Vacarme 57 / Places en action

Jaurès-mésami

par

Comment se tenir dans un lieu où l’on n’a pas de place ? Quand la ville, par différents tours de passe-passe, escamote les étrangers tout juste arrivés sur son sol, ceux-ci inventent un Paris invisible, dont le tracé se juxtapose à celui des riverains. Indifférente à toutes les commodités et aux intentions de l’aménagement urbain, la place ici se configure par la présence, se tient comme une conversation.

1. arrivées

— C’est quoi, « arriver » ? Je ne comprends pas « arriver ».

Gare de Lyon, oui Gare de Lyon, c’est où ? C’est là.

Ils sont maintenant deux qui sortent ensemble de la gare et qui remontent la rue de Lyon jusqu’à la place de la Bastille.

Gare du Nord, ils sont deux et cherchent la Gare de l’Est, ils n’ont pas la moindre idée d’où ça se trouve, ils descendent vers le métro. Un homme veut leur vendre un billet pour la Gare de l’Est : c’est vingt euros, c’est une heure de train. Ils se méfient, vingt euros, ils hésitent. Ils finissent par demander à une femme : Gare de l’Est ? C’est une station de métro, c’est à cinq minutes.

Nuit de novembre, glaciale, arrivant d’Italie il ne porte qu’un tee-shirt.

Gare de Lyon à sept heures du soir, fin décembre 2010. Il marche, un Africain lui demande s’il est afghan et lui propose d’aller Gare de l’Est. Ils prennent le métro. Arrivé Gare de l’Est, il cherche en vain les Afghans, il fait plusieurs fois le tour de la Gare, sans les trouver.

Gare de Lyon, ils sont six à sortir sur le parvis, 16 heures, mois de mai, ils descendent vers l’arrêt de bus. Le premier conducteur du 65 les refuse, le deuxième s’en fiche des billets — ok mettez-vous là, je vous préviendrai quand ce sera Gare de l’Est.

Place de la Bastille, ils disent « salam » à un homme tadjik qui ne leur répond pas et disparaît dans la nuit. Ils attendent longtemps, il fait froid. L’homme revient, ils remontent ensemble jusqu’à République, puis boulevard Magenta, tournent rue de Lancry, ils arrivent quai de Valmy.

Il arrive Gare de Lyon avec un autre garçon, une heure trente dans la nuit, ils savent qu’ils doivent aller Gare de l’Est mais ils ne trouvent pas. Ils y arrivent le matin après 10 heures.

Alors qu’il tourne en rond autour de la Gare de l’Est, un homme lui propose de la soupe et lui indique un endroit où dorment beaucoup d’Afghans. Il y passera deux nuits.

Il a rendez-vous Gare de Lyon avec N., qui revient des Alpes où elle était en vacances. Mais alors qu’il arrive à la gare il croise une famille afghane, avec un bébé, complètement perdue. Ils viennent d’arriver en France, ils ne savent pas où aller. Mais qu’est-ce que tu fous ? demande N. au téléphone, qui l’attend sur le quai.

À l’arrêt du bus 65 devant la Gare de l’Est ils demandent à un Afghan où sont les autres, l’homme leur indique le parc (square Villemin), presque désert à cette heure où tous vaquent aux activités du soir — soupe, inscription pour le bus, foyer... Quelqu’un leur explique : aller vers la Seine (le Canal) ensuite à gauche direct, passer le premier pont, le deuxième, au troisième c’est là.

Gare de l’Est : il y va tous les jours, il passe sans s’arrêter, il regarde à droite, à gauche, s’en va — il va voir si son cousin, dont personne n’a de nouvelles depuis deux ans, ne serait pas arrivé là-bas.

Gare de Lyon, vingt-trois heures passées, pour gagner son hôtel il prend la sortie grandes lignes, il aperçoit deux hommes qui essaient de téléphoner dans une cabine, il ralentit — Vous êtes afghan ? Ils viennent d’arriver, ils sont complètement perdus. Avec eux une femme, un petit garçon de quatre ou cinq ans, une fillette à peine plus âgée. Il les accompagnera en métro Gare de l’Est, ils y seront vers minuit, la porte du parc est fermée, il leur montre des bancs, il ne peut rien de plus pour eux. Il doit rentrer à l’hôtel avant qu’il ne ferme. Il ne les revoit jamais.

À Jaurès, tout le monde avait déjà mangé, les gens patientent pour le bus, ils demandent ce qu’ils doivent faire : ils viennent d’arriver, ils n’ont rien pour dormir. Sous le pont des gens leur donnent des sacs de couchage, moyennement propres, demain il faudra vous inscrire pour le bus du « camp ».

Maintenant ils n’aiment plus aller là-bas, Gare de l’Est, le parc — pourtant s’y donnent rendez-vous, ne restent pas un mois sans y passer, y prennent des nouvelles du pays qui ne sont pas sur www.bbc.co.uk/persian/afghanistan.

La semaine dernière il est allé Gare de l’Est, il a attendu un ami une heure, il est parti.

Gare de Lyon, 11 heures ou minuit encore, il sort toujours par grandes lignes, un homme accompagné d’un petit garçon, parle en pachtou au téléphone — tous deux semblent complètement perdus, il les aborde. L’homme parle depuis une heure avec son oncle venu les chercher en voiture de Hollande : ils n’arrivent pas à se trouver dans la gare. Au téléphone l’oncle dit : je suis là, je suis là, je suis dans la gare, où êtes-vous ? Il demande à l’oncle de passer le téléphone à un Français à côté de lui : excusez-moi, monsieur, mais vous êtes où ? Ici c’est Gare du Nord, répond le Français. Tout s’explique. Chez un Grec il leur achète des jus d’orange et les accompagne Gare du Nord. Ils trouvent l’oncle, avec son couvre-chef du Panshir à la Massoud, et sa voiture — il est invité en Hollande mais il n’ira jamais parce qu’il a perdu leur numéro de téléphone.

Il marche dans la rue le soir, quelqu’un l’appelle par son nom, lui tape l’épaule, il se retourne : c’est son cousin — les deux jeunes hommes se tombent dans les bras.

2. Paris Paris

printemps

Mois de juin froid et pluvieux. S., solitaire, hanté de visions tragiques et peinant à quitter son enfance, dort sur un banc le long du canal Saint-Martin, en tombe parfois pendant son sommeil, se lève pour marcher lorsqu’il pleut dru. Une nuit, un rêve terrible le réveille en sursaut : sa mère est là, lui dit allez viens mon fils rentre à la maison. Le jeune homme ouvre les yeux, telle est la réalité : sa mère est morte en janvier, il est couché sur un banc parisien, il pleure beaucoup.

fin d’été

Le canal Saint-Martin est une promenade fréquentée par les bateaux Arletty et Marcel Carné (Canauxrama).

Une promenade romantique et insolite — l’histoire des quartiers du « Paris des Parisiens », racontée au fil de l’eau — canal aux eaux tranquilles, bordé d’arbres centenaires, enjambé par d’élégantes passerelles — 4 bouillonnantes doubles écluses, 2 ponts tournants — «  l’atmosphère » de l’Hôtel du Nord créée par Marcel Carné, Arletty et Louis Jouvet, — le plaisir des promeneurs le long des berges animées par de jolies boutiques et des bistrots au charme rétro.

Le guide devait en avoir marre de rester le bec dans l’eau en passant sous le pont de la rue Louis Blanc et à l’approche de la voûte La Fayette, où s’abritaient jusqu’au 20 juillet 2010 presque deux cents « types louches », « types louches qui font un feu », comme l’indique la légende des photos des berges du canal que l’on trouve sur Flickr.com, le gros site de partage d’images. À la fin de l’été dernier, une cinquantaine de touristes allemands mangeaient une énorme Forêt Noire dans la salle de restaurant du bateau, épuisés de voir de si près le Paris des Parisiens — un peu canaille tout de même. Canauxrama propose aussi, sur réservation, des Croisière Coktail Prestige, Croisière Déjeuner Opéra, Croisière Dîner Dansant Ile aux Cygnes etc.

Un jour avec des amis on est venu à Jaurès et on a vu que les policiers sont passés et qu’ils ont tout ramassé, les sacs de couchage, ils ont dit plus le droit de dormir ici, il faut partir. Avant ils venaient une fois par semaine, les policiers, avec ceux qui nettoient la ville, ils nettoyaient partout, mais cette fois-là ils ont rangé tout. Après toujours ils ont mis un mec pour empêcher les gens de dormir. Doucement doucement les gens ont quitté cet endroit, je ne sais même pas où dorment les gens maintenant, ils ont fermé le parc aussi, on ne peut plus y dormir, il y a eu un problème, une bagarre là-bas, alors ils ont fermé.

Depuis la berge on peut répondre coucou aux passagers enthousiastes du Marcel Carné qui remonte lentement vers le bassin de la Villette, haut-parleur à plein volume dans la torpeur de l’après-midi. Les hautes grilles qui ferment l’accès à la voûte La Fayette sont doublées de barbelés géants, il n’y a pas âme qui vive. En surplomb, accoudés à la balustrade qui domine la fin du canal — dans cet endroit de la Place de la Bataille de Stalingrad que l’on nomme « Jaurès » par extension du nom de la station de métro — on voit toujours un ou deux « types louches », sentinelles du camp disparu, plus nombreux à mesure que l’après-midi avance et qu’approche l’heure de la soupe de l’Armée du Salut, plus tard l’heure des rassemblements pour les bus. Ceux qui sont là n’attendent pas forcément pour manger. Cet endroit inhospitalier pour les Parisiens, qui le traversent à la hâte en raison du vacarme de la circulation intense et en tous sens — point de jonction affolant des grands axes du nord-est parisien, avenue Jean Jaurès, avenue de Flandre, boulevard de la Chapelle, rue Lafayette, boulevard de La Villette, circulation sans rond-point mais scandée d’une série de feux où voitures et piétons sont au corps à corps, pression accentuée encore par le passage incessant du métro aérien dont l’enjambement constitue une sorte de menace, ombre et tonnerre au-dessus des têtes — ce lieu impropre à la halte des locaux vit d’une fragile et discrète existence parallèle (néanmoins immortalisée par les street views de Google Maps). Types accoudés en surplomb du canal, types appuyés ou perchés sur les barrières qui délimitent la chaussée au début du boulevard de La Villette ou devant l’avancée piétonne à l’entrée de la station Jaurès. Juxtaposition d’une place presque villageoise, exotique, lenteur soudaine dans la vitesse furieuse de la zone, bruit qui chute pour laisser place aux conversations, place pour se montrer, se reconnaître — quand ici les autres (les locaux) ne vous voient pas. À peine plus loin, sous le métro aérien, on joue au foot sur un terrain grillagé. Août, fin d’après-midi radieux, j’aperçois H., A. et leurs copains, perchés sur les barrières devant l’entrée du métro, dans leurs poses désinvoltes d’adolescents las — sortis de la rue depuis des mois, désormais collégiens, jeunes à iphone et fils dans les oreilles, revenus se poster là, vacillement entre deux existences, en repos dans le maesltröm tonitruant qui les encercle, en conversation — avec un ami moins chanceux ? L’éloignement de la zone est désirable, c’est la voie du salut — pour son CAP, H. choisit un établissement du xve arrondissement.

À vingt mètres, à l’entrée du quai de Jemmapes, c’est l’heure de la soupe de nuit de l’Armée du Salut — 19 heures, les pauvres dînent tôt. Scène visible en surplomb par le flot des Parisiens qui montent à cette heure-là les escaliers du métro Jaurès, jusqu’au premier palier, où l’on cesse d’avoir vue sur la rue — scène inaperçue, les vies des uns et des autres en un même lieu se juxtaposant.

— C’est un petit, un nouveau. Il est arrivé hier, me dit un jeune homme en désignant un gamin d’une douzaine d’années, il se tient à côté de jeunes adultes, très droit et comme étiré sur lui-même pour paraître plus grand, cherchant une attitude qui serait appropriée au lieu, désinvolte et montrant sa familiarité avec la situation, tandis que ses yeux observent tout ce qui l’entoure avec avidité et une stupeur enfantine. Mais sans cesse il corrige ce qui est enfantin, vieillit son regard, joue l’assurance.

C’est la fin de l’été, fraîche, mais la vie dehors est encore légère. Quelques personnes descendent avec leur barquette manger au bord du canal, d’autres cherchent un banc. Pourquoi certains, dont ce soir-là une famille — un père, peut-être un oncle, deux fillettes, pas de mère — mangent à la hâte, debout sur le trottoir du boulevard de La Villette, dos à la circulation, une des fillettes a posé sa barquette par terre, un pigeon la lui dispute, qu’elle chasse. Un vieux Chinois aux cheveux blancs avale très vite sa nourriture — ce n’est pas un dîner — tassé sur lui-même et presque face écrasée contre le mur, se punissant ou cachant sa honte d’en être là.

«  Le maire du xe arrondissement reconnaît enfin les retombées plus que positives de la politique de lutte contre la délinquance prônée par le Gouvernement. Alors qu’il n’y a pas si longtemps notre canal Saint-Martin était squatté par les Enfants de Don Quichotte, notre jardin Villemin occupé, depuis des années, par des exilés, aujourd’hui enfin une pointe de gratitude de la part de la gauche, qui ouvre petit à petit les yeux, apparaît. OUI, il devenait plus qu’urgent, pour la protection des migrants comme des résidents, de fermer tous ces camps insalubres ouverts sous la voûte La Fayette, le pont Louis Blanc ou encore le long du canal Saint-Martin… »

Benjamin Lancar, Président des Jeunesses Populaires UMP, conseiller régional Île-de-France, novembre 2010.

Les tentes sont désormais plantées (derrière des grilles, encore) sous le métro aérien, à Jaurès, Jaurès, nom qui flotte sur un monde et ses codes, mot français facile à prononcer. « Moi Jaurès-mésami » ­— c’est à Jaurès que je retrouve mes amis. L’entreprise municipale d’invisibilité est réussie : les « camps insalubres » ont cessé de défigurer le Paris des Parisiens, ils se blottissent sous les voies, sous les pieds des Parisiens du métro, entrevus en éclair par les Parisiens en voiture sur le boulevard de La Villette ou piétons dans ce tronçon bruyant qui va de Jaurès à Colonel Fabien — peu emprunté, sinon par des riverains pauvres, et sûrement pas par le touriste en quête du charme rétro, jolis bistrots, atmosphère. Parfois les Parisiens du coin s’organisent : quai de Valmy, les habitants d’une vaste copropriété laissent une galerie de l’immeuble, ouverte sur jardin, à disposition des Afghans chaque nuit, à condition qu’ils laissent les lieux propres et libres au matin.

Deux jours après son arrivée, alors que le matin il époussette la neige qui constelle son sac de couchage sous le pont du camp Hazara/Louis Blanc, S. se hâte d’aller à la Tour Eiffel avec ses amis. Il a entendu son nom, il a vu son image à la télé, mais il n’arrive pas à s’en faire une idée. Là-bas ils aimeront surtout cette foule très tranquille qui parle toutes les langues, pendant une heure ne sont-ils pas des touristes comme les autres ? Baisse de tension dans la ville étrangère. L’hiver dernier, S. A., encore ahuri d’être débarqué là (mais parvenu, in’ch allah, dans cette France — un pays pour le savoir, l’éducation — que son père lui avait recommandée avant d’être assassiné), se promène tout un week-end de février autour de la Tour Eiffel. Avec un autre adolescent, ils se photographient, pose sérieuse, visage grave, debout adossés contre un arbre du Champ de Mars, devant une perspective grandiose, une statue, etc. Je fais défiler les images sorties de la carte mémoire de l’appareil photo de son copain, qu’il garde précieusement dans sa poche : ils m’évoquent ce jour-là de jeunes héros de roman xixe, montés à Paris avec trois sous en poche, logés dans une chambre sordide, n’ayant bientôt plus de quoi payer l’entretien de leur linge et devant dissimuler l’usure de leur habit pour faire bonne figure. Sur les perspectives gelées du Champ de Mars ils font bonne figure, frêles et droits dans leurs blousons trop minces, par instants éclate leur joie — ébullition joyeuse d’être jeune à Paris. Derrière, la roue de la fortune qui les a menés jusque-là continue de tourner — chance, malchance. Comment se rendre favorable le sort qui les jette dans la mêlée depuis un certain jour de leur enfance où tout s’est emballé, là réside tout l’effort — c’est déjà un miracle d’être vivant jusqu’ici.

À la Tour Eiffel en été, A. B. va vendre à la sauvette des bracelets qu’il a fabriqués dans son camp de fortune de la Porte de Clignancourt (des mois qu’il dort sous un tunnel sur une voie désaffectée, parce qu’il a « refusé la maison de Sarkozy », dit-il fièrement, c’est à dire un logement en Cada à Metz — Metz ! Qu’est-ce qu’il irait y faire quand c’est à Paris qu’il veut être ? Réalisant trop tard que l’administration ne lui laissait pas le choix). Industrieux, impatient, au fil des semaines rageur ou abattu par la vie décourageante qu’il mène ici. Me montre une photo de sa mère dans sa belle boutique de confection de Kaboul, photo­graphiée par la BBC, il voudrait lui acheter une vingtaine de machines à coudre et les lui expédier. Où achète-t-on des machines à coudre en gros ? Folie des grandeurs de A. B. qui n’a pas un sou à la fin de l’été, les policiers ont pris toute sa camelote pour les touristes — money big problem.

H. cessera d’être déçu par la Tour Eiffel le soir du feu d’artifice du 14 juillet — cette nuit-là elle prend sa vraie tournure.

Plus tard, S. A. aimera le Pont des Arts, le soir, car il y a des jeunes gens qui jouent de la musique, des amoureux. Cependant, pour un arbitraire test osseux, la France qu’il a choisie le met à la porte.

À Jaurès je ralentis, je regarde à droite, à gauche, la circulation s’assourdit, la zone se resserre, se constitue maintenant de visages — je connais ce sentiment, ce léger qui vive, éprouvé petite en traversant la place du village : il va y avoir des gens à saluer, qui ? verra-t-on untel ? etc. Je finis par reconnaître que des personnes en exil me rendent les lieux familiers, la ville habitable.

Post-scriptum

Emmanuelle Gallienne écrit et travaille avec des migrants dans le XIXe arrondissement de Paris et en proche banlieue.

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Publiée dans Vacarme 57, , pp. 146-162.