Vacarme 57 / Places en action

Polices en place

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Les places sont des lieux d’expérimentation de toutes formes. La place Bellecour à Lyon, le 21 octobre 2010, et la place des Invalides à Paris, le 23 mars 2006, ont l’une et l’autre laissé le champ libre à l’invention d’une nouvelle répression. Souricière à Lyon pour ceux qui ont eu le malheur d’être assimilés à casseurs et compagnie. Et liberté totale accordée aux mêmes quand ils saccagent et prennent d’assaut avec une grande violence un cortège de manifestants. Trop active ou délibérément passive, la police modèle la place en fonction d’impératifs politiciens. Bellecour et Invalides : deux anti-places.

Paris. Esplanade des invalides. 23 mars 2006

par Fabien Jobard

Située dans le septième arrondissement de Paris, l’Esplanade des Invalides est un rectangle de pelouse de 122 500 m2, dessiné au XVIIIe siècle, aujourd’hui traversé de deux voies de circulation perpendiculaires. Il est planté d’arbres sur ses grands côtés, et est bordé par la Seine au nord et l’Hôtel des Invalides au sud. La rue de l’Université qui la ­traverse mène à l’entrée nord du Palais Bourbon, tandis que l’une des voies latérales, la fameuse rue Esnault-Pelterie qui vit les premiers affrontements étudiants/gendarmes mobiles dans la soirée du 5 au 6 décembre 1986, longe le ministère des Affaires étrangères pour déboucher, à droite, sur l’entrée du Palais Bourbon. Plus discrètement, la voie sud amène au boulevard qui héberge feu la Commission nationale de déontologie de la sécurité.

Le 23 mars 2006, un cortège de quelques centaines de milliers de manifestants réunis contre le projet de Contrat de première embauche (CPE) en examen au Conseil constitutionnel se dirige vers l’Esplanade. L’y attendent des journalistes (casqués), des compagnies républicaines de sécurité, des gendarmes mobiles, des policiers parisiens membres de diverses unités (brigades anti-criminalité, section sportive, etc.), des équipes de police judiciaire, et des « nébuleuses » ou « JV », « jeunes violents [1] ». Ces derniers ont précédé le cortège et se sont livrés à des violences considérables. Ils ont ensuite patiemment attendu les premiers éléments du cortège pour les courser, les harceler, les frapper parfois très lourdement. Les policiers eux-mêmes en sont surpris : « Vous savez, j’ai des civils de chez nous qui sont venus ici et qui étaient limite de voir le psy. Les violences auxquelles ils ont assisté, le fait qu’ils étaient au milieu de tout ça, désarmés, je vous assure qu’ils étaient traumatisés. Que voulez-vous ? En face, ce ne sont pas des enfants de chœur. Les nôtres ont vraiment eu peur » (cadre policier, Préfecture de police). « Il faut dire, les types de banlieue, ce sont vraiment des violents. Ils frappent fort, ils sont vraiment cruels. Je me souviens d’un type sur l’Esplanade. Nous, dans notre langage, c’était typiquement la « mouvance contestataire » : treillis, la crête sur le crâne, tout l’attirail. Les types lui ont foncé dessus, ils lui ont mis une vraie danse : l’ont cogné à terre, le gars, il faisait peine à voir. Non, vraiment, ce ne sont pas des tendres, on ne peut pas dire » (cadre CRS, Préfecture de police).

La peur ? Elle inhibe, elle sidère. Mais les policiers étaient alors, on l’entend, « désarmés ». On sait ce qu’il en est des maintiens de l’ordre en sous-préfecture [2]. Mais à Paris, on ne laisse jamais des policiers « désarmés », surtout que les « JV » se sont déjà manifestés au cours du cycle anti-CPE. Ce même jour du 23 mars, tout au long du cortège, ils ont essaimé les balayettes, les coups, les vols, jusqu’à bloquer le cheminement de la manifestation, en haut de la rue de Rennes [3]. Par ailleurs, l’esplanade des Invalides a — de mémoire policière — fort mauvaise allure. Une place trop vaste, trop glissante, qui rend hasardeuses les courses-poursuites. Une place dont les abords sont si sensibles qu’ils obligent à une surconsommation de forces statiques, occupées à empêcher la traversée du pont Alexandre III vers l’Élysée, ou les abords de l’Assemblée nationale. Une place enfin dont les rues qui y mènent empêchent toute intervention faute de voir les groupes se disperser vers la rue de Varenne (Premier ministre) ou la rue de Grenelle (ministère de l’Enseignement). L’ombre de Cyril Ferez, militant syndical alors toujours dans le coma depuis une charge menée sur la place de la Nation quelques jours plus tôt, plane sur l’Esplanade. Posons ce paradoxe : c’est la peur de la violence, la peur de la bavure, qui empêche. « Désarmées », les forces de l’ordre assistent, impuissantes, au long spectacle de la violence.

Quelques jours plus tard, le 28, une manifestation semblable est appelée. Elle met aux prises les mêmes acteurs, pour les mener, cette fois, place de la République. Nicolas Sarkozy, ministre de l’Intérieur, au surlendemain des Invalides, a convié les médias à une séance de reprise en mains sur le maintien de l’ordre. Place de la République, on trouvera des « JV » en nombre, et des « mouvances contestataires ». On trouvera aussi des policiers en civil, une déviation précoce du cortège, des interventions musclées des services d’ordre syndicaux, des charges (de celles que l’on disait impossibles quelques jours plus tôt) et des canons à eau. À 21h, la chaîne d’informations CNN interrompt ses programmes pour un « breaking news » spectaculaire sur la place de la République, comparée à « la place Tian An Men de Pékin ». À 21h15, pourtant, les affrontements s’éteignent, l’ordre est rétabli, et Nicolas Sarkozy au nord de la place, serre les mains de policiers en uniforme, les félicite et quitte les lieux. Tout sépare la place de la République de l’esplanade des Invalides quelques jours plus tôt. Comme si la place de la République avait été appelée à déployer une cérémonie de rétablissement de l’ordre et à consacrer l’homme providentiel. Cette cérémonie ne pouvait être efficace que si l’ordre avait été au préalable menacé. « Désarmés », les policiers l’ont-ils alors été par leur propre ministre, heureux de démontrer l’éclat de ses forces, face à un Premier ministre englué dans un affrontement sans issue avec la jeunesse ?

Sans doute le ministre de l’Intérieur n’a pas eu à mettre en œuvre un pareil scénario. La peur a certainement fait le nécessaire sur l’Esplanade. L’esplanade des Invalides a été — le temps d’un déchaînement de violence — comme la paillasse d’un laboratoire politique. La thèse politique directrice du bientôt candidat à l’élection présidentielle de 2007 s’est montrée comme validée par le vide de l’inaction policière : ce n’est plus un clivage droite/gauche, ce n’est plus un clivage ouvriers/classes supérieures qui structure la société française, mais ce clivage sourd, que tout peut faire éclater, entre barbarie et civilisation, chaos et paix, racaille et gens biens.

On se souvient qu’en allemand « Demonstration » est le terme employé pour « manifestation ». Un instant de suspens de la force publique fit de l’Esplanade des Invalides, le 23 mars 2006, le lieu d’une violente démonstration politique.

Lyon. Place Bellecour. 21 octobre 2010

par Olivier Cahn

Située dans le deuxième arrondissement de Lyon, la place Bellecour est un espace piétonnier trapézoïdal de 62 000 m². Elle est plantée d’arbres dans ses longueurs et entourée de deux voies de circulation à sens unique auxquelles s’ajoute, au nord, une voie réservée aux transports publics. Elle est bordée d’un ensemble homogène de bâtiments, érigé à la demande de Bonaparte, qui l’encadre sur ses quatre côtés. Il est percé d’une dizaine de rues de dimension modeste, sauf en son coin sud-est où une voie plus large relie Bellecour à la place Antonin Poncet, plus petite, qui rejoint les quais de Rhône.

À l’occasion du récent mouvement social contre la réforme des retraites, cet espace habituel de rassemblements festifs ou protestataires a été le théâtre d’une opération de maintien de l’ordre dont les conditions d’exécution peuvent troubler le chercheur autant qu’inquiéter le citoyen [4]
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Le 21 octobre 2010, le ministre de l’Intérieur s’étant transporté la veille à Lyon en réaction à de violents heurts, un dispositif impliquant plusieurs centaines de policiers a, peu avant midi, été déployé. Il consistait dans un cordon de gendarmes mobiles encerclant la place et, dispersés sur l’esplanade, un groupe du Groupe d’intervention de la police nationale (GIPN) et des unités composées de CRS ou de policiers en civil casqués, dont certains à moto. Il intégrait aussi un canon à eau et un hélicoptère en vol stationnaire au-dessus de la place. En début d’après-midi, il s’est transformé en souricière. Le passage entre les places Poncet et Bellecour a été, comme les autres accès à cette dernière, fermé pour séparer les manifestants en deux groupes — trois à cinq cents personnes se trouvant ainsi prise dans la nasse. Leur tentative de forcer le barrage a été repoussée avec du gaz lacrymogène et, peut-être, des tirs de flashballs. Les personnes présentes sur la place Poncet ont été alors incitées à débuter la manifestation au prétexte que l’autre groupe ne serait libéré que lorsqu’elles auraient évacué les lieux. Aux sorties de la place Bellecour, un tri fondé sur l’apparence aurait alors été initié — seules les personnes ne correspondant pas à la perception policière de l’émeutier potentiel étant autorisées à partir. Les images confirment effectivement l’homogénéité en âge et habillement des individus retenus [5]. Vers 17 heures, ces derniers ont été rassemblés dans un angle de la place et soumis, sans que leur attitude semble toujours le justifier, à des tirs de grenades lacrymogènes, des charges sporadiques et un arrosage au canon à eau. À partir de 18 heures, ils ont été progressivement relâchés à mesure qu’ils étaient soumis à un contrôle d’identité et une fouille. Certains ont aussi été photographiés. L’accès à la place Bellecour a ensuite été interdit jusqu’aux alentours de 21h30.

Cette opération appelle la critique à deux égards.Par l’atteinte aux principes de nécessité et de proportionnalité dans l’usage de la coercition, elle est peu compatible avec les exigences du code (de procédure) pénal(e) et de la Convention européenne des droits de l’homme. L’institution judiciaire, saisie de plaintes, condescendra peut-être à le vérifier. Il faut l’espérer car, si des infractions ont été perpétrées, les sanctionner éviterait que ne s’insinue un sentiment d’impunité de l’illégalité dans le maintien de l’ordre. Espérons aussi que si des poursuites se justifient, elles ne seront pas dirigées contre les fonctionnaires subalternes qui savaient le prix actuel de l’expression d’un désaccord. La mansuétude judiciaire envers la police nous a toutefois valu plus de condamnations que d’éloges par la cour européenne des droits de l’homme notamment.

Cette garde à vue foraine initie, de surcroît, la banalisation du recours à des techniques réservées jusqu’alors aux manifestations internationales et/ou altermondialistes impliquant des groupes subversifs organisés. Cette dérive s’inscrit, certes, dans la politique gouvernementale tendant à faire disparaître de l’espace public toutes les expressions du malaise social [6] mais elle constitue une régression dans un domaine où les autorités françaises ont su développer une expertise dans l’adaptation des actes de police aux formes de protestation. L’État s’enorgueillirait à continuer de préférer, en cette matière, l’influence de Maurice Grimaud, préfet de police qui fit tout pour éviter un bain de sang en mai 68, à celle de Maurice Papon, son prédécesseur.

Post-scriptum

Olivier Cahn enseigne en droit à l’Université de Cergy-Pontoise.

Notes

[1Termes propres à la doctrine policière. Nous n’avons pas été personnellement témoin de ces faits. Le matériel utilisé est tiré d’entretiens avec des cadres policiers de la Préfecture de police et du ministère de l’Intérieur, avec des responsables syndicaux, des manifestants et des spectateurs, ainsi que d’un dépouillement parcellaire de la documentation administrative liée au maintien de l’ordre (notices pratiques, règlements de service, etc.) et de la presse, puis de la participation aux dispositifs liés aux manifestations lycéenne de 2008.

[2Fabien Jobard, « Drame préfectoral », Vacarme 31, 2005.

[3Olivier Fillieule, Stratégies de la rue. Presses de la FNSP, 1997.

[4N’ayant pas été témoin de ces faits, le matériel documentaire utilisé est constitué de témoignages recueillis auprès de participants à la manifestation corroborés par des articles parus dans la presse quotidienne nationale et/ou des documents iconographiques et vidéo disponibles sur internet. Cf. particulièrement www.collectif21octobre.fr.

[6Archives de politique criminelle, « Espace public - Surveillance et répression », n° 32, 2010.

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Publiée dans Vacarme 57, , pp. 164-175.