Vacarme 52 / Cahier

La sénéchale

par

Les choses n’ont pas à se contenir. Un chat tient dans un chat. Comme ça commence la philosophie, l’acti­vité de philosophe, le métier, le boulot.
Quelqu’un l’(philosophe) est devenu en regardant dans une tasse à café.

Mais enfin, justement, il faut une certaine contention pour soutenir cette retenue (des choses). Et une fois qu’on tient cette contention (qu’on n’a plus la pulsion de ba­lancer le chat au plafond, par exemple), encore faut-il la re-remarquer. La remarquer une bonne fois pour toutes ne suffit pas, ne suffit pas à l’œil philosophique, ni à tenir une existence entière.

La passion de retenir toutes les grandes choses dans de petites choses (des caractères) ou toutes les toutes petites choses (des bactéries) dans des choses un peu plus grandes commence (la passion commence).
On pourrait croire que c’est l’inverse du faire-exploser ; qu’on ne peut pas à la fois admirer un contenant (un chat) et lui attacher une ceinture d’explosifs à sa taille, puis à la rue.

L’apparente décontraction du monde, quelles que soient les circonstances, frappe. Une tempête n’est traumatisante que pour un homme, qui photographie son passage, en fait un pataquès. Nous sommes contractés. Le reste ne fait que tenir.
Contractés à l’avance, c’est-à-dire que nous ne sommes pour ainsi dire jamais en état de comprendre, sur le moment, l’exact état du monde, et que nous ne faisons que l’appréhender en termes de probabilités (autrefois prophéties, prévisions — dictions, etc. : tout un jour finira par arriver).
À moins que le coup de vent n’explose la chaise de jardin contre l’arbre, sais-tu qu’il y a une tempête ?

La plupart des récits tentent de mimer cette décontraction du monde (qu’on lui envie, évidemment) – d’où abondance de descriptions, portraits, on portraiture, les événements les plus hallucinants sont portraiturés, voyez dans Lucien de Samosate le haricot qu’on fait pousser jusque sur la lune pour monter dans la lune.

Les principales contractions, ou contractures, apparaissent (se font jour) dans les introductions (Edgar Poe, Maupassant, par exemple), avant le passage au récit, où ça déboule naturellement (un chat qu’on aime est pendu puis maçonné grossièrement dans un mur). C’est ce qui vieillit le plus vite, date, dont on borne l’histoire littéraire et mondiale (la période du démon de la perversité, la modernité, etc.).

On feuillette ces contractures, on les vide du e-book d’un clic, pourtant ne serait-ce pas le plus intéressant du moins intéressant ? La vraie souffrance, c’est de penser qu’on tente de penser et que demain ne sera retenu que le chat maçonné dans son mur — l’effort pour retenir définitivement, alors que la pensée sinue.

N’importe quel désir de revanche se formule ainsi : puisque vous ne m’écoutez pas, vous allez m’entendre (ou : puisque vous ne me regardez pas, vous allez voir ce que vous allez voir, etc.). On ne se contentera pas toujours de récits qui matent ; des matons ; des récits qui regardent la taule, la gardent. Un jour, on suit la sinuosité d’un café dans une tasse à café (elle se défait comme une fumée de cigarette, elle obéit à une loi de la physique) et on ne s’émerveille pas, on ne la portraiture pas, que ce soit par comparaison ou analogie mathématique.

[Pas de portrait ; une contracture.]

On voudrait, on voudrait qu’en levant le nez du café on découvre une face ; d’abord un pull, puis un cou, puis la face. Qu’elle se lève, parte sans payer et fuie – à travers les États-Unis : forêt, baraque, cavale, lettres explosives. Je me donne un nom que vous n’oublierez pas, mon nom d’exposition.
Est-ce que cette introduction ressemble à un western ?

Je ferai des récits qui ne seront que des introductions, furax.

Mais qui rend assez furax pour ça, sinon l’époque ? Il faut donc se fier à l’époque, à sa dérive mateuse, avec qu’un couteau sans lame pour l’exorbiter.

Qu’est-ce qu’un personnage ? La plupart du temps un nom, une face, un cul chez certains ; en phase ­promotionnelle, une sorte de bête domestique, on doit lui donner des croquettes tous les jours, il exige, pisse à côté de sa caisse, hors contrôle — le produit de bien peu d’amour et de beaucoup de technique. On proteste : pas du tout ! c’était ma grand-mère ! mon cousin ! mon vrai chien ! mon nourrisson kidnappé par sa sœur !
Je ne vois pas le rapport.
Je ne vois pas le rapport étant, des définitions de la litté­rature, celle qu’on hésite à dire, par ménagement. Car il y a bien là, sous l’apparence du nom qui correspond à la chose et son scandale (« Colette est vraiment ma femme »), un effort pour ménager les susceptibilités, faire-comme-si, dans un élan où la nouvelle idée qu’on a du pragmatisme (je vis ça/je dis ça) regonflerait la mimesis (dans sa forme pareil-que-moi, bien connue des cours de récréation).

Un art du ménagement.

La crise littéraire fournit le modèle de la crise sentimentale : y a le feu à la baraque, mais déjà trois camions de pompiers autour (prudence). Je veux dire : tout un attirail prudent, un au-cas-où dont on sait bien que ça va servir, qu’on ne restera pas, au bout du compte, là, comme deux ronds de flan au bord d’une falaise à pic. Ce redoublé (crise littéraire/crise sentimentale) en cache un, cache une crise, dont on se défend de la même façon parce qu’on n’a pas 36 modèles et qu’on (certains) désespère d’en trouver d’autres : la politique. Soit : y a le feu à la baraque mais déjà trois camions de pompiers autour ; et cette idée qu’on calme les gens comme on calme un débat, par un mot bien placé.

Il faudrait pourtant manquer de pessimisme.
Il faudra, pourtant, manquer de pessimisme.
Qu’il faut manquer de pessimisme. Qu’il faille.
Manquons, résolument, de pessimisme.
Tu devrais manquer de pessimisme, un peu.
Manquer le pessimisme.
Soit un pessimisme, mais manquant (de peu).
Assez de pessimisme pour qu’il te manque.

Peut-on écrire un long long (« roman ») sans portions d’empathie ou de l’empathie par plaques ? Par exemple, j’ai remarqué que dans les longs les plus durailles apparemment, l’empathie montait dans l’ekphrasis, soit : tu vois ce que je vois, d’un côté, et de l’autre : je te suis (tout est ok, roger — d’où que ROGER est le prénom idéal de fiction). Le forçat de la chose est Roussel, le marathonien Perec (La Vie mode d’emploi), le tectonique Schmidt.

Déjà c’est dur (la lecture, la vie), alors peut-on ne pas être gentil (facilitant, coulant) avec ses contemporains, ses descendants, et rétrospectivement, ses aïeux (si j’imagine lisant mes descendants, a fortiori puis-je imaginer Diderot ou Lucien de Samosate qui, eux, furent patents, vécurent).

Évidemment, l’empathie se heurte au je ne vois pas le rapport, qui est tout sauf sympa(thique). Il y aurait une littérature de vengeance qui consiste à produire des descriptions incompréhensibles. Vous me direz : ça existe, c’est le Surréalisme… Justement non ; prenons ceci, de Robert Desnos bonne période : Mes narines sont l’entrée d’un métropolitain sonore. C’est un dessin, ou un collage (ou une installation ; c’est l’installation qui est la plus proche de la syntaxe). Au fond, c’est presque aussi commode que ces longs longs bâtis pour l’adaptation cinématographique (évocateur, sensuel). Commode : on y est. Peut-on dire de tel bouquin qu’il est pas commode, genre concierge mal embouché ? Que gardent ces livres, sinon un type d’usage, donc un usage, donc une commodité, donc un type de lecteur, et de lecture ?

Les introductions les plus contractées n’entendent peut-être pas qu’être des commodités — faciliter la compréhension de ce qui suit, la lecture. Que de circonvolutions avant qu’Yvain se décide à partir sauver de la honte Calogrenant ! Le contracté, ici en personnage, est Keu (le fameux sénéchal). C’est une figure de la contracture, ou de la constipation : le constipé qui sert de starter (il faut penser à le brancher pour que le récit démarre, et encore pas tout de suite) ; le constipé Keu lâche les autres, qui se lâchent (d’où le paquet d’épreuves avant de pouvoir en (re)venir à une certaine (re)tenue).

Il y a sénéchal et sénéchal, manières de sénéchaliser (de passer les plats). Les râleurs ne sont pas forcément les plus critiques, en littérature (amour, politique) : on peut rechigner, et plus on rechigne, râler, et plus on râle, chipoter, et plus on chipote, plus on passe les plats. La plupart du temps, la littérature ne fait rien d’autre qu’un boulot de sénéchal. Elle ne suicide pas la société. Elle n’en a pas même l’idée. Elle suppose qu’un mot bien placé calmera les gens (les « lecteurs ») — ce qu’on appelle « prise de conscience », « prendre conscience », etc. — et voilà j’ai fait mon boulot.

Post-scriptum

Le dernier livre paru de Nathalie Quintane est Grand Ensemble, P.O.L, 2008.

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Publiée dans Vacarme 52, , pp. 68-69.