Vacarme 30 / Cahier

Cut Up

empowerment

Dublin – 4ème conférence de l’Union Internationale des Organisations Contre le Cancer. Vaste hôtel confortable.

Une des séances plénières est consacrée à la place des patients dans la mise en œuvre des programmes de lutte contre le cancer. Tout cela ronronne un peu autour des formules convenues qui nous rassemblent, « tapping into Patient Power », « promote more positive attitudes »… Et on rêve à tout ce qu’on pourrait faire, du Nigéria à la Pologne, en « plaçant le malade au cœur du système de soins » à grands coups « d’empowerment » et « d’advocacy ».

Et puis c’est la pause café. En face de moi s’installe une dame, la cinquantaine pomponnée. À son carré de cheveux noirs, je me dis qu’elle est jordanienne, égyptienne peut-être ?

Au bout de quelques minutes, elle me demande : « what does it mean, advocacy ? » Toute pleine d’une affable condescendance, je lui réponds alors que « l’advocacy est une forme désintéressée du lobby, qui permet de faire valoir les besoins de groupes vulnérables. » Elle me remercie courtoisement, mais je la sens déconcertée. Pourtant, elle a une tête à comprendre l’anglais, même le mien. Je remets le nez dans ma tasse, vaguement vexée.

Mais elle veut comprendre, elle est venue à Dublin pour cela, alors elle me pose une autre question dont la candeur me stupéfie. J’y réponds de mon mieux, l’espace de cette pause café. Et au moment de prendre congé, je lui demande d’où elle vient. Sa question c’était : « qu’est-ce que ça veut dire, lobby ? ». Elle me répond qu’elle est iranienne. (LPB)

intérieur/ extérieur

Extérieur jour - une bourgade sur la côte de Long Island
Bill et Ned, assis dans l’arrière-cour d’un café.

Ned – J’aimerais te ressembler.
Bill – Ned, je n’ai même pas la moindre idée d’où aller.
Ned - Mais c’est ça la vie ! L’aventure ! La romance !
Bill – Non.
Ned – Je veux l’aventure ! Je veux la romance !
Bill – Ned, l’aventure n’existe pas, la romance n’existe pas. Il n’y a que les ennuis et le désir.
Ned – Les ennuis et le désir.
Bill – Oui. Et le plus drôle c’est que quand tu désires quelque chose les ennuis te tombent dessus. Et quand tu es dans les ennuis tu ne désires absolument rien.
Ned – Je vois.
Bill – C’est pas possible.
Ned – C’est de l’ironie.
Bill – C’est une foutue tragédie, Ned, voilà ce que c’est.

Intérieur jour - une bourgade sur la côte de Long Island
Bill et Kate à l’intérieur du bar, Kate assise sur le billard.

Kate – Tu obtiens toujours ce que tu veux ?
Bill – En général.
Kate – Vraiment, tout ce que tu veux ?
Bill – Enfin, pas toujours.
Kate – La vie est plus facile quand on se rend compte qu’on ne peut pas tout avoir.
Bill – On ne peut pas ?
Kate – Non.
Bill – Qu’est-ce qu’on peut avoir ?
Kate – Je crois qu’on peut avoir ce qu’on veut, ou ce dont on a besoin. Mais on ne peut pas avoir les deux. En général. À moins d’être très chanceux.
Bill – Ou très malin.
Kate – Alors je ne dois être ni très chanceuse ni très maligne.

Deux extraits de Simple Men, de Hal Hartley (1992). (ISS)

déconstuire Raymond de Saint-Martin

La réélection triomphale de Georges W. Bush il y a peu a assez prouvé le regain de popularité de la pensée de Raymond de Saint-Martin. On ne saurait toutefois s’en réjouir trop vite. Sous un abord plutôt consensuel, son œuvre dissimule en effet un réel danger aussi bien pour les libertés publiques que pour l’amitié entre les peuples. Il est donc urgent de la prendre au sérieux et de la déconstruire mot à mot. Pour l’instant, seul Foucault a eu l’audace de s’y frotter dans Sécurité, territoire, population (pp. 248-49), mais trop allusivement. Il faut aller plus loin. À tous ceux qui en auraient la force d’âme, je rappelle donc le titre de son texte princeps publié en 1667 : La Vraie Religion en son jour contre toutes les erreurs contraires des athées, des libertins, des mathématiciens et de tous les autres qui établissent le Destin et la Fatalité, des païens, des juifs, des mahométans, des sectes des hérétiques en général, des schismatiques, des machiavélistes et des politiques. (PZ)

toute ressemblance etc.

« Une fiction de second rang peut dans le temps ordinairement bref imparti à sa narration ne pas moins apparaître comme une réalité relative. Il n’est aucune réalité relative dont on ne doive suspecter qu’elle constitue la réalité absolue. Toute ressemblance avec la réalité est de la responsabilité de la réalité. […] » Marie Borel, Trompe-Loup, Bordeaux, éd. Le bleu du ciel, 2003. (EBF)

la vérité de l’Internationale

Pendant un débat dans une université aux États-Unis, le ministre brésilien de l’Éducation, Cristovam Buarque, fut interrogé sur ce qu’il pensait au sujet de l’internationalisation de l’Amazonie. Le jeune étudiant américain commença sa question en affirmant qu’il espérait une réponse d’un humaniste et non d’un Brésilien.

Voici la réponse de M. Cristovam Buarque :

« En effet, en tant que Brésilien, je m’élèverais tout simplement contre l’internationalisation de l’Amazonie. Quelle que soit l’insuffisance de l’attention de nos gouvernements pour ce patrimoine, il est nôtre. En tant qu’humaniste, conscient du risque de dégradation du milieu ambiant dont souffre l’Amazonie, je peux imaginer que l’Amazonie soit internationalisée, comme du reste tout ce qui a de l’importance pour toute l’humanité. Si, au nom d’une éthique humaniste, nous devions internationaliser l’Amazonie, alors nous devrions internationaliser les réserves de pétrole du monde entier.

Le pétrole est aussi important pour le bien-être de l’humanité que l’Amazonie l’est pour notre avenir. Et malgré cela, les maîtres des réserves de pétrole se sentent le droit d’augmenter ou de diminuer l’extraction de pétrole, comme d’augmenter ou non son prix.

De la même manière, on devrait internationaliser le capital financier des pays riches. Si l’Amazonie est une réserve pour tous les hommes, elle ne peut être brûlée par la volonté de son propriétaire, ou d’un pays. Brûler l’Amazonie, c’est aussi grave que le chômage provoqué par les décisions arbitraires des spéculateurs de l’économie globale. Nous ne pouvons pas laisser les réserves financières brûler des pays entiers pour le bon plaisir de la spéculation.

Avant l’Amazonie, j’aimerais assister à l’internationalisation de tous les grands musées du monde. Le Louvre ne doit pas appartenir à la seule France.

Chaque musée du monde est le gardien des plus belles œuvres produites par le génie humain. On ne peut pas laisser ce patrimoine culturel, au même titre que le patrimoine naturel de l’Amazonie, être manipulé et détruit selon la fantaisie d’un seul propriétaire ou d’un seul pays.

Il y a quelque temps, un millionnaire japonais a décidé d’enterrer avec lui le tableau d’un grand maître. Avant que cela n’arrive, il faudrait internationaliser ce tableau.
Pendant que cette rencontre se déroule, les Nations unies organisent le Forum du Millénaire, mais certains présidents de pays ont eu des difficultés pour y assister, à cause de problèmes aux frontières des États-Unis. Je crois donc qu’il faudrait que New York, lieu du siège des Nations unies, soit internationalisée. Au moins Manhattan devrait appartenir à toute l’humanité. Comme du reste Paris, Venise, Rome, Londres, Rio de Janeiro, Brasília, Recife, chaque ville avec sa beauté particulière, et son histoire du monde, devraient appartenir au monde entier.

Si les États-Unis veulent internationaliser l’Amazonie, à cause du risque que fait courir le fait de la laisser entre les mains des Brésiliens, alors internationalisons aussi tout l’arsenal nucléaire des États-Unis. Ne serait-ce que parce qu’ils sont capables d’utiliser de telles armes, ce qui provoquerait une destruction mille fois plus vaste que les déplorables incendies des forêts brésiliennes.

Au cours de leurs débats, les actuels candidats à la Présidence des États-Unis ont soutenu l’idée d’une internationalisation des réserves forestières du monde en échange d’un effacement de la dette.

Commençons donc par utiliser cette dette pour s’assurer que tous les enfants du monde aient la possibilité de manger et d’aller à l’école. Internationalisons les enfants, en les traitant, où qu’ils naissent, comme un patrimoine qui mérite l’attention du monde entier. Davantage encore que l’Amazonie. Quand les dirigeants du monde traiteront les enfants pauvres du monde comme un Patrimoine de l’Humanité, ils ne les laisseront pas travailler alors qu’ils devraient aller à l’école ; ils ne les laisseront pas mourir alors qu’ils devraient vivre.

En tant qu’humaniste, j’accepte de défendre l’idée d’une internationalisation du monde. Mais tant que le monde me traitera comme un Brésilien, je lutterai pour que l’Amazonie soit à nous. Et seulement à nous ! »

(Trouvé sur le net)

romance

Soucieux de distinguer son hostilité au traité constitutionnel européen de celle des souverainistes, Arnaud Montebourg a cru trouver la formule qui fait mouche : « En Europe comme en amour, il y a des “non” qui veulent dire “oui” », a-t-il dit et répété en de multiples occasions. Des dangers de la comparaison, qui peut embarquer l’expression d’une position respectable sur des terrains indéfendables : en prime d’une conception de la politique européenne, on apprend quelque chose de l’imaginaire amoureux de Montebourg. La chanson des “non” qui veulent dire “oui” est connue : c’est le vieil alibi des violences conjugales, adossé sur la rengaine de la « pudeur féminine ». En une formule, l’ex-jeune premier du PS a pris un coup de vieux : un coup de vieux très sale. (PM)

entre guerre et paix

C’est l’histoire du Premier ministre thaïlandais qui vient d’avoir une super idée (AFP, 30 novembre 2004) : faire larguer 80 millions de colombes en papier par 35 avions militaires au-dessus du sud de la Thaïlande pour « adresser un message de paix à ces régions en proie à des troubles » – la rébellion séparatiste a fait plus de 550 morts depuis janvier. Thaksin Shinawatra a mis à contribution les 62 millions de Thaïlandais pour confectionner ces objets. Lors du conseil des ministres du mardi 30 novembre 2004, le ministère de l’Intérieur a annoncé que 80,9 millions d’oiseaux en papier étaient prêts, soit 32% de plus que l’objectif initial. Le Premier ministre a promis que celui qui trouverait la colombe sur laquelle il a apposé sa signature obtiendrait une bourse d’études s’il s’agit d’un jeune, ou un emploi s’il s’agit d’un chômeur. L’initiative a été critiquée : ses détracteurs ont estimé que tous ces oiseaux de papier allaient provoquer des monceaux considérables de déchets dans la région. Certains responsables ont proposé la pose de filets entre les arbres pour limiter les dégâts. L’événement devait avoir lieu le 5 décembre, jour de l’anniversaire du roi de Thaïlande. (CE)

expédition

Alice s’assit donc à côté d’elle, déploya le journal sur ses genoux et se mit à lire : « Toutes dernières nouvelles. L’expédition a de nouveau exploré le garde-manger et y a découvert cinq autres gros morceaux de sucre blanc en parfait état de conservation. En revenant… »
« Pas de sucre brun ? » intervint la Guêpe.
Alice s’empressa de parcourir des yeux le journal et dit : « Non. Il n’est rien dit à propos de brun. »
« Pas de sucre brun ! grommela la Guêpe. Vous parlez d’une exploration ! »
« En revenant, continua de lire Alice, on trouva un lac de mélasse. Les rives du lac étaient bleues et blanches, et avaient l’air d’être de faïence. Alors que l’on goûtait la mélasse, il se produisit un accident navrant : deux des membres de l’expédition furent englougloutis… »
« Furent quoi ? », s’enquit la Guêpe d’une voix très contrariée.
« En-glou-glou-tis », répéta Alice divisant le mot en syllabes.
« Il n’existe pas de tel mot dans la langue ! » dit la Guêpe.
« C’est dans le journal, pourtant » répondit assez timidement Alice.
La Guêpe emperruquée, Lewis Carroll, traduit de l’anglais par Henri Parisot. (AC)

renfermement

Forts des recommandations du rapport Terra sur la prévention du suicide en milieu carcéral, les ministres de la Justice et de la Santé ont annoncé, le 22 juillet dernier, la création d’une commission Santé-Justice. Sa composition et ses objectifs sont explicites quant à ses orientations. Elle envisagera le suivi des malades selon le critère du risque de récidive, et travaillera à la mise en place des UHSA (Unités Hospitalières Spécialement Aménagées), prochaines implantations carcérales en hôpital extérieur pour les personnes atteintes de troubles mentaux. Mais surtout, son mandat prioritaire consiste dans la formulation de propositions quant à, rien moins, la création d’un « hôpital-prison » (sic).

Un dispositif interministériel sur la santé en détention est réclamé depuis 2002 par les associations militant dans ce champ. On comprendra sans peine qu’aucune n’ait vu, dans l’annonce de cette commission, l’occasion d’une satisfaction. (SyD)

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Publiée dans Vacarme 30, , pp. 75-77.