Vacarme 57 / Places en action

Journal de barricades : octobre 2010, extrait

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Les moellons et les omnibus — tout le matériel des barricades du xixe siècle — ont laissé la place aux poubelles vertes au cours des blocus improvisés par les lycéens. Barricader la rue est devenu désormais un exercice d’improvisation et de mobilité politique. « Place à la rue — toujours — mais autrement. »

14 octobre Je commence par le plus proche. Préoccupés par leur retraite, les lycéens construisent des barricades à grands renforts de poubelles vertes. Avec elles, ils réinventent la place en imposant à l’ordre externe de la ville leur loi de constructeur éphémère : pas étonnant qu’ils opèrent devant leur lycée, dans leur quartier, sur un lieu du quotidien qui signe sans doute pour eux l’effacement possible du public et de l’intime. Je n’arrive pas à croire que des lycéens pas encore entrés dans l’âge adulte, encore à l’abri du marché du travail, se préoccupent à ce point de leur vieillesse, qu’ils construisent des barricades pour le signifier. Autre chose est en jeu pour eux. Pour moi, au moins.

Tout se passe dans un morceau de ville proche, une portion de rue fréquentée tous les jours, à pied, en bus, seul ou à plusieurs. Pas un lieu à se réapproprier, un lieu qui vous appartient déjà. Un lieu qui déborde aussi votre appartenance, puisqu’il appartient tout aussi bien à d’autres : à d’autres genres, à d’autres générations. Quand un monde délocalisé fait peser sa loi globale sur tous, la barricade s’accroche à un terrain et à un temps unique : à saisir dans la mémoire de ses gestes [1]. Le morceau touché par la barricade devient une archive de la ville. Je décide d’élever cette condition existentielle de la barricade en condition d’exploration. Je vais partir à pied de la rue Marcadet, la rue où j’habite, et je vais marcher en arc de cercle, marcher en direction de la périphérie jusqu’à la petite ceinture. En chemin, je vais observer, décrire toutes les barricades de tous les lycées que je vais rencontrer.

Les grandes friches de mon enfance seront retraversées au cours de cette marche : le marché aux puces, la porte de Clignancourt, le périphérique qui longe le collège Utrillo, la piscine Clignancourt, le lycée François Rabelais, le KFC qui remplace le café parisien au pied duquel le truand Mesrine s’est fait mitrailler, alors que je revenais, enfant, un samedi ou un dimanche, d’une promenade au bois de Boulogne. Je croiserai aussi en chemin l’hôpital Bretonneau. Les barricades, c’est du temps remis à zéro.

C’est parti. Je marche dans la ville.

Un premier lycée est situé à quelques mètres de la rue Marcadet : c’est le lycée professionnel Ferdinand Flocon. Flocon : membre du Gouvernement ­provisoire créé le 24 février 1848 à la suite de quelques journées révolutionnaires truffées de barricades. L’homme — peu dissert — était caricaturé dans les journaux sous la forme d’une pipe.

Il est 8h15, ce 14 octobre, et la pipe est fumante. Une barricade est en cours de construction. Deux, puis trois poubelles vertes. Des tables. Des morceaux de bois. Une forme hétéroclite mimétique de l’agrégation éphémère d’une large nébuleuse de lycéens appartenant à la France de la diversité. Mais les portes du lycée sont toujours ouvertes. Étrange. Les insurgés ne sont pas encore seuls. Je tourne la tête. Un proviseur est là. Yeux noirs. Regard resserré. Debout derrière un bureau dressé en travers, ce proviseur-là défend son établissement. Il fait face aux émeutiers.

Il est furieux et sa colère maintient la fiction de la rue et du bâtiment républicain visé par la barricade. C’est du façadisme politique. J’apprends qu’il suffit d’un proviseur debout, pratiquant jusqu’au désespoir la convention de la rue pour qu’une barricade reste invisible. Corps contre corps. Les barricades d’aujourd’hui comme celles d’hier — quand elles sont des barricades spontanées, jeunes, mobiles, éphémères — barricadent l’extérieur pour faire exploser la rue. Avec elles, on fait de la place. Comment comprendre leur geste sinon ? Les émeutiers ne barricaderaient pas l’accès d’un lycée dans lequel ils ne veulent plus entrer. On barricade pour que la rue s’arrête et se dilate. L’issue bloquée crée par différence la place qui n’existe sinon plus dans Paris. Les barricades sont une réponse architecturale donnée au présent par ceux qui, en raison de leur âge, ne pratiquent pas les places mortes. Quelques poubelles vertes rassemblées détournent le cours de la rue.

Un grand bruit. Des cris. Des rires. Un proviseur vient de recevoir une poubelle sur la tête dans l’exercice de ses fonctions. La poubelle était molle, mais le succès est immédiat. La cible disparaît. Les portes du lycée se referment. La place est libre.

Seuls. Désormais, la barricade est en constant mouvement. Régulièrement, un émeutier s’avance et fait évoluer sa forme. On balance tout et ­n’importe quoi. En vrac : des paquets et des paquets de Direct Matin, trois poubelles vertes dures, un sac poubelle mou et plein, un panneau de circulation, le fameux bureau délaissé par le proviseur — ses tiroirs sont rendus au lycée par-dessus ses grilles —, des œufs (qui atteignent aussi la pharmacie, des passants, deux enseignants dont une femme qui est professeure d’espagnol et qui doit sûrement être « traumatisée », me raconte une lycéenne très maquillée et très insurgée). Au plus fort de la tourmente, la barricade existe bel et bien. Elle est petite et compacte. Sur le trottoir d’en face, les émeutiers de l’arrière patientent. Ils fument, observent, commentent. Ils applaudissent. Ils lancent aussi des projectiles. Des projectiles durs et des projectiles mous. Les émeutiers de l’avant, eux, alimentent la construction. Ils sont aussi régulièrement acclamés. Aucun slogan politique. Aucune affiche. Aucun panneau. Mais des cris scandés. Des filles et des garçons. On s’amuse bien à tenir la rue. On reste comme cela un temps. On reste. J’attends. Tout le monde attend. Finalement, plus rien.

La dynamique est épuisée. L’espace est à nouveau formel. Il n’est plus une surface dure sur laquelle passent et les hommes et les choses. Les effets de profondeur créés par les poubelles ont disparu. Il manque un événement, me dis-je. Ou une contradiction. Que le proviseur sorte à nouveau et vise les insurgés de son regard noir et la barricade renait.

Une fille s’avance alors. Au moyen d’un petit briquet bic rose, elle met tranquillement le feu aux paquets de Direct matin fourrés à la base de la barricade. Les enfants aiment jouer avec des allumettes. Ils sont aussi depuis des temps très anciens à l’avant-garde des formes et manifestations rituelles de la violence dans la ville. Cela déplait à la gardienne de l’école élémentaire qui jouxte le lycée professionnel. Elle jaillit comme un diable hors de sa loge. Cela me déplait aussi. Une petite fille de huit ans, et qui est de ma connaissance, est scolarisée là, à quelques mètres. Pas question que ses petits camarades et elle grillent sur un barbecue de Direct Matin pour grandir la barricade Flocon. La fille au briquet bic rose s’est retirée quelques pas plus loin. J’interviens. Des passants m’aident à éteindre le feu. La fille laisse faire. Tout le monde laisse faire. C’est fini. La place se fige. Elle s’évanouit. Ça se monte et ça se démonte.

Il est temps d’appeler la police, ce que se résout à faire la dame de la pharmacie qui contemple avec horreur sa vitrine maculée de jaune d’œufs. Des uniformes à vélo apparaissent. Peu. Trois. Quatre, grand maximum. Tout le monde s’égaye. On me parle en partant d’une autre barricade « vingt fois plus belle » dressée devant un autre lycée ­professionnel, mais je ne saisis ni le nom du lycée ni celui de la rue dans laquelle cette belle fantomatique s’élève. Je n’ose pas demander de répéter. Les évidences vous saisissent ou vous délaissent. Je rentre.

15 octobre Lecture du Parisien alors que je suis en chemin. Lycée polyvalent Auguste Blanqui, à Saint-Ouen. Lycée limitrophe situé dans une commune limitrophe. Le lycée Auguste Blanqui se situe à un jet de pierre de Paris, de l’autre côté du périphérique, à l’arrêt du bus 80 nommé facétieusement par la Régie des Transports parisiens Gérard de Nerval et placé judicieusement sous une bretelle de béton. Justement, un jeune du lycée a été interpellé là hier pour jet de projectiles. Je regrette fortement d’avoir manqué la barricade Blanqui. J’ai enseigné une année dans le lycée. Au cours de cette année, le lycée a fermé deux fois par décision du proviseur. Pour le maintien de l’ordre. La poubelle molle aurait été légitime.

Les barricades dessinent un Paris dans Paris qui naît hors de la ville. Une barricade ne connaît pas de frontière. Paris est un autre Paris. Trente-huit jeunes ont été interpellés dans le 92, 93 et 94, hier, tandis que j’observais la barricade Flocon. « Manifs, blocages, sit-in et heurts avec la police » : c’est le titre de l’encart bleu qui fait le compte des horreurs lycéennes dans Le Parisien. On n’y parle jamais de barricades mais de « blocus » ou de « barrages filtrants ». Je marche. Trois nouveaux lycées. Trois déceptions. Le lycée du 123 de la rue Championnet est d’un calme désespérant. Le lycée hôtelier de la rue Belliard aussi. Le lycée François Rabelais, énorme, autre lycée au bord du périphérique du côté de Clignancourt ne bouge pas non plus. La mobilisation est loin d’être générale. Je me dirige vers l’avenue de Saint-Ouen. Je cherche le lycée professionnel Maria Deraismes. J’explore les alentours sans plan et je trouve difficilement. Maria Deraismes est un bâtiment ancien construit le long d’un square coquet très Butte Montmartre mais situé loin de la Butte. Un attroupement d’élèves à l’opposée du lycée. Un vieux blanc passe. Il prédit l’arrivée imminente de la police. « Pourquoi ? On fait rien de mal. On discute dans la rue. » « Parce que ça commence à bien faire tout ce bordel. » Je contourne le square avec l’espoir au cœur. Vais-je enfin en apercevoir une nouvelle ? Un beau bordel érigé en poubelles vertes ? Espoir déçu. Tout a été nettoyé. Et il n’est que 9 heures du matin ! Tout est propre et même mouillé ! La place a manifestement été nettoyée au jet d’eau. Une enseignante avec laquelle je discute me confirme que, s’agissant d’un lycée hôtelier, le barrage était vraiment dégoûtant, les poubelles étant pleines des reliefs des cuisines d’apprentissage. Elle ouvre de grands yeux au mot barricade. « Mais ce sont seulement des poubelles vertes, un simple amas de poubelles vertes. » Je n’argumente pas, mais j’improvise en silence une définition de la barricade lycéenne. Elle consiste en l’action d’amasser en un temps très rapide tout de ce qu’il est possible de saisir de la ville, de décoller facilement de l’espace urbain, tout ce qui est naturellement mobile et dont la saisie n’affecte pas durablement la surface de la cité. Tout ce qui s’amasse et qui ne colle pas. Très important. Tout ce qui peut être mobilisé à mains nues. Que les poubelles vertes soient à roulettes les rendent précieuses. Mobiles, elle se mobilisent très vite… et aussi elles se démobilisent très vite. La barricade lycéenne est brève. Barricade express. Vite construite, vite déconstruite. De l’action d’éclat. De temps en temps j’apercevrai des lycéens juchés sur le sommet branlant de ces barricades de vacances, et même quelques affiches politiques sommaires accrochées à elles. J’entendrai aussi des chansons de manif mais rien qui les raccroche à un modèle insurrectionnel ancien ou, plus proche de nous, à 1968. Avec elles, la place déborde et puis elle se résorbe. Petit coefficient de place. On pénètre le champ de la performance, mais on ne le quitte pas.

16 octobre Avide plus que tout de sensationnel, je me suis engloutie dans le métro direction République. On a beaucoup parlé dans les journaux des barricades et de l’action des lycéens de Turgot. C’est peut-être là que ça se passe finalement, vraiment, au cœur de Paris, sur une place domptée de l’intérieur par une Marianne énorme à rameau d’olivier.

J’arrive. Devant Turgot, c’est le western. Tout d’abord, une énorme barricade. Comparée à Flocon, très impressionnante. Des dizaines et des dizaines de poubelles vertes sont échafaudées en pyramides devant une très belle entrée de lycée. De la hauteur. De la classe. Une barricade lycéenne monomaniaque qui a érigé en concept ce que les insurgés de Flocon et de Maria Deraismes avaient découvert en tâtonnant. Désormais la mobilité est un principe de construction, pas la faillite d’un modèle ancien auquel on finit par foutre le feu parce qu’on s’emmerde à ses côtés mais un élément constitutif de l’architecture éphémère. Les insurgés de Turgot ont intégré à leur barricade les contraintes de leur lutte. Que de la poubelle verte. Et de la propre. Aucun dommage. Elle appartient à tout le monde.

Les lycéens sont massés entre la grille et la barricade et de chaque côté sur les trottoirs tout autour. Tout le monde est très silencieux. Une unanimité du silence. J’aperçois aussi pas mal d’uniformes, à petite distance. Vélos rangés au placard. Des paniers à salades rangés en files. Tout le monde semble calme, mais tout le monde est tendu. Le concept de mobilité et l’unanimité qui l’accompagne ont une origine extérieure à la barricade. Pas du tout le même esprit qu’à Flocon. J’apprendrai que le choix de la poubelle verte comme matériau unique semble bien être le résultat d’une opération nécessitant une solution d’urgence.

Quand je suis arrivée au métro, des uniformes couraient un peu partout sous terre et à la surface au niveau de la place. Au café du coin, j’apprends que la barricade Turgot est soumise tous les matins depuis le début du mouvement à un assaut des forces du mal : une bande de casseurs qui s’est fait une spécialité de dépouiller du jeune insurgé de République. Je sillonne les rues aux alentours et je découvre embusqué dans une rue adjacente un échantillon de ces forces sombres. En reflet, les insurgés de Flocon mais auréolés de la série de paniers à salades et d’uniformes déplacés pour les serrer ou pour leur faire peur. Ceux-là ne doivent pas seulement manier les poubelles molles et le briquets bic rose même s’ils ne sont pas plus gros que les autres. Ils sont collés par groupe de deux contre la façade derrière l’auvent d’une épicerie. Une dizaine. Ils attendent. Ils se reposent. Attendent de passer à l’action. Quelle action ? Dégommer de la barricade républicaine ? On aimerait un instant que la cruauté et la témérité apparentes et imaginaires de ces racaillous se transmettent aux lycéens massés passivement au pied de leurs poubelles. Il y aurait alors échange et inversion des attributs et des attitudes : une fiction sans avenir. En échange de leur cruauté, les lycéens leur offriraient leur savoir-faire né spontanément de leur confrontation à eux, celui de l’articulation car j’en suis convaincue — désormais que j’assiste à ce face à face déguisé des insurgés et des casseurs —, une barricade articule à coup de bric-à-brac ce que les petits groupes cagoulés figurent autrement en mouvement. Même si leur membres ne projettent pas plus que leur corps. Même s’ils ne font pas plus représentation que ça.

Je prends langue avec des passifs massés dans un café. Ils m’expliquent que derrière la barricade de poubelles vertes, le porche du lycée est ouvert ou peut s’ouvrir d’un moment à l’autre pour permettre aux lycéens de se réfugier à l’intérieur au cas où ça recommencerait. C’était si grave que ça. Je ne peux pas même m’imaginer à quel point. J’essaye d’imaginer. J’imagine aussi en passant le proviseur de Flocon contraint d’accueillir dans l’enceinte de son lycée ceux qui lui ont balancé une poubelle molle et contraint même d’aménager sous la barricade une voie d’accès aux rebelles. J’imagine enfin les insurgés de Flocon en mesure de se métamorphoser facilement en casseurs de Turgot mais peut-être pas l’inverse. Sans doute, selon sa position dans Paris, au centre ou la périphérie, on devient constructeur ou casseur. On peut même passer sans doute de l’un à l’autre dans le courant de la matinée : construire tôt le matin en périphérie et aller un peu casser vers 10-11 heures dans Paris. L’enjeu, de toutes les façons, ce n’est plus tenir une position mais circuler autrement entre les biens et les marchandises. Les positions sont mobiles : comme les poubelles, toujours.

J’apprends aussi que la barricade de Turgot a connu une heure glorieuse : elle s’est déplacée un instant sur la place de la République pour interrompre un instant la circulation des voitures autour de la Marianne énorme. Les panneaux pour rappeler les prises d’otages ont été détournés à l’occasion. Pour l’instant, il ne se passe rien. Je suis dans le café. Je discute avec ces lycéens sympathiques et outrés. Je compatis avec eux. Tout ce qui alimente la conversation est advenu sur les à-côtés de la place. Une question de nombre ? L’éclatement de la lutte, ses scissions intérieures alimentent les barricades lycéennes : une lutte éclatée, pas de rassemblement, pas de coordination, partant pas de place occupée ? Entre le laboratoire des formes et des noms oubliés et le décompte des contraintes imposées par le présent, de ses manques constitutifs, la barricade fait seuil perpétuellement — comme elle a toujours fait — répartissant fonctionnellement et éphémèrement les rôles. De l’espace mouvant. De la surface à roulettes.

Notes

[1« Les gestes sont les vraies archives de la ville, si l’on entend par “archives” le passé sélectionné et réemployé en fonction d’usages récents. Ils refont chaque jour le paysage urbain. Ils y sculptent mille passés qui ne sont peut-être plus nommables et qui n’en structurent pas moins l’existence de la ville. » Michel de Certeau, L’invention du quotidien, Folio Gallimard, 1994, p. 202.

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Publiée dans Vacarme 57, , pp. 188-203.