Le peuple des couleurs les Mursi et leurs vaches : voyage en hétérochromie

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Pour que les couleurs cessent de signifier les marques du pouvoir, du statut ou de la religion, l’esthétique occidentale a cherché d’abord à dire que les couleurs c’était la peinture et ensuite à les désymboliser au maximum, à les rendre à leur matérialité sensible et commune. Mais il existe d’autres voies. Par exemple celle des Mursi, groupe de pasteurs semi-nomades, entre cinq et dix mille âmes, vivant au sud de l’Éthiopie. Chez eux, les couleurs sont celles des vaches, elles relèvent de l’être et de la poésie plutôt que de la représentation et de la peinture, mais n’en sont pas moins le signe d’un monde coloré sans transcendance ni hiérarchie. Voyage en hétéro-chromie.

Comment en êtes-vous venu à vous intéresser aux Mursi ?

Cela s’est fait petit à petit. Tout d’abord, je dois avouer un intérêt particulier pour les groupes humains vivant à l’écart des enjeux internationaux et des religions du livre, du christianisme comme de l’islam. Et il y a encore beaucoup de personnes, en Afrique de l’Est notamment, qui sont peu concernées par la globalisation ; il suffit d’aller à l’écart des grandes routes. Quant aux Mursi plus précisément, je les connaissais de nom en raison de leurs ornements corporels. Depuis les années 1980, des photographes se rendent dans la vallée de l’Omo montrant, de manière exagérée et malheureusement accompagnée d’un discours évolutionniste, leur art corporel. Mais quelque chose de plus m’attirait là-bas : quelques décennies plus tôt, Evans Pritchard, un célèbre anthropologue anglais qui avait travaillé au Soudan chez les Nuer, proches culturellement des Mursi, évoquait des « nomenclatures bizarres » et des « expressions fantaisistes ». Il disait aussi que « les Nuer, comme tous les pasteurs, sont des poètes ». Mais il n’en disait pas plus. Il en est allé de même ensuite pour les anthropologues qui étudièrent les groupes vivant dans la vallée de l’Omo : tous signalaient une classification des couleurs originale (et leurs travaux furent mon point de départ), liée à une poésie quotidienne en rapport avec le bétail, mais leurs thèmes principaux de recherches étaient ailleurs. Il était donc nécessaire d’aller y voir de plus près.

La couleur, la poésie, le bétail : pouvez-vous nous expliquer ce mélange étrange ?

Commençons d’abord par la couleur. Le bétail fournit aux Mursi leur palette des couleurs. Ils ont, dans leur cheptel, une gamme extrêmement variée de robes de bétail : noir, blanc, crème, brun-fauve, gris-sable, mais aussi tacheté, rayé, etc. Ces principales robes de bétail, au nombre de 18, sont les couleurs de base à partir desquelles tout va être décrit : la vache « noire » est dite akoroy, comme le scarabée ; la vache « tachetée de noir » est dite abiseni, comme le ciel étoilé. C’est donc une manière de penser sans rapport avec notre classification des couleurs en soi : le bleu, le jaune, le rouge qui forment la base d’un système d’association avec les couleurs secondaires puis les complémentaires. Certaines conséquences de la classification des couleurs mursi sont étonnantes mais logiques : cette palette ne distingue pas, comme chez nous, entre les couleurs et les motifs, dans la mesure où les principales robes de bétail sont des couleurs et, à la fois, ce que nous appelons des motifs. Par exemple, une couleur très fréquente est tulay, « rayé » ou « tigré ». L’ombre des arbres sur le sol ou un damier sera décrit comme tulay, sans référence à un agencement spécifique de couleurs. Une autre conséquence vient du fait qu’il n’existe pas, stricto sensu, de vaches vertes ni bleues, mais qu’il faut bien décrire le bleu du ciel et le vert des feuilles. Les Mursi font donc entrer dans leur classification ces perceptions visuelles en les rapprochant de la vache grise, chage. Donc, en mursi, le gris, le vert et le bleu se disent tous chage. Et cela va même plus loin. Linguistiquement, « le noir » n’existe pas en mursi. La couleur n’est pas une qualité qui s’ajoute à la chose, c’est la chose même, elle en est constitutive. En français, nous disons qu’une chose est grande mais nous ne parlons pas de « la grandeur », sauf à un niveau métaphorique. On emploie un mot qui rend objective une dimension relative, la « taille ». Mais les Mursi n’ont pas de terme équivalent à « couleur » car ce n’est pas une dimension autonome mais un état de fait du monde : « une vache est noire » a du sens, mais pas « le noir de cette vache ». Et les Mursi intègrent l’homme à cette description de perceptions visuelles en se nommant au moyen de la couleur.

Peut-on donc dire que les noms sont des couleurs, un peu comme quand on dit la noiraude ?

En quelque sorte, bien qu’il n’y ait pas d’aspect qualificatif, en bien ou en mal, à la simple mention de la couleur. La couleur est quelque chose de donné, de constitutif, et elle est toujours première. Tous les noms mursi font référence à des couleurs. Le premier nom est toujours, pour les hommes, de la forme « taureau + couleur » et détermine ainsi la couleur de l’individu. Si on s’appelle Taureau Rouge, le rouge (ou brun-fauve) fait partie intégrante de la personne. Cette première couleur est la couleur principale de l’individu. Les Mursi l’appellent ree, c’est-à-dire corps : « mon ree est rouge » équivaut à « mon corps est rouge ». La couleur a, chez les Mursi, un statut davantage descriptif et constituant qu’esthétique et qualitatif. De plus, Taureau Rouge aura soin de toujours posséder quelques têtes de bétail rouge dans son troupeau. Le triptyque noms-couleurs-bétail est inséparable. On a pu ainsi parler, à propos des pasteurs d’Afrique de l’Est, de cattle complex dans la mesure où l’ensemble de leur culture et de leurs activités, à différents degrés, ont rapport au bétail. Mais on pourrait aussi bien parler de colours complex puisque tout ce qui est bétail est couleur : en se nommant, on parle de vache et de couleur ; en parlant de vaches, on parle de couleur et en parlant du monde, on évoque forcément les couleurs présentes dans les personnes et dans le bétail !

Qui choisit ces noms ? et comment ?

On donne son nom et sa couleur. Il s’agit donc de transmission : Taureau Noir ne peut donner à un enfant que la couleur noire. Celui qui transmet cette couleur n’a pas de liens directs avec l’enfant. C’est un ami de son père qui devient une sorte de parrain pour l’enfant. Mais ces deux personnes ne pourront pas s’appeler de leurs noms l’un l’autre : appeler l’autre reviendrait à s’appeler soi-même, et ceci avec tous les Mursi qui partagent cette couleur. Ils diront « toi ! » ou « homme ! ».

Mais où est la poésie alors ?

Maintenant, à partir de ce premier nom et de cette première couleur ! Ce qui est très original chez les Mursi, c’est qu’au fur et à mesure que l’individu rencontre des personnes nouvelles, celles-ci vont lui donner un nouveau nom rappelant sa couleur. Les Mursi mettent l’accent sur la spécificité de la relation entre deux personnes en attribuant à l’autre, au cours de sa vie, une multiplicité de noms, comme autant de manières de le voir. Ces noms-couleurs illustrent chaque relation avec autrui : ils permettent d’exprimer en un instant toute la subtilité d’un rapport interpersonnel. Ainsi, un enfant qui s’appelle Taureau Noir aura sa couleur déclinée sous forme de variations sur le thème du noir : des métaphores, des métonymies, des camaïeux, des associations, etc. Ce premier niveau poétique est une manière de jouer avec l’être de la personne (sa couleur constituante) pour expliciter le regard que l’on porte sur elle : Taureau Noir est aussi appelé Terre de Métal. Ce nom fait référence à son mariage, lorsqu’il avait réuni plusieurs bœufs de sa couleur dans son enclos : le bétail noir emplissait l’espace, la terre était noire, comme recouverte de métal. L’homme qui l’appelle de ce nom réfère à cet événement et montre son admiration. Mais il peut aussi être appelé Nombreuses Cicatrices Sombres, Charbon de Bois, Pleine Nuit, Fourmi aux Cornes Tombantes, etc. en fonction de ce que l’on souhaite exprimer. Pour les Mursi, une bonne expression poétique revient souvent à rallonger le cheminement nécessaire entre le nom et la couleur pour retrouver la correspondance. Par exemple, j’ai connu quelqu’un dont le nom était Mueytul. Dans la langue de l’ethnie voisine, ce nom signifie « regarde par-dessus l’épaule ». Il désigne en fait l’attitude du babouin qui, surpris, se retourne pour regarder en arrière. Or, la couleur du babouin étant gris-sable, la couleur principale de cette personne est le gris-sable. Ce nom est particulièrement réussi car il va chercher dans l’environnement un élément qui rappelle la couleur de manière indirecte, sans que l’on y pense a priori. Enfin, ajoutez à cela le fait que chaque homme est lié à trois couleurs selon trois acceptions différentes, que les couleurs sont classées par famille et permutables en leur sein (par exemple, chage et rege sont de la même famille donc un individu de couleur rege peut être appelé par un nom référant à la couleur chage) et que, comme on l’a vu, les moyens de les rappeler n’ont de limites que l’imagination poétique, vous avez là un système de nominations complexe qui permet de définir chacun de la manière la plus subtile qui soit !

Les Mursi ont-ils donc une infinité de noms ?

Le système lui-même intègre tous les éléments nouveaux, et on inclura par exemple une référence aux pneus des voitures de touristes pour évoquer le noir dans un nom. À l’échelle individuelle, la liste des noms est potentiellement infinie. Chaque relation peut engendrer un nouveau nom et j’ai relevé pour certaines personnes plus de soixante-dix noms. La difficulté est qu’il est impossible pour quelqu’un d’autre de connaître la totalité des noms d’une personne : ils n’existent que dans le rapport interindividuel, il faut donc connaître les deux termes de la relation, « qui nomme qui ».

Mais ce n’est pas tout. C’est là où apparaît un second niveau poétique. Être nommé par une multitude de noms qui réfèrent à des éléments de l’environnement n’est pas sans conséquences : on finit par les voir comme d’autres expressions de soi. Si je suis de couleur « tacheté noir », mes noms peuvent référer au léopard, au ciel étoilé ou même à un texte imprimé, et je m’approprie ces éléments du monde comme d’autres moi. Chaque Mursi peut donc créer des poèmes qui reprennent ces éléments du monde avec lesquels il partage une propriété. S’il est peu à l’aise dans cet exercice, il peut aller voir un nani, « quelqu’un qui sait », et qui composera pour lui un poème : il lui dira ses couleurs et celles de son entourage, et le nani mettra cela en phrases. Alors qu’avec les noms l’identité est reçue passivement, ces poèmes chantés sont une reprise identitaire, active cette fois, où chacun se définit par un faisceau convergent d’éléments du monde auquel il est lié. Après tout, beaucoup de Mursi ont comme couleur de base le tacheté noir, le noir ou encore le rouge. En revanche, la constellation de noms créée par l’extension du réseau relationnel de chacun est unique. Au début, les Mursi sont peu différenciés et partagent tous les mêmes couleurs de base. Ils vont ensuite se différencier dans le cumul des noms aux différentes références poétiques. Ces poèmes, chantés lors d’épisodes rituels, ont une charge émotionnelle certaine : c’est un peu comme se mettre à nu, les jambes tremblent et, parfois, le chanteur pleure.

Cette seconde sorte de poésie n’est-elle pas très éso­térique ?

Oui et non, c’est cela qui est intéressant. D’un côté, effectivement, je suis le seul à connaître tous mes noms et ce poème me décrit. Mais d’un autre côté, ces récitations publiques dépassent l’individu : quand j’évoque la brume qui était présente dans un de mes noms, je ne mentionne plus ce nom en particulier, ni la relation qui a abouti à ce nom. Je ne garde que l’élément de l’environnement. Aussi, toutes les personnes qui ont le gris comme couleur peuvent se retrouver dans les évocations que le poème mobilise. Celles-ci ne renvoient plus à l’événement singulier ni à la relation particulière qui avaient présidé à leur création au premier niveau. Donc, si j’évoque la brume, toutes les autres personnes qui sont également « grises » s’y retrouvent un peu et s’associent à moi le temps du poème, comme pour me soutenir. La récitation poétique crée une sorte de sous-communauté éphémère.

Ces deux sortes de poésie de la couleur servent-elles uniquement à singulariser chacun, ou le classent-elles et l’inscrivent-elles dans une hiérarchie ?

Les Mursi sont extrêmement attentifs à la spécificité de la relation interindividuelle et à l’idiosyncrasie de chacun. L’individu émerge par le cumul de toutes ses relations et par la conscience du monde que sa couleur lui donne. Il n’y a pas de hiérarchie des couleurs et celles-ci ne servent pas de marque distinctive pour faire valoir des droits ou un patrimoine qui se transmettrait dans un lignage. Rappelez-vous que l’enfant reçoit sa couleur d’un ami de son père, sans lien de parenté. La couleur est un moyen parmi d’autres, pas une fin en soi.

Les différents noms de l’individu l’aident à se situer dans ses relations et les poèmes lui donnent l’occasion de montrer aux autres un soi plus global, qui dépasse la relation duale. Considérer autant la relation interindividuelle et l’aspect relatif d’une personne ne facilite pas le consensus, et donc un classement en catégories : je ne suis pas untel pour tout le monde, mais je suis X pour Y, je suis W pour Z, et ainsi de suite. Nous faisons évidemment la même chose car je ne suis pas le même pour mon épouse, ma fille, un étudiant, un professeur ou pour un inconnu. Mais les Mursi insistent particulièrement sur ce point et l’explicitent avec leur système de nomination.

S’agit-il donc d’une société sans classement et sans valeur hiérarchique ?

Pas tout à fait. Prenons l’exemple du pouvoir politique : c’est une société à classes d’âge, donc hiérarchique à un instant t mais où tous les individus vivront au cours de l’existence les différentes classes et les différentes façons d’exercer le pouvoir. C’est donc une hiérarchie relative, car dépendante d’un instant et de sa place à cet instant. Mais ce classement selon l’âge donne juste la possibilité d’exercer un pouvoir, pas un pouvoir en tant que tel. La vraie hiérarchie est, selon moi, fondée sur l’influence personnelle, qui, évidemment, n’est pas héritée : mon père a beau être un homme important, je n’hérite pas de son prestige, pas même de son nom. Je dois me construire selon les rencontres que j’aurai au cours de ma propre vie. La liste de noms peut constituer une sorte de curriculum vitae réunissant des événements et des appréciations. Mais comme personne d’autre que moi ne connaît la totalité de mon identité, qui est comme distribuée dans un réseau de relations, c’est un travail d’influence de proche en proche où le consensus et la légitimité de pouvoir ne s’acquièrent qu’avec des interactions réelles et non la présupposition d’une qualité quelconque.

Les couleurs dans les noms sont les témoins de ces enjeux : quelques noms correspondent à des classes d’âge. Le nom Chemin Piétiné par les Eléphants est un nom d’homme mûr correspondant à la couleur gris-sable et il doit être utilisé par tous les autres hommes de son âge. Mais la poésie peut aussi manifester le refus de classer selon l’âge : si cet homme est appelé Taureau de Boue, c’est-à-dire par un nom réservé aux anciens car il crée une chimère, cela veut dire qu’il est perçu par celui qui utilise ce nom comme suffisamment sage pour être un ancien.

Mais les couleurs semblent davantage liées à la poésie qu’à la peinture ou aux autres décorations corporelles.

En effet, si les couleurs sont constitutives de la personnalité, elles ne se voient pas sur le corps. Je m’attendais bien sûr à ce que les peintures corporelles reprennent le système de couleurs, et que Taureau Rouge se peigne en rouge, mais il n’en est rien. Les déclinaisons poétiques ne sont jamais produites en tant qu’objets de vision stricto sensu. Si la couleur est donnée dans le monde, la poésie est une construction esthétique dynamique, comme les personnes qu’elle définit, qui garde l’éphémère de la parole, du chant et du nom, et qui jamais ne prend la forme d’une représentation fixe comme pourrait l’être une statue ou une peinture.

Comme nous le montre l’usage des noms, une personne est relative à une autre. Si un Mursi fixait sur son corps un décor qui l’individualiserait, il imposerait une seule facette de sa personnalité à tout le monde, sans distinction. Aussi le corps et ses ornements fixent-ils des idées plus globales sur la cosmogonie et sur la société, mais peu sur l’individu qui les porte.

Y a-t-il alors une dimension magique ou sacrée de la couleur ?

Pas du tout. Les couleurs n’ont pas de pouvoir, par exemple. Les couleurs sont données dans le monde, et « utilisées » par les hommes. S’il y avait une dimension magique, ou disons spirituelle, ce pourrait être dans l’idée que les couleurs sont les « âmes » des gens. Mais il faut encore s’entendre sur la nature de l’intériorité qu’on nomme « âme » dans ce cas. Si on compare les Mursi avec certains groupes d’Amazonie, on retrouve de nombreuses similitudes entre ce que les anthropologues de ces régions nomment « âmes » et ce qu’on appelle « couleurs » chez les Mursi. Chez les premiers, les « âmes » existent en stock fini, comme des possibilités d’existence qui se répartissent entre tous les existants : les animaux, les personnes, les végétaux, etc. Si une personne meurt, c’est qu’on a forcément pris son « âme », qui, sous la forme d’une potentialité d’existence, peut servir à la vie ailleurs, chez l’ennemi. Chez les Mursi, ce sont les couleurs qui existent en nombre fini et qui circulent entre les gens ; ce sont les couleurs qui sont partagées par les arbres, les plantes, les paysages et ce sont les couleurs qui fournissent ces potentialités d’existence. C’est un animisme qu’on pourrait qualifier de « chromisme » ! Mais une précision est nécessaire : dans le sens commun d’« âmes », on suppose une intentionnalité, alors qu’avec les couleurs, il n’y en a pas, ou du moins elle n’est pas claire. C’est pourquoi, une anthropologue des Achuars, en Amazonie, Anne-Christine Taylor, dit que le terme « âme », chez les Amazoniens, « renvoie en réalité à l’image réfléchie d’une chose, à l’apparence de la personne ». Il en va de même chez les Mursi. Si l’« âme » des Mursi est une couleur, il ne faut pas la concevoir comme un esprit coloré doté d’une intentionnalité mais plutôt comme une disposition qui prend la forme d’une couleur et qui oriente le regard de l’autre.

Peut-on malgré tout changer de couleur ? En choisir une nouvelle ? En avoir assez de la sienne ou des siennes ?

J’ai constaté que la question ne se pose pas pour eux, et ce n’est pas faute de l’avoir posée ! Chacun accepte sa couleur. J’ai une fois observé le cas d’une jeune fille qui semblait bien la refuser, mais j’ai ensuite compris qu’elle n’aimait pas la personne qui la lui avait donnée. Le problème venait de la relation, pas de la couleur elle-même. De plus, chaque Mursi a plusieurs couleurs, ce qui permet de « passer » de l’une à l’autre. Par exemple, un des Mursi qui parle anglais et qui est en relation avec les Occidentaux pour les aider (reporters, humanitaires) se présente avec un nom référant à sa couleur secondaire, le tacheté rouge. Sa couleur principale, utilisée par les Mursi, est le gris et on peut interpréter l’usage de cette autre couleur comme une volonté de bien distinguer deux réseaux de relations. Mais il n’y aura jamais de critique de telle ou telle couleur. Critiquer les couleurs serait comme critiquer une partie du monde environnant, et, en même temps, renier son être fondamental, cela n’aurait pas de sens.

N’y a-t-il donc aucune transcendance des couleurs, aucun principe extérieur depuis lequel on pourrait juger ce monde des couleurs ?

La couleur, c’est le monde, pas le principe ou l’origine du monde. Il n’y a aucune transcendance dans la couleur, et plus généralement, dans le système de pensée des Mursi. Ils ont certes un mot pour désigner le ciel, qui a parfois été traduit par Dieu, mais qui signifierait plutôt la chance, le destin ou même la pluie. Ils n’ont pas de récit mythologique, de genèse ni de forces cosmiques. Leur spiritualité passe par la couleur et la poésie qui sous-tend un certain rapport aux autres et au monde. La couleur est, pour eux, totalisante et d’une richesse telle qu’ils n’ont pas besoin de penser une transcendance autre, un tout globalisant, pour s’approprier et penser le monde.

Il y a donc seulement des couleurs, sans hiérarchie, sans transcendance, sans distinction sociale, mais où chacun est radicalement singulier : n’est-ce pas une radicale « démocratie chromatique » ?

On pourrait dire cela. La couleur est une propriété qui se distribue entre les existants et qui demeure fondamentalement sans le privilège de l’intentionnalité humaine. Les hommes utilisent les couleurs, ils mettent de la poésie dans les noms pour exprimer la finesse de leurs relations, ils créent des poèmes pour s’affirmer soi, puis disparaissent en ayant transmis leurs couleurs à d’autres. Ceux-là reprennent tout à zéro, le cumul des noms comme la prise de conscience du monde. Les hommes disparaissent mais les couleurs demeurent.

Post-scriptum

Jean-Baptiste Eczet est doctorant en anthropologie à l’EPHE (École pratique des Hautes Études, Ve section).