Vacarme 57 / Places en action

Je vous écris d’Espagne

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Que la parole retourne à ceux qui ont occupé concrètement les places est une conclusion nécessaire. Puerta del Sol, à Madrid, printemps 2011 : là, il s’est sans doute inventé quelque chose que seule une lettre — à deux voix qui font une — pouvait formuler à notre intention : place à l’avenir !

Traduit de l’espagnol par Risodomar & Ludovic Lamant

Vous me demandez de vous parler de ce qui s’est passé en Espagne depuis le 15 mai, pour le partager avec vos amis à Paris et dans tout le pays. Je vais essayer. Il m’est impossible de faire un récit exhaustif de ces événements qui se sont produits à un rythme si rapide. La toile regorge d’histoires fortes et vivantes, écrites depuis la rue, qui permettent d’appréhender le mouvement. Cette révolution ne parle pas d’une seule voix. Et cela vaudra désormais pour toutes les révolutions à venir — sauf si l’on bâillonne internet. Les barrières ont sauté.

Je voudrais dire la singularité de cette forme d’action qui est devenue la nôtre en Espagne et qui ne ressemble à aucune autre. Tout a commencé quand nous nous sommes emparés des places : tomar la plaza  ! Cela a d’abord été comme la répétition de ce qui s’était passé au Caire sur la place Tahrir ; et pourtant nous ne savions pas grand-chose de là-bas. Aujourd’hui, beaucoup parlent de ce moment comme d’un réveil. Quel mot étonnant car de quel réveil s’agit-il ? D’un réveil de la conscience ? Ainsi, il y aurait des étapes dans la formation d’une conscience politique ? Il y aurait des consciences supérieures à d’autres, des consciences qui auraient, elles, compris ce qu’il y avait à comprendre ? En réalité, ce réveil est celui d’un corps collectif. Et, du jour au lendemain, nous avons pris conscience de la puissance de l’action collective.

Avant les occupations — de Sol et des autres places d’Espagne — nous savions que les gouvernants ­trichaient, qu’ils nous traitaient comme des marchandises, que c’étaient les intérêts financiers qui primaient ; mais nous nous sentions seuls, impuissants. Grâce aux réseaux sociaux, notre intuition s’est précisée par des échanges, par des inventions d’actions. Mais cela restait théorique. En nous emparant des places d’Espagne, nous avons découvert que nous avions un corps, avec de la matière, de la chair, des os, de la lymphe. Avec ce corps, nous avons découvert qu’ensemble nous pouvions édifier une ville démocratique au sein de la ville corrompue. Dans la foulée des occupations de places, de nouvelles manières de faire de la politique sont nées, en rupture avec celles qui prévalaient jusqu’alors.

Nous nous sommes débarrassés de la fameuse ligne de partage militaire ami/ennemi. La place a été occupée sans être clôturée. Ça n’a pas été une prise de la Bastille espagnole, non, nous voulions rester ouverts à tous. Transformer la place privatisée en une place vraiment publique. Aucun dehors, aucun extérieur à défendre, mais le tissage d’un espace — la place — par les entrées et sorties de tous ceux qui étaient venus apporter leur savoir-faire, leur temps, leur énergie dans ce lieu. La place a incarné un point d’intensité maximale, un climax de la coopération entre les habitants d’une même ville. L’inclusion est une notion clef pour comprendre ce qui s’est passé. Faire la somme de tout le monde. Composer avec chacun. À partir de ces places, il ne s’est plus agi de vaincre l’adversaire ou de le convaincre de nos idées, mais d’élargir nos manières de penser ensemble.

La place, autrefois symbole d’un gouvernement qui nous écrase, devient, une fois occupée, le lieu d’un monde partagé par tous. Ces places que nous avons prises ne sont pas seulement nôtres : elles appartiennent à tous. Les occuper, c’est accorder un soin extrême à l’espace : une grande attention au nettoyage, aux panneaux qui permettent de s´orienter dans le labyrinthe de cette ville nouvelle. C’est une sorte de citoyenneté radicale, née d’en bas et forgée par les gestes innombrables de multiples personnes. Le respect devient un autre mot-clé : pas de service d´ordre mais un groupe qui recueille et transmet les manières de faire pour que tous cohabitent. Pour que l’occupation de la place se poursuive, il est crucial de prendre soin les uns des autres, mais aussi de soi-même. Et plus tard, lorsque les campements (les acampadas) se sont retirés des places, c’est ce même respect qui a permis de dynamiser les actions communes — manifestations, réunions, ateliers, etc. « La commission respect se dissout, parce que le respect, désormais, est à tous ». C’est ce qu’expliquait l’un des très jeunes membres de la commission, lors du départ de Sol, le 12 juin. Le respect est devenu le nom d’une nouvelle micropolitique du mouvement.

L’un des slogans les plus entendus à Sol est « Vous ne nous représentez pas » (No nos representan). S’il fallait trouver une origine au mouvement, elle serait à chercher dans la crise radicale de la représentation qui a commencé dans les années 70, et qui sape aujourd’hui toutes les formes d’organisation. La désaffiliation politique est profonde. Grands partis et syndicats, mais aussi ONG et petites associations sont perçus, par la plupart, comme des guichets qui ne représentent que des intérêts de particuliers. Le succès du « 15-M » s’explique d’abord parce que ceux qui l’ont porté sont des personnes lambdas, sans identité affichée. À Sol, un « ami du mouvement » peut tout à fait être sur les positions d’un syndicat, ou appartenir à un groupe politique, mais il laissera les sigles et les banderoles à l’entrée. Ces signes d’appartenance divisent. Devenir n´importe qui, n’être là que pour contribuer à l’édifice commun, c’est la seule manière d’occuper une place. D’où, par exemple, l’instauration des porte-parole tournants du mouvement.

Il y a les réseaux sociaux et le savoir-faire des hackers, les techniques et les symboles repris du mouvement antimondialisation, le savoir-faire des travailleurs sociaux dans la rue, les rassemblements autoconvoqués du « No a la guerra » (les ­mobilisations contre la participation de l’Espagne à la guerre en Irak sous le gouvernement Aznar, ndlr). Il y a aussi l’esprit de «  V de vivienda » (collectif de lutte pour le droit au logement en Espagne, ndlr) et du « 13-M » (journée de mobilisation spontanée le 13 mars 2004, pour exiger la vérité du gouvernement Aznar, qui refusait de reconnaître qu’ETA n’était pas liée aux attentats de Madrid commis deux jours plus tôt, ndlr), en passant par certaines méthodes des auto-entrepreneurs et des salariés indépendants. Bien sûr, les expériences des luttes passées ont permis au 15-M d’éclore, mais il est encore plus important de comprendre à quel point le mouvement donne une nouvelle signification et confère une nouvelle puissance aux événements passés.

Les acampadas ont été levées mais le mouvement s’est poursuivi, s’étendant aux quartiers. Des assemblées, des commissions et des groupes de travail ont tenté de faire renaître la puissance dont Sol et d’autres places avaient été témoins. Mais l’été a été douloureux. Les anciennes manières de faire de la politique sont revenues, le retour de la dichotomie violence/non violence ou, ici et là, des sigles et des banderoles. La place manque pour résumer les raisons de ce recul. Fin août début septembre, l’espace public a été structuré par l’avant et l’après « 15-M ». C’est à ce moment que le gouvernement de Zapatero a lancé la réforme constitutionnelle pour imposer des coupes drastiques du déficit public et donner la priorité au paiement des intérêts de la dette. ­À partir des assemblées de quartier, le mouvement a élaboré une réponse rapide, mais la mobilisation via les réseaux sociaux et les rassemblements de protestation devant le Congrès n’ont pas fait le plein. La maigre affluence lors des dernières manifestations, convoquées à l’appel conjoint des syndicats, des organisations sociales traditionnelles et du 15-M, laisse à penser que le slogan « Vous ne nous représentez pas » peut s’adresser désormais tout aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du mouvement. Comme si, dès lors que nous n’étions plus fidèles à notre politique de multitude, nous nous désarmions. Les entités closes et totales ne sont pas notre terrain. C’est pourquoi il nous faut nous opposer à un ennemi multiple, par exemple les marchés financiers, plutôt qu’à une totalité comme le Capital. Encore un indice d’une nouvelle manière de faire de la politique.

Pourrons-nous prolonger les moments de discussion collective, de re-connaissance de la réalité, d’analyse, de pensée collective, de dialogue et d’écoute, d’épistémologie militante depuis l’intérieur du mouvement ? Pourrons-nous continuer à éviter les pièges que sont l’affrontement avec la police et le fonctionnement de la machine médiatique qui recourt aux dichotomies ? Quel scénario se dessinera après les élections générales du 20 novembre, quand la droite de Mariano Rajoy (parti populaire, ndlr) semble promise à un succès retentissant ? Nommer et saisir la nouveauté du mouvement, y compris dans son caractère contradictoire, nous paraît un moyen d´affronter les défis qui s’annoncent.

Depuis les rues occupées, affectueusement,

Cuji & Fatimatta

PS : beaucoup de ce que nous racontons ici s´inspire des émissions de radio que nous avons réalisées à OndaPrecaria, en particulier celles avec des amis du mouvement, avec qui nous avons construit un alphabet du 15-M. Merci à eux.

Post-scriptum

Cuji & Fatimatta, activistes espagnoles, participent au mouvement du « 15-M » à Madrid.