Vacarme 57 / Places en action

Places en action avant-propos

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Places en action.
Places à prendre.
Tahrir en Égypte.
Avenue Bourguiba en Tunisie.
Et aussi, Puerta del Sol à Madrid.
Syntagma à Athènes.

Pour autant : toutes les places ne se valent pas. De Tahrir à Sol, de l’Égypte à l’Espagne, l’occupation des sols n’a pas le même sens. Révolution. Insurrection. Émeute. Sur les places se déclinent des événements et des rassemblements très divers. Les places ne disent pas encore leur nom.

Ici, ça ne prend pas. Le Champ de Mars est mort. À Paris, les places de la Bastille, de la République ou de la Nation sont restées sourdes aux clameurs du printemps arabe. On dirait même que toutes les manfestations qui occupent le sol des places sont ritualisées en regard de cette force irruptive qui se nomme insurrection ou révolution.

La place, on la traverse, on s’y réunit, on y parle, on y crie, on y chante, on y résiste et on s’y bat, on y manifeste ou on s’y promène, mais on ne l’habite pas. On étouffe une place de différentes manières. Place des Invalides, place de la République à Paris en 2006 ou Place Bellecour à Lyon en 2010 : deux fois, la police a asphyxié l’espace, deux fois, la police a anéanti le rassemblement.

L’autre jour, sur la place de la République, le groupe féministe La Barbe a ennobli Marianne d’un postiche rouge. Aujourd’hui nous souhaitons mettre des barbes à toutes les places.

En 1765, la place de la République à Paris est un carrefour, rien dessus, pas une statue, on s’y croise sous le ciel immense et, jusqu’en 1900, les voitures et les piétons à ombrelles se partagent le sol. La place est vague comme un terrain ou une idée, offerte à tous les jeux, à tous les possibles. Ce qu’elle doit être à nouveau aujourd’hui. «  Vagor : aller çà et là, errer, s’étendre au loin, circuler, partir à l’aventure [vagantes fabulæ, récits flottants, contradictoires.] » rappelle Emmanuel Hocquard qui circonscrit le vague avec ces mots. Un architecte des places a pour mission d’aménager le vide sans entâmer sa capacité à produire des histoires. Mexico 1968 : l’artiste Francis Alÿs fait rejouer sur le Zocalo (la grande place de Mexico) une révolte célèbre en un Conte patriotique : les bureaucrates mexicains, venus écouter le discours du président Gustavo Díaz Ordaz en 1968, ont couvert la voix du président en bêlant comme des moutons. Francis Alÿs, dans sa vidéo, met en place l’ombre immense du mât qui porte le drapeau ; il place les moutons qui tournent en rond. Parmi eux, un homme qui tantôt les suit, tantôt est suivi. Il en suffit d’un. Et les moutons se révoltent aussi. Cuentos Patrióticos.

Il faut réussir à penser l’inconstruit et le mouvement, même si tout rassemblement politique vole nécessairement la vedette à l’architecture. Car la place à créer est toujours immatérielle. « Les cabriolets, les omnibus, les fiacres semblent avoir une allure plus accélérée, les cochers tournent à tous moments la tête comme si quelqu’un était à leurs trousses. Il y a plus de groupes stationnans qu’à l’ordinaire… on s’entreregarde, une anxieuse interrogation est dans tous les yeux. Peut-être ce gamin, ou cet ouvrier qui court au pluriel en savent quelque chose  ? Et on les arrête, et on les questionne. Qu’est-ce qu’il y a  ? demandent les passans. (Gaëtan Niépovié, 1840, cité par Walter Benjamin).

On peut les prendre à tout instant, pour toute contestation, comme un masque, une panoplie. Une virginité étrange. On entre dans la place, on entre dans la ville, ça y est, on y est. Depuis le commencement du Printemps arabe, la révolution déplace, traverse les frontières, se métamorphose, insaisissable, reconnaissable. Elle habite les écrans : Youtube, liens sur Twitter, réseaux sociaux, al-Jazira. Jamais une vague de révolution n’a fait à ce point de l’écran des ordinateurs et des télévisions une place en soi. Des hommes marchent. Ils chantent. On ne parle pas la même langue. On ne comprend pas ce qu’ils chantent. Soudain, des coups de feu retentissent. Les cabriolets, les omnibus, les fiacres semblent avoir une allure plus accélérées… Le mouvement de l’œil sur l’écran cherche le hors-champs, sans l’intention de pister les tueurs mais pour voir, inventer, imaginer la place qui sera peut-être un jour la nôtre.

Notre vieille place de la République n’est plus une prairie, on n’y chasse pas le bison, elle n’est pas un lac où on pourrait pêcher de beaux poissons qui tiendraient au corps toute la nuit. Les lieux d’aventure sont ailleurs. Les nouveaux récits de la ville s’articulent dans ses parages, dans ses rues adjacentes, celles qui tournent, contournent, détournent les places officielles, les lieux établis. Les migrants qui débarquent à Paris avancent à tâtons et cherchent frères, cousins, amis, d’autres avec qui s’allier pour habiter cette ville qui ne veut pas d’eux. Qui les rejette. Sous la voûte, aux rond-points, sur les terrains vagues, dans les gares, apparaissent, dans le bruit des voitures, des conversations, des échanges minuscules. Je suis là, je suis là, je suis dans la gare, où êtes-vous. Excusez-moi monsieur, mais vous êtes où  ? Ici c’est Gare du Nord. Des mots qui font place. Ceux-là qui sont les plus privés de savoir commun et partagé sur la ville, qui n’en saisissent pas la charge singulière d’histoire, élargissent l’espace qui nous est propre avec leurs trajets et leur apprentissage sauvage. La rue se dilate.

Les barricades de poubelles vertes et de panneaux de circulations empilés devant les porches des lycées construisent elles-aussi des contre-places éphémères qui font signe vers des barricades plus anciennes. Ce qui est en jeu désormais, ce n’est plus de tenir une position mais d’organiser autrement la circulation des paroles et des marchandises. Les barricades suscitent des adresses, des échanges, et même, en parallèle, d’autres conversations que celles des migrants, celles des piétons qui passent et qui s’arrêtent. Un espace est créé pour entendre, écouter et parler, là où le flux des voitures couvre habituellement les mots, si près de la République devant le lycée Turgot. Mots en barricades.

Le dossier qui suit est une tentative de saisir ce qu’est une place aujourd’hui. La documentation de terrain — jamais assez creusée, jamais assez construite — s’enrichit des signatures à la première personne et de la variation des formes. Écart nécessaire pour dire le désir d’une place plus grande. Désir d’action et désir de parole en guise de monument. Une place de paroles et pourquoi.

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Publiée dans Vacarme 57, , pp. 140-145.