La couleur vive des « mariages gris »

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Dans le lexique du ministère de l’Immigration, le mariage, cette année, a pris de la couleur : on poursuivait les « mariages blancs », on traque désormais les « mariages gris ». Est-ce faire à Éric Besson un procès d’intention que d’interroger les connotations de cette nouvelle locution ? À l’aune de l’actualité politique, le nuancier du mariage exprime un inquiétant partage des races.

Le 18 novembre 2009, en plein débat sur l’identité nationale, le ministre de l’Immigration reçoit l’Association nationale des victimes de l’insécurité (ANVI). C’est pour lancer une campagne contre les « mariages gris », que l’ANVI définit comme des « escroqueries sentimentales à but migratoire ». Éric Besson précise la différence avec les « mariages blancs », « où les deux époux s’entendent en toute connaissance de cause » : les « mariages gris » sont aussi des « mariages de complaisance », mais où « l’un des époux est sincère et est trompé par l’autre. » Le reste des mariages, qu’on peut dire dénués de complaisance, ne sont pas pour autant qualifiés de « noirs » (nonobstant les sombres mémoires de Sylvie Brunel, ancienne épouse du ministre). Il n’empêche : le mariage « gris » n’est « blanc » qu’à moitié — et paradoxalement, du côté étranger.

Car l’action gouvernementale s’intéresse uniquement aux unions binationales. Or, d’après les statistiques de 2008 [1], dans la moitié des cas, le conjoint étranger vient d’Afrique. Ainsi, la mixité nationale renvoyant bien souvent à une mixité raciale, la couleur du mariage ne serait-elle pas une expression imagée de la couleur des mariés ? À l’évidence, le gris marie le blanc et le noir comme le mariage binational peut unir un Noir à une Blanche (ou l’inverse). Le gris n’évoque pourtant pas seulement le métissage. Comme le souligne Djamila Sonzogni dans un communiqué rendu public ce même 18 novembre : « Si ce n’est pas là un appel du pied aux racistes, de quoi s’agit-il ? Savez-vous comment les xénophobes nomment les personnes d’origine maghrébines ?… “les gris” ! » La porte-parole des Verts se montre ainsi « color conscious » (attentive à la couleur).

Le « mariage gris » serait-il hanté par le spectre coloré de l’immigration d’Afrique du Nord et subsaharienne ? Ou bien fait-on au ministre un procès d’intention ? Il ne parle en effet jamais de race : son vocabulaire se révèle « color blind » (aveugle à la couleur). Éric Besson n’hésite d’ailleurs pas à retourner l’accusation contre ses critiques. Stéphane Guillon avait ironisé, dans sa chronique du 25 novembre sur France Inter, aux dépens du couple que formerait, « avec une jeune Tunisienne de vingt-deux ans », le ministre. Celui-ci dénoncera dans Libération le « racisme » de l’humoriste moquant son « éventuel “mariage gris” ». Bref, c’est celui qui le dit qui l’est.

Comment trancher entre ces deux versions ? On peut s’accorder sans mal sur la dénotation du « mariage gris », mais comment décider de sa connotation ? C’est une question sémiologique classique qui renvoie, selon l’auteur des Mythologies [2], à un problème politique. En effet, la connotation « est un “bruit” volontaire, soigneusement élaboré, introduit dans le dialogue fictif de l’auteur et du lecteur, bref une contre-communication. » En contrepoint, la dénotation est « préposée à représenter l’innocence collective du langage », « chaque système renvoyant à l’autre selon les besoins d’une certaine illusion. »

L’actualité de la question raciale vient pourtant bousculer ces jeux de langage : l’illusion se dissipe. Ainsi du « nègre » dans l’édition. La dénotation est claire : le nègre littéraire, c’est le fantôme de l’écrivain – en anglais, « ghostwriter », titre du film récent de Roman Polanski. Autrement dit, aucune connotation de couleur. Et pourtant, un second film est venu troubler cette évidence première. L’autre Dumas évoque le « nègre » du grand écrivain, incarné à l’écran par Gérard Depardieu. Mais Dumas était le fils d’un métis, et le petit-fils d’une esclave : son « blanchiment » cinématographique fait donc débat aujourd’hui. Or il a d’autant plus subi le racisme de son vivant qu’il était « un mulâtre qui a des nègres » [3]. La dénotation occultait naguère encore la connotation (« travailler comme un nègre »). Mais l’actualité politique ébranle notre innocence : Dumas n’est-il pas entré au Panthéon, en 2002, pour réparer l’injustice d’une « discrimination raciale » ? Un article dans L’Express (19 février 2010), à l’occasion de ce film, est le révélateur d’un retour du refoulé. « Les nègres s’affranchissent » : ils s’affichent jusque sur la couverture des livres. « L’édition a même trouvé un nom pour ces “nègres” sortis de l’ombre : les “métis”. » Au cas où ce langage ne serait pas assez éloquent, une photo­graphie donne à voir sans la dire la connotation raciale : Lilian Thuram posant avec le « nègre » de son livre Mes étoiles noires. De Lucy à Barack Obama

Le « nègre » (littéraire) semble d’abord relever de la catachrèse. Pour la rhétorique de Fontanier, en effet, ce trope « consiste en ce qu’un signe déjà affecté à une première idée le soit aussi à une idée nouvelle qui elle-même n’en avait point ou n’en a plus d’autre en propre dans la langue. » Ainsi, « un Rubens », « un bronze », ou « l’aile d’un bâtiment », ne sont pas de « vraies figures » [4]. Faute de mot propre, littéral, la « feuille de papier » n’est pas une métaphore « usée ». Toutefois, aujourd’hui avec la controverse, la catachrèse morte devient ou plutôt redevient « métaphore vive » [5] : le « nègre » retrouve sa couleur.

En va-t-il de même pour le « mariage gris » ? Sans doute l’expression n’a-t-elle pas l’origine raciale du « nègre » littéraire, puisqu’elle est calquée sur le « mariage blanc » (et non « en blanc »), entaché de nullité (non de virginité). C’est par exemple la couleur du bulletin de vote qui ne sera pas compté. On aurait donc tort de chercher, sous la catachrèse du « gris », la figure vive qui la travaille. Voire. Le « mariage blanc » n’a-t-il pas changé de sens, dès lors qu’il désigne moins, dans l’usage qu’impose aujourd’hui la politique d’immigration, l’ensemble des « mariages de complaisance » que, parmi ceux-ci, les unions binationales ?

Éric Besson s’en explique : « 80 % des cas d’annulation de mariages concernent des mariages mixtes ». Il conviendrait toutefois de rappeler les chiffres absolus [6] : en 2004, on comptait seulement 737 annulations en France, dont 395 mariages de complaisance — pour 88 123 mariages binationaux, soit une part infime. En outre, la demande d’annulation émane surtout du procureur de la République, dont l’action reflète la politique d’immigration plutôt que la réalité des « mariages de complaisance ». La preuve : si le nombre de demandes d’annulation double quasiment dans la première moitié des années 2000, le taux de refus s’accroît presque dans la même proportion. Bref, on trouve plus de « mariages blancs » parmi les couples binationaux du fait qu’on les y cherche davantage.

C’est pourquoi la couleur du mariage, « gris » ou « blanc », est aujourd’hui racialisée — et d’autant plus efficacement qu’elle se donne pour une catachrèse, et non pour une « vraie figure ». On songe à la déconstruction de la métaphore par Jacques Derrida. C’est la « mythologie blanche » : « la métaphysique a effacé en elle-même la scène fabuleuse qui l’a produite et qui reste néanmoins active, remuante, inscrite à l’encre blanche, dessin invisible et recouvert dans le palimpseste. » Or cette couleur métaphorique est bien racialisée : le philosophe visait « l’homme blanc » qui, en s’abritant derrière le sens propre de la Raison non métaphorique, méconnaît la mythologie de sa métaphysique [7].

L’actualité politique ravive la couleur du « mariage gris ». La rendre vive, c’est nous parler de race sans en parler. C’est aussi nous empêcher de parler d’autre chose — soit d’une zone grise, entre chien et loup, qui définit le mariage. En effet, la rhétorique du « mariage gris » oppose l’époux sincère à l’époux trompeur, et l’amour désintéressé à l’intérêt sans amour. Pour séparer l’authentique du factice, nos préfectures s’arment aujourd’hui de bon sens. Qu’une femme âgée et forte désire un homme jeune et beau, soit ; mais en retour, celui-ci ne saurait l’aimer. Le voici donc convaincu de fraude. C’est que, sur le marché amoureux, les conjoints doivent être également dotés. Or l’inégalité juridique des couples binationaux les rend a priori suspects. Ce n’est pourtant pas un hasard s’ils sont inégalement jeunes, beaux et minces : dans tout couple, chacun apporte dans la corbeille nuptiale ce qu’il a et ce qu’il est. En revanche, ce que nous dit la politique du « mariage gris », c’est un partage racialisé : « eux » n’ont pas intérêt à aimer, car ils n’aiment que par intérêt, tandis que « nous » aimons de manière désintéressée — soit la mythologie du mariage en noir et blanc.

Post-scriptum

Éric Fassin est membre de l’association Cette France-là.

Notes

[2Roland Barthes, S/Z, Le Seuil, 1970, pp. 15-16.

[3Pour plus de détails, voir sur mon blog : « Alexandre Dumas : “un mulâtre qui a des nègres” », 1e partie et 2e partie.

[4Pierre Fontanier, Les figures du discours, Flammarion, 1977 (1821-1830), p. 213.

[5Paul Ricoeur, La métaphore vive, Le Seuil, 1975.

[6Voir Zakia Belmokhtar, « Les annulations de mariage en 2004 », Infostat justice, n° 90, août 2006, p. 4.

[7Jacques Derrida, « La mythologie blanche », Marges de la philosophie, Minuit, 1972, p. 254.