Après l’indignation

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Si l’on peut se réjouir du succès que connaît « Indignez-vous », le pamphlet de Stéphane Hessel, ne devons-nous pas également nous interroger sur l’efficacité et la pertinence d’une réaction qui dresse le cœur (à gauche) contre la raison (apanage de la droite) ? Ne fait-elle pas, d’une certaine manière, le jeu du futur candidat Sarkozy en alimentant son cynisme vis-à-vis des « belles âmes » ou « des droits de l’hommistes » ? Décryptage et essais de propositions pour une politique de l’engagement.

Du J’accuse de Zola à la philosophie sartrienne de l’engagement, l’indignation a longtemps été une passion politique dominante, et on comprend qu’elle ressurgisse avec force en réaction à la violence politique mise en œuvre par Nicolas Sarkozy et son gouvernement à l’encontre des Roms et des étrangers en général. Plusieurs voix ont dressé des parallèles, ces derniers mois, entre les années 1930, la période vichyste et les années 2010 : trahison des principes républicains, nationalisme exacerbé, stigmatisation des immigrés, crise économique propice à toutes les instrumentalisations… Du fait de ce parallèle, les protestations les plus percutantes ont été celles d’anciens résistants.

L’histoire commence au plateau des Glières, après que Nicolas Sarkozy a voulu s’approprier, pendant la campagne de 2007, une part de l’aura de ce haut lieu de la résistance haute-savoyarde, où il a promis de revenir chaque année. Mais ce sont désormais surtout les « citoyens résistants » qui s’y retrouvent chaque année, à partir de 2008. Walter Bassan, Raymond Aubrac, Stéphane Hessel et d’autres résistants prennent alors la parole, sur le plateau, à l’initiative du collectif CRHA (Citoyens Résistants d’Hier et d’Aujourd’hui), pour rappeler à Nicolas Sarkozy les valeurs républicaines de solidarité, de fraternité et de justice contenues dans le programme du Conseil national de la Résistance. Le film de Gilles Perret, un réalisateur membre de CRHA, intitulé Walter, retour en résistance, reprend des extraits du discours de Stéphane Hessel en 2008 et c’est en visionnant ce film que l’éditeur de la petite maison Indigènes a l’idée du livre Indignez-vous ! On connaît aujourd’hui le succès : plus d’un million d’exemplaires vendus. Ce cri du cœur prend une ampleur inédite parce qu’il émane d’un personnage exemplaire, déporté à Buchenwald, ancien résistant et ambassadeur de France auprès des Nations Unies lors de la rédaction de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948.

L’indignation, si elle n’est pas suivie d’effets, ne suffit pas. Tout le monde en convient, y compris Stéphane Hessel. Mais l’indignation généralisée face à la politique menée par Sarkozy est-elle seulement insuffisante, ou aussi problématique, voire contre-productive ?

Les rares critiques du livre de Hessel séparent l’homme, dont la personnalité et le parcours forcent n’importe quel respect, de ses écrits. C’est à la fois juste et faux. Certes, les mêmes mots prononcés sans les yeux pétillants et le passé de celui qui les prononce sonneraient sans doute creux. Mais l’appel qui fige et interrompt le cours du temps ne nous saisit pas avec la même intensité selon la bouche qui le profère. Certes, on pourrait pinailler sans fin pour critiquer l’indignation à géométrie et géopolitique variables de Stéphane Hessel, qui se concentre sur les violations des droits de l’homme en Israël sans évoquer la Birmanie, la Chine, la Corée du Nord ou le Zimbabwe. Certes, l’ancien résistant semble parfois puiser uniquement dans le passé des solutions pour notre avenir. Certes encore, son propos est étonnamment européo-centré, sans parler jamais des forces du présent, de la Chine, du Brésil ou de l’Inde. Mais, d’une part, cette réponse en forme de protestation outrée à des actes qui heurtent le sens de la justice possède une force dont on ne saurait se gausser sans une dose inquiétante de cynisme ou d’arrière-pensées. De l’autre, il n’y a pas de mobilisation réussie sans passion ni affect et Stéphane Hessel a raison de rappeler que le programme du Conseil national de la résistance (CNR) n’a pas été le fruit d’une commission ad hoc réfléchissant dans son coin et froidement à un programme idéal pour la société d’après-guerre, mais le produit d’une lutte et d’une foi. On peut envisager que l’indignation ne soit parfois que le point de départ d’un engagement aveugle, mais agir politiquement suppose d’accueillir des affects, qui ne sont pas nécessairement des obstacles à la raison, mais peut-être son terreau.

Le succès du livre de Stéphane Hessel peut faire regretter aux grincheux que des alternatives concrètes ou des récits de combats actuels ne rencontrent pas de tels succès de librairie ou bien que le million de lecteurs d’Indignez vous ! n’ait pas encore adhéré au Gisti ou à la Cimade. Mais le livre de Stéphane Hessel nous intéresse surtout par son titre, symptomatique d’une réaction générale face aux dérives du pouvoir sarkozyste, fondée sur une comparaison, au moins en mots, entre notre époque et les heures sombres de l’histoire. Stéphane Hessel explique ainsi dans une interview à l’Humanité du 3 août 2010 que les prises de position de Nicolas Sarkozy sont de celles « que nous n’avions plus connues depuis Vichy ». Mais il est loin d’être le seul ni le premier à s’engager dans une telle voie. À l’occasion de la sortie de son film Welcome, autre réussite populaire, le réalisateur Philippe Lioret en appelle lui aussi à un sursaut moral et esquisse un lien entre la politique migratoire et la Seconde Guerre Mondiale. « Je ne mets pas en parallèle la traque des Juifs et la Shoah avec les persécutions dont sont victimes les migrants du Calaisis et les bénévoles qui tentent de leur venir en aide, mais les mécanismes répressifs qui y ressemblent étrangement ainsi que les comportements d’hommes et de femmes face à cette répression », écrit-il en mars 2009 dans une lettre ouverte à Éric Besson, alors ministre de l’immigration, publiée dans Le Monde. On pourrait aussi penser à Alain Badiou examinant le pétainisme transcendantal de Sarkozy dans De quoi Sarkozy est-il le nom ?, une autre publication « populaire » qui a connu un certain succès de librairie.

On ne saurait au premier abord que comprendre un tel parallèle. De la chasse aux sans-papiers aux quotas d’expulsion en passant par les obstacles à la vie familiale, les soupçons sur les mariages mixtes ou encore les difficultés pour se soigner : les atteintes aux droits des étrangers s’accumulent jusqu’à atteindre des sommets. Jusqu’où ira le gouvernement sous l’impulsion de Nicolas Sarkozy ? Comment faire pour ne pas s’habituer à ces dégradations successives ? Que faire pour inverser la tendance ? La tentation du parallèle avec le régime de Vichy témoigne d’un sentiment d’effroi en même temps que d’une volonté de rupture. Lors des débats sur le projet de loi sur l’immigration, l’intégration et la nationalité, examiné au Sénat en février 2011, la contestation déborde même du côté de la droite, les centristes refusant d’adopter différentes mesures clefs du texte. Voulue par le président de la République dans son discours de Grenoble de juillet 2010, l’extension de la déchéance de nationalité aux personnes ayant acquis la nationalité depuis moins de dix ans pour des crimes sur des représentants de l’autorité publique est par exemple rejetée en première lecture par cette assemblée. Solennellement, certains élus font référence à Vichy pour expliquer leur refus d’un dispositif qui créerait deux catégories de Français.

La pertinence du recours à cette période de l’histoire ne va pourtant pas de soi, notamment parmi les soutiens les plus actifs aux étrangers, parce que cette association, source de confusion, empêche de penser la spécificité de la période actuelle. L’usage du mot « rafle », pour qualifier les pratiques policières de contrôles et d’arrestations massives de sans-papiers dans certains quartiers de Paris notamment, est à cet égard intéressant. L’historien Emmanuel Blanchard juge nécessaire de ne pas renoncer à son emploi, non pas dans l’optique de la comparaison avec Vichy mais pour des raisons de sens, car ce terme, argumente-t-il, renvoie à des techniques de transformation de tout étranger en suspect remontant au moins à la seconde moitié du xixe siècle. Les raisons de s’indigner sont bien présentes, et justifient que des citoyens aient spontanément proposé de renvoyer leur carte d’identité déchirée pour protester contre les termes du débat sur l’identité nationale ou que d’autres aient affiché leur solidarité avec les Roms stigmatisés. Si l’histoire nous impose de refuser un parallèle, terme à terme, entre Vichy ou les années 1930 et notre époque, elle ne doit pas paralyser l’expression issue du sentiment de se trouver face à une situation dangereuse pour les valeurs démocratiques. La comparaison avec les années noires a, alors, valeur de conjuration.

Toutefois l’expression d’une émotion légitime face aux risques réels de la politique sarkozyste est-elle le meilleur moyen d’éviter que le danger ne se produise ? Des actes et des politiques indignes doivent-il avoir pour première réponse l’indignation ? Si l’indignation est compréhensible, sa pertinence politique face à un pouvoir qui pratique simultanément la violence et la provocation n’est pas évidente. Les chocs produits par les discours de Sarkozy peuvent intégrer les réactions à leur outrance, et jouer de la paralysie politique qu’une sidération morale peut entraîner. L’indignation peut être, à certaines conditions, une propédeutique, mais elle n’est jamais l’affect le plus à même pour nous aider à résister aux politiques actuelles.

le monopole du cœur

En premier lieu, l’indignation risque toujours de réactiver l’imaginaire du cœur ancré à gauche et de la raison scellée à droite. Or le risque politique est grand de se laisser enfermer dans cette opposition infondée entre l’affect et la tête (comme si la tête était sans affect) où l’affect finit toujours par perdre. Cette opposition fournit trop d’armes à une droite déjà prête à s’emparer des accusations d’angélisme, d’idéalisme, ou de « droit-de-l’hommisme » suivant l’infâme formule sarkozyste faisant des Droits de l’homme non plus la matrice symbolique de nos démocraties mais une idéologie parmi d’autres. Cette dérision des « belles âmes », cette manière de brocarder les « biens pensants », cette façon d’ironiser sur les mains blanches de la gauche est tout aussi détestable que potentiellement efficace. Le candidat Sarkozy est expert en matière de retournement des exagérations de l’autre camp, qu’il fait tout pour susciter. Les cris d’orfraie ne l’effraient pas, ils le stimulent. L’offensive sécuritaire de l’été, la stigmatisation des Roms, la violence de la politique migratoire, le débat sur l’identité nationale ou celui annoncé sur l’islam sont autant de pièces d’artillerie préparées pour la campagne de 2012. Et ces armes ne sont pas simplement des appels lancés à un peuple prétendument adepte de la manière forte, elles sont d’abord des pièges tendus à l’opposition. En 2007 déjà, le slogan inutile de la gauche a été : « Sarkozy fait peur » et il n’a pas suffi à gagner dans les urnes. Et même si la période qui s’achève a quelques raisons de nous inquiéter encore davantage sur la perspective d’un nouveau quinquennat, la simple réactivation de ce slogan risque de produire les mêmes effets. L’échelle de la violence et de la provocation est différente, mais la nature est semblable. Sarkozy n’est pas indifférent à ceux qui s’indignent de sa politique, il s’en nourrit, et d’autant que c’est de plus en plus, après tous ses échecs répétés dans le réel de la politique, sa seule nourriture.

Mais il y a peut-être pire. Car cette opposition entre le cœur et la raison est aussi la porte ouverte à l’alignement de toute une gauche sur les positions de Manuel Valls (« il est temps de sortir de l’angélisme en matière d’immigration et de délinquance ») ou sur le « réalisme » des propositions de François Rebsamen en matière de sécurité. Les politiques migratoires mises en place par la droite depuis des années sont à la fois incohérentes, inefficaces et injustes. La gauche aurait tout à gagner à ne pas s’aligner sur un discours rigoriste et des pratiques meurtrières, et à construire une politique alternative qui ne renonce pas à la raison sans pour autant vendre son âme. Elle éviterait ainsi, par exemple, de cautionner une collaboration avec le régime libyen, dont les derniers évènements ont montré que le caractère sanguinaire n’avait jamais disparu, même sous le masque de respectabilité pétrolière dont on a voulu l’affubler. La gauche pourrait ainsi, par exemple, reprendre à son compte une analyse issue à la fois de la recherche en sciences sociales et des milieux associatifs qui montre que la fermeture croissante des frontières « piège » de nombreux migrants : plutôt que rester enfermés en France, ceux-ci feraient de toute évidence des allers-retours avec leurs pays d’origine s’ils en avaient la possibilité. Les frontières n’ont pas vocation à être fermées, et il est indispensable de les fluidifier autant que possible. Mais une telle vérité risque toujours de se rendre inaudible quand, évidée de sa rationalité, elle est énoncée sous le masque exclusif de l’indignation et des bons sentiments.

Valéry Giscard d’Estaing l’a emporté sur François Mitterrand en 1974 en usant notamment de cette petite phrase : « vous n’avez pas le monopole du cœur ». Aujourd’hui il est peut-être urgent de montrer et de répéter que la droite n’a pas le monopole de la raison. Plus que de continuer à poursuivre ce débat suicidaire à gauche entre tenants irrationnels de l’indignation à la manière de Stéphane Hessel, et tenants tout aussi irrationnels de l’indignité, à la manière d’un Manuel Valls campé dans un « faites-nous confiance, nous pouvons être tout aussi indignes que Sarkozy en termes de politique sécuritaire et d’augmentation de la durée de travail ». Car l’irrationalité de ces deux postures est au fond même ou symétrique : ni les uns ni les autres ne pensent en fonction des situations réelles (ce qu’exigerait pourtant la raison) mais en fonction des discours et des actes de l’autre (en l’occurrence Sarkozy).

Le troisième risque d’une réponse indignée à des politiques indignes réside dans les aspects contre-productifs d’une bonne conscience qui ne soulage que momentanément le corps et l’esprit. Il arrive certes que l’indignation soit suivie d’effets politiques. Dans les mobilisations les plus intéressantes des dernières années, comme le Réseau Éducation Sans Frontières, ou le collectif calaisien C-Sur qui héberge et nourrit les exilés en route vers la Grande Bretagne, beaucoup sont partis d’une indignation de proximité, d’une prise de conscience physique de l’injustice qu’il y a à renvoyer le camarade de classe de ses enfants ou à laisser errer dans les rues des personnes menacées de mort dans leur pays d’origine, quitte à élargir ensuite leurs mots d’ordre. De même, les travailleurs sans papiers en grève pour leur régularisation sont parvenus à se faire entendre lorsqu’ils ont convaincu l’opinion publique qu’il était inacceptable qu’ils cotisent et parfois paient des impôts tout en risquant d’être expulsés. Eux aussi se sont servis de cette indignation comme point de départ d’actions politiques multiformes. Mais bien souvent la transformation n’a pas lieu. L’indignation généralisée n’a empêché ni le massacre de Srebrenica, ni le siège de Sarajevo, ni l’infâme paix de Dayton qui finalement donnait droit aux agresseurs tout en prétendant sauver les agressés. Plus généralement elle est l’affect privilégié des émotions politiques à distance, au mieux inefficaces, au pire complices : trop souvent l’indignation éloigne et spectacularise, se donne en image et en tableau, légitimant ainsi d’avance et malgré elle une déraison d’État bienheureuse de ne trouver en face d’elle que des émotions l’assurant d’être en terrain conquis. Et c’est d’autant plus problématique que depuis des années, la plupart des associations et des coordinations en lutte sur le terrain, du sida aux sans papiers, de la réforme des retraites à celle des Universités, se bat au nom de la plus minimale raison, et non de l’émotion ou d’un grand cœur un peu naïf. C’est un trop piètre et trop convenu portrait du militant en indigné qu’il s’agit ici de récuser.

À cette aune, l’indignation apparaît donc comme un affect bien trop trouble, tant il manque de sens de la distinction et de la hiérarchisation des maux politiques : chacun ou presque s’indigne au quotidien et il y a des indignés derrière toutes les causes. Plus encore, l’indignation risque de conduire à de dangereux fourvoiements tant elle vise toujours des personnes (la notion de dignité est toujours personnelle) sans nous éclairer nécessairement sur les raisons ou les causes qui les ont poussées à agir ainsi. On s’émeut mais on ne comprend pas, on se mobilise mais on ne sait pas comment, et on a dès lors toutes les chances d’entrer dans la sombre dialectique de la velléité et de la déception qui n’est peut-être pas pour rien dans la dépolitisation que dénonce Stéphane Hessel. Non seulement, l’indignation ne suffit donc jamais, n’est que rarement efficace, produit des déceptions décourageantes, mais elle laisse croire qu’elle est toujours le début d’autre chose… C’est sans doute là où la bonne conscience de l’indignation peut devenir contre-productive : est-il si sûr que les plus prompts à s’indigner soient les plus prompts à s’engager dans un projet durable ? Les mobilisations et constructions politiques ne se fondent pas toutes, en leur origine, sur un mouvement d’indignation. La colère d’Act Up est une colère froide, articulée à un travail de contre-expertise poussé, tandis que la colère de l’indignation est une colère chaude, vite montée et tout aussi bien vite retombée.

sur quel affect fonder une politique de l’engagement ?

La faiblesse politique de l’indignation n’est sans doute pas liée, comme certains détracteurs d’Hessel le laissent entendre, à la vanité qu’il y aurait à s’indigner en république ou à résister en démocratie. Elle n’est pas non plus liée à un mélange impossible entre exigence morale et construction politique. Les critiques de Stéphane Hessel qui déclarent qu’un sentiment ne saurait se commander se trompent. Certes, on ne peut pas décider par décret d’aimer, de s’indigner ou non, mais on peut faire effort, s’y préparer, s’y rendre disponible, et c’est une vision bien naïve des sentiments, y compris politiques, que celle qui croit que sa vie affective est étrangère à toute volonté propre.

La faiblesse politique de l’indignation réside sans doute davantage dans la nature de l’affect qu’il révèle. L’indignation est, comme dans le livre de Stéphane Hessel, le cri d’une gauche morale qui vise non le pouvoir, mais la vigilance citoyenne par l’éveil des consciences. À force de vouloir incarner une conscience « morale », elle perd de vue qu’elle ne procède pas d’un affect nécessairement constructif, altruiste, bon et généreux. Il y a, en effet, un risque profond de haine en lui. Spinoza définissait l’indignation comme « la haine envers quelqu’un qui a fait du mal envers un autre » et ne la jugeait « jamais bonne ». Car la haine, c’est le désir que celui qu’on hait soit détruit, désir de meurtre, au moins symbolique : quelqu’un d’indigne ne méritant plus tout à fait d’être considéré comme un homme.

Sur quel affect alors fonder une politique de l’engagement et du bien commun qui puisse résister au cynisme du sarkozysme ? Peut-être sur son contraire, c’est-à-dire, pour rester spinoziste, à la fois sur l’amour et sur la justice, exigeant sens de la complexité, sens critique, patience, loin des flambées de l’indignation. Et non pas la justice vindicative exigeant immédiatement des coupables et des châtiments mais la justice patiente et droite rappelant sans cesse le droit de ceux à qui il est dénié. Donc un amour qui n’accuse pas, ne dénonce pas, mais loue et défend autant qu’il peut ses objets d’élection. Et une justice qui de même accuse bien moins qu’elle ne vise à défendre et à réparer. Par exemple l’amour des Palestiniens et la justice pour les Palestiniens : Stéphane Hessel se trompe quand il place son engagement auprès d’eux sous le signe de l’indignation vis-à-vis de la politique israélienne alors que toutes ses pages témoignent plutôt d’un véritable amour pour ce peuple et d’un très sincère sens de la justice. Car sur le terrain de l’indignation, les Israéliens ne sont pas en reste, et comment leur reprocher de s’indigner des tirs de rockets depuis Gaza, de la charte du Hamas, des cris de haine des journaux des États environnants ? En revanche, sur le plan de l’amour, la position israélienne est bien plus difficilement tenable : que signifie de vouloir vivre sur une terre dont on déteste d’avance les peuples autochtones et limitrophes (ou sous une forme plus infantile encore : c’est pas moi, ce sont d’abord eux qui nous détestent) ? Et de même pour la Justice objective  : est-il juste qu’une terre comportant deux peuples n’appartienne qu’à un seul ?

À l’heure où l’on évoque les dangers d’un fascisme rampant, il est peut-être aussi important de rappeler que le fascisme, c’est-à-dire la coalition violente de tous ceux qui se sentent très subjectivement dans leur bon droit, s’est souvent construit sur le terrain affectif de l’indignation, tandis qu’il n’a jamais supporté très longtemps celui de l’amour et de la justice objective. Et cela même si l’éternelle confusion des sentiments veut que parfois ceux qui croient s’indigner n’agissent en réalité que par amour et inversement.

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Publiée dans Vacarme 55, , pp. 20-24.