ne sont pas traités comme des criminels, où il est permis de fumer jusqu’aux chenilles, où les plus prétendument responsables sont irresponsables et les plus utopistes les plus réalistes : cela tient autant du sommaire de Vacarme que de la fable du monde contemporain.

Une revue en ligne aurait cette plasticité, cette aptitude à jouer de plusieurs registres, de temporalités diverses : le commentaire à chaud aussi bien que le dossier de longue durée. Vacarme a son site, mais à peu d’exceptions près, sa vocation est de produire une revue de papier, avec sa périodicité contrainte et la solennité relative des textes imprimés. Il faut être un peu toqué pour s’y obstiner : la fabrication est coûteuse, et le rapport entre le travail investi pour faire vivre cette revue et ses 1500 exemplaires imprimés — soit autant qu’il y a de visiteurs quotidiens du site — n’est pas très raisonnable.

Pourquoi y tenir encore ? Parce que du haut de ses treize années-revue Vacarme est une vieille dame dont on ne change pas les habitudes ? Bien plus sûrement, parce que le désir persiste de rassembler, dans un seul et même objet, d’une façon bien plus manifeste que ne le ferait aucune revue électronique, des textes dont les horizons, les approches théoriques et les formes peuvent différer radicalement ; de les réunir, quitte à découvrir entre eux des échos imprévus, ou à observer des contradictions, à choisir de les réduire ou de les assumer. Chaque bouclage est fait de discussions inquiètes, d’engueulades épiques, et de la surprise heureuse d’y être une nouvelle fois parvenus. Sans doute y a-t-il là l’une des raisons d’être les plus profondes d’un objet aussi inactuel qu’une revue aujourd’hui : rien d’autre que des amitiés qui s’éprouvent et se soutiennent à travailler ensemble. Cela vaut pour tous ceux que nous sollicitons, pour tous ceux que nous partons interviewer. Mais il en va aussi de notre adresse. Pour qui écrivons-nous ? Vieille question sans cesse posée à tous ceux qui s’engagent dans la folie d’une revue. Nulle réponse claire, mais une fiction à laquelle s’adosser : pour ceux qui pourraient ou pourront écrire dans Vacarme, et qui n’y sont pas encore.

Et l’éditorial ? Et Alice ? Parce qu’il faudrait dire aussi que c’est une merveille, un texte de vie, où la logique, les grandeurs, les formes, les valeurs, les passions s’égarent sans se perdre. Une sorte de vade-mecum pour rêveurs du relatif, en somme.

— Justement.

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Publiée dans Vacarme 51, , page 1.