Les paradoxes du voile

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Comment aller au-delà d’un positionnement sur la loi ? Comment sortir de cette polarité pour ou contre le foulard ? Que faire des réticences instinctives liées à l’usage du voile comme instrument d’oppression dans d’autres contextes historiques et géographiques, quand on ne considère pas les jeunes femmes voilées d’aujourd’hui comme une menace pour la liberté des femmes ? Essayer de convertir nos réticences empiriques en questionnements stratégiques, d’éclaircir les positionnements et les contradictions des filles voilées face aux nôtres.

Si le foulard dit « islamique » provoque tant de raidissements dans les débats, si cette pratique vestimentaire est considérée comme un enjeu féministe très important, cela tient sans doute aux propriétés contradictoires de ce morceau de tissu, et donc aux dif-férentes manières de le définir.

Indiscutablement, le foulard dont on parle est un objet religieux. Il peut être le signe de rapports différents à la religion, comme on le verra plus tard, mais il est toujours porté d’abord pour des raisons religieuses, même si chacune de ses différentes appellations (voile, foulard, hijab, etc.) correspond à des pratiques spécifiques.

Mais ce sur quoi il est difficile de statuer, c’est finalement le « genre » de cet objet. Cette étoffe, considérée comme imposée par les hommes, est destinée à être portée par les femmes. Il est mis sur la tête des femmes pour les cacher du regard des hommes. Est-ce alors un objet des femmes ou un objet des hommes ?

Les trois jeunes femmes avec lesquelles nous avons discuté, Sabah, Khadija et Nejia, ont choisi librement de porter le voile. Elles ont le sentiment de se saisir d’un moyen autonome, d’une technique essentiellement féminine, qui leur appartient en propre, et qu’elles maîtrisent parfaitement puisqu’elles peuvent choisir leurs pratiques. Inversement, pour ceux et celles qui sont « contre le voile », il s’agit d’un objet symboliquement masculin qui signifie l’oppression des femmes par les hommes.

Et c’est justement de cette radicalisation entre deux pôles que sont nés les deux camps que l’on dit actuellement pourou contrele voile, camps irrémédiablement antagonistes. De ce fait, toute l’ambiguïté du foulard est écartée, ambiguïté qui pourtant s’est immiscée en lui dès son origine. Ce qui laisse les « ni pour ni contre » dans un embarras et une perplexité sans fond.

Pour en sortir, il est donc nécessaire de questionner le paradoxe qui fait du voile, objet masculin si l’on se place du point de vue des rapports de domination, un objet d’affirmation féminine. Pour cela, il fallait sortir évidemment de l’attitude qui consiste à considérer les filles voilées comme nécessairement aliénées ou auto-opprimées, aller discuter avec elles de cette pratique vestimentaire qu’elles n’ont pas choisies par hasard, et les interroger sur leurs stratégies personnelles.

De là l’envie de rencontrer des jeunes femmes sorties de l’adolescence, qui portent le voile par choix personnel et non plus par pure obéissance ou simple rébellion face à l’autorité des proches. Ces entretiens se situent à mi-chemin entre une sorte d’enquête sociologique et une discussion « entre filles » autour de questions féminines et féministes. Ce qui donne parfois une allure un peu bancale et des tonalités changeantes à cet article qui oscille entre une empathie nécessaire aux échanges et une posture plus critique. Loin de leur demander de rendre des comptes, il s’agit d’interroger leurs pratiques du voile, de comprendre ce qui est en jeu pour elles dans le port du voile, en tant que pratique vestimentaire féminine, au-delà d’une simple obéissance à la religion. L’objet de cette discussion ne sera pas la question de la laïcité, le voile sera envisagé principalement dans ses enjeux féministes.

Au cours de l’entretien, on découvre que nos interlocutrices sont ravies de cette discussion libérée d’un postulat pour ou contre le voile, loin des attitudes raides et figées du débat actuel. Nejia est même très étonnée d’apprendre qu’il existe des non-musulmans, des féministes et des intellectuels, qui ont pris position contre la loi. Mais dès lors, pour Nejia, cette nouvelle met en relief la question de l’absence de ces gens-là aux manifestations des filles voilées. « On s’attendait à ce qu’il y ait des gens de toutes origines, parce que c’est une loi qui touche aux valeurs de la République, et que tous les Français sont concernés d’une manière ou d’une autre. Or il n’y avait que des musulmans, et même que des filles voilées, alors que cette question concerne toute la communauté musulmane. Je me suis dit que les Français étaient donc pour la loi. Apparemment je me trompe et tant mieux. Vous, vous n’y êtes pas allées parce que vous aviez peur par rapport aux gens que vous connaissez ? Moi, je ne connaissais même pas toutes ces formes d’intégrisme, mais je me suis dit : “Je suis contre la loi, je vais aller manifester et je m’en fous complètement des gens qui sont là, c’est juste pour dire que je suis contre, et c’est tout.” »

Sabah, Khadija, Nejia

Sabah a 22 ans, elle vit avec son mari à Pierrefitte. Elle travaille actuellement dans une crèche, mais ne supporte plus les enfants et cherche un emploi dans le commerce. Khadija a 31 ans, elle vit à Saint-Germain-en-Laye. Elle a travaillé comme cadre chez Renault et souhaite reprendre des études de sociologie sur la laïcité. Khadija milite au sein d’un collectif contre la loi. Les familles de Khadija et Sabah sont originaires du Maroc. Nejia a 21 ans, elle habite chez ses parents à Aubervilliers. Elle est en première année de médecine. Entre l’âge de quatre et seize ans, elle est partie vivre avec sa famille en Tunisie, pays d’origine de ses parents.

Sabah porte le voile depuis l’âge de 19 ans, Nejia l’a mis il y a un an, et Khadija quand elle avait 17 ans. C’est donc quasiment au même âge que toutes trois ont décidé de mettre un foulard.

À la question simpliste qu’on a tendance à leur poser, un pourquoi abrupt qui semble demander des comptes et des justifications, comme s’il y avait une seule raison – ou seulement des mauvaises – de mettre le voile, elles répondent en décrivant un cheminement et des configurations. Toutes les trois ont donc décidé de porter le voile par un choix personnel et réfléchi, en se fondant sur le Coran, après une lecture des textes. Sabah a commencé à se poser des questions à 19 ans pendant son BEP. « Avant de le porter, j’ai réfléchi à beaucoup de choses, je ne me suis pas dit : “Je vais le mettre et puis voilà.” » Elle s’inquiétait de ce qui se passerait à l’école, et plus tard au travail, mais son père l’a rassurée en lui expliquant qu’elle pourrait toujours l’enlever à l’entrée de l’école, que Dieu verrait bien qu’elle n’avait pas le choix et qu’elle ne serait pas sanctionnée pour cela. Nejia a toujours voulu le porter, mais n’avait pas le courage de le mettre au lycée,et n’avait pas envie de passer son temps à l’enlever comme sa sœur. Mais elle a été encouragée en voyant de plus en plus de filles le porter. Elle aussi est partie des textes sacrés, tout en confortant plus tard son choix par les interprétations des savants musulmans.

Cette référence directe aux textes sacrés, que ce soit pour décider du port du voile ou pour d’autres questions religieuses, est visiblement très importante pour elles. Nejia a apporté une photocopie de l’extrait du Coran où l’on parle du voile. Elles insistent sur le fait qu’elles ont eu un chemi-nement personnel jusqu’au voile, dans une relation individuelle à la religion et sans intermédiaire. En s’appuyant sur un islam loin des traditions, qui serait exempt de sexisme, elles légitiment le port du voile comme une pratique religieuse autonome, et effacent tout ce que le voile a pu contenir d’oppression pour les femmes à travers les âges. Dès lors, le voile peut prendre pour elles d’autres sens, et être utilisé aux fins qu’elles ont choisies.

Chez Khadija, qui théorise beaucoup plus tout ce qu’elle fait, cette volonté d’affirmation personnelle est d’autant plus flagrante qu’elle a fait du port du voile une revendication sociale. Khadija s’est intéressée à la religion à peu près au même âge, 17 ans, et a découvert dans le Coran des réponses à ses interrogations féminines. Khadija a toujours été féministe : à 12 ans, elle se battait avec ses parents pour avoir le droit de lâcher ses cheveux. À la même époque, avec sa sœur, elles ont fait enlever à leur mère le voile traditionnel marocain que celle-ci portait toujours et qui cachait son visage. Porter le voile aujourd’hui pour Khadija revient à s’opposer aux traditions familiales plus ou moins machistes, dont le voile que sa mère ne portait pas par conviction religieuse, mais uniquement par rapport aux hommes, sous la pression du quartier.

du bon usage du voile

Dans leurs choix personnels, plus ou moins affirmés et déterminés, à travers le modèle de femme qu’elles voudraient représenter, on retrouve toujours les idées de cohérence, de responsabilité. « Le choix de porter le voile, c’est le choix d’être cohérente. Pour être vraiment cohérente avec tout ce que je fais, il faut que je le porte. » (Nejia). « Une femme qui a décidé de porter le voile s’est posé des questions. Le voile c’est un engagement. Ce n’est pas très facile, il faut avoir de la volonté, ne pas avoir peur. Il y en a qui portent le voile et qui sont hypocrites, mais non, il faut faire tout ensemble, ou ne rien faire. » (Sabah)

Si le voile n’est pas choisi, il ne sert à rien. « Si ça ne vient pas de moi-même, j’aurais toujours dans la tête quelque chose qui me gêne. De toutes façons ça ne sert à rien d’obliger quelqu’un à mettre le voile, parce qu’une fille qui le porte pour son père, elle va aller dehors, elle va l’enlever, elle va commencer à faire n’importe quoi, à fumer… Elle va faire encore pire que ce que son père aurait pu penser. » (Sabah)

Elles assument donc en bloc les inconvénients que peut entraîner le voile, les contraintes physiques comme les tensions sociales qu’il provoque.

« J’ai l’habitude maintenant. Ca fait longtemps que je le porte, j’aurais du mal à l’enlever. Je ne pourrais même pas oublier de le mettre. Et puis il y a des choses plus contraignantes… ». (Sabah)

« Les regards, ça ne me donne pas envie d’abandon-ner, mais plutôt du courage, je suis assez têtue. Je me dis que la lutte n’est pas finie, qu’il faudra beaucoup de courage et de patience. » (Nejia)

Le problème n’est donc pas de porter le voile ou pas, mais de le porter correctement. Et là s’effritent un certain nombre de clichés, d’accusations ou d’objections qu’on est tenté de leur faire : manipulation, oppression, aliénation, manque de réflexion – c’est dans le cadre d’une éthique du port du voile qu’elles répondent à ces objections. Le port correct, c’est d’abord montrer un « bon comportement » général, être une bonne personne, se comporter en bon musulman. Mais c’est aussi porter le voile à un âge où l’on peut lire le Coran toute seule, et décider d’être une femme responsable, autonome. Sabah explique qu’il y a un âge minimum, qu’il ne faut pas trop se presser de le porter : « L’âge idéal, je dirais que c’est autour de vingt ans. Pour le Coran, c’est la majorité, 18 ans.Mais je trouve qu’à 18 ans on n’est pas assez mûre pour porter le voile. Parce qu’on se dit qu’il faut s’amuser, on a envie de sortir. Une femme qui porte le voile à 18 ans, c’est un tout petit peu chaud, parce qu’elle va porter le voile et deux ou trois mois plus tard, elle l’enlèvera. »

Et surtout, porter correctement le voile, c’est le porter par choix et après avoir réfléchi aux conséquences non seulement familiales, mais sociales. Mais il s’agit aussi de le porter dans certaines limites. Sabah est extrêmement choquée par les femmes entièrement voilées : « Il y a des gens qui s’inventent des choses : je vois des femmes qui se couvrent entièrement la tête, et le visage. Il y en a même qui mettent des gants en été ! Une femme qui se cache entièrement, c’est vraiment une femme au foyer, une femme qui ne bouge pas. Cela me choque, je ne sais pas pourquoi elle se cache autant que ça, Dieu a dit de se mettre le voile, pas de se cacher entièrement. Je ne pourrais pas me cacher comme ça parce que j’ai envie de travailler, de sortir, de faire beaucoup de choses. Je suis en train de passer mon permis, et si je me cache, comment est-ce que je vais voir. Et mon champ visuel ? »

À toutes les questions autour du voile comme instrument d’oppression, toutes les trois répondent en terme de « mauvaise utilisation ». Nejia s’insurge contre les discours des féministes maghrébines virulentes opposées au voile, qui, dit-elle, généralisent et mettent tout le monde dans le même sac : « Après, je ne les connais pas, à chacun son histoire familiale, moi, je parle des jeunes, des filles de mon âge, aucune ne le porte par obligation. Mais je ne vois vraiment pas pourquoi ce serait une forme d’oppression, par rapport à ma perception, du mariage, comment je vois mon mari… ça ne colle pas du tout avec mes rêves, ça n’a aucun lien au contraire. » Dans un raccourci assez significatif, Sabah, elle, se déclare « contre les femmes qui portent le voile par obligation ».

Quant à Khadija, elle estime même que le port du voile ici pourra contribuer à faire évoluer la situation ailleurs, qu’il permettra de donner un modèle aux pays noyés dans des visions archaïques de l’islam, et coupera la route aux extrémismes – celui qui juge l’islam perverti par une trop grande occidentalisation, et celui qui stigmatise l’islam.

apaisements

Le bon usage du voile est d’autant plus important que le choix s’est fait en vue d’une position plus forte et plus légitime. Si chacune développe une technique personnelle dans sa pratique du voile, elles en font toutes simultanément un signe à l’adresse de leurs proches et de la société. C’est parce que le voile est un objet de visibilité très fort, qu’elles s’en servent ainsi ; elles ont tout à fait conscience de jouer avec ce qui est à la fois un vêtement féminin, un symbole d’appartenance à une culture arabe, et un objet de tous les regards. Même si parfois le poids des regards est assez lourd, elles les assument plutôt bien : « Je dis toujours que les filles voilées sont des spécialistes du regard ; il est facile de savoir si c’est un regard de pitié, de mépris ou d’admiration. »(Khadija)

Pour Nejia, le voile permet principalement de clarifier les relations avec les hommes, de maintenir à distance les importuns : « Avec le voile, on sait tout de suite comment je suis. On ne pourra me proposer des choses que je ne pourrais pas faire, on sait d’avance que je ne peux pas. » Pour Sabah, le voile est d’abord un élément structurant de la personnalité, particulièrement dans le passage à l’âge adulte : elle emploie d’ailleurs systématiquement le mot femme dès qu’elle parle d’une fille qui s’est voilée. Il signifie à la fois le respect de sa famille et de soi-même.

Quant à Khadija, elle énonce d’emblée une stratégie clairement élaborée, qui se révèle en partie proche des positions de Sabah et Nejia, même si celles-ci ne l’expriment pas aussi clairement.

Khadija explique que grâce au voile, on peut d’un côté lutter contre le machisme dans les familles traditionnelles – il donne une légitimité de parole suffisamment forte pour « ne plus repasser le pantalon de [ses] frères pendant qu’ils font la grasse matinée » – et de l’autre introduire une autre image de la femme émancipée, différente de celle de la femme occidentale. Le voile devient un moyen d’affirmation de soi en tant que femme musulmane intégrée dans la société, puisqu’il n’est pas associé à un enfermement des femmes au foyer. Il est au contraire partie prenante d’une affirmation par le travail, que ce soit dans le choix personnel d’un métier ou dans la revendication du droit à l’emploi et à l’autonomie financière. Elles insistent toutes les trois constamment sur ce point : l’importance d’avoir un métier qui leur plaît, aucune n’entend sacrifier son travail au reste de sa vie, à son mari ou à sa famille. De ce modèle de femme émancipée, elles ont surtout retenu l’autonomie financière et l’affirmation par le métier, mais sans s’éloigner de leur famille et de leur « culture », auxquelles elles affirment leur attachement par la religion et le port du voile.

En tant que jeunes femmes « issues de l’immigration », et perçues comme plus proches de la modernité que leurs parents ou leurs frères, elles sont prises entre l’exigence de « modernité » que leur intime la société et la cohésion familiale. Dans ce contexte, le port du voile intervient comme le stade ultime dans une perspective d’apaisement des conflits familiaux et sociaux par la religion et comme un moyen de maintenir le lien entre la famille et la société. Elles ont accepté ce rôle de médiatrices, avec toutes les responsabilités qu’il entraîne ; elles ressentent comme d’autant plus injustes les accusations d’être des femmes soumises et aliénées.

féminismes ?

Si toutes les trois se situent dans une perspective d’affirmation féminine, seule Khadija se revendique de ce qu’elle appelle un « féminisme des musulmanes » (elle a d’ailleurs le projet de faire des études sur le féminisme et la religion). Pour elle, qui a construit son féminisme en accord avec le Coran, il n’y a pas de traces de sexisme dans les fondements de l’islam. Elle a constaté que les traits de l’organisation familiale et les rapports hommes/femmes qui ne lui convenaient pas ne « venaient que des traditions et des interprétations masculines du texte qui n’avaient rien à voir avec l’esprit du Coran et les mœurs du prophète, car les femmes participaient à tous les niveaux de la société, et les tâches ménagères étaient partagées entre Mohammed et les femmes ».

Khadija espère bien y faire une place au féminisme des musulmanes, au nom d’un multiculturalisme féministe. Sans le formuler aussi clairement, Neija se positionne de fait contre un féminisme qui se voudrait universaliste : « L’égalité homme/femme en France actuellement : j’aime bien. Mais ils ont tellement exagéré l’image de la femme. Le vrai problème ici, c’est l’inégalité entre la femme musulmane et la femme non musulmane, comme entre les musulmans et les non musulmans. On sépare trop les deux et on nous cache au nom du voile. » Elle est d’autant plus confortée dans ce constat que les seules féministes qu’elle entend sont celles qui s’expriment en faveur de la loi.

Pour Khadija, ce féminisme universaliste, qu’elle associe à Élizabeth Badinter entre autres, représente un féminisme « de la bourgeoisie » qui « ne se ballade pas dans les quartiers », qui se permet une attitude maternaliste et s’oppose au féminisme porté par des femmes refusant le rôle d’assistées. Khadija s’affirme altermondialiste, contre la marchandisation des corps, et pour cette raison juge d’autant plus irréel ce féminisme qui publie une pétition dans Elle, « journal de la femme-objet par excellence ». C’est d’ailleurs une des raisons qui l’a poussée à choisir le voile : « Je ne voulais plus qu’on mesure mon degré de libération à mon look. Ma libération se mesure à mon état d’esprit. J’ai alors décidé que je devais choisir par rapport à quelque chose qui m’est cher. Pour moi, c’est Dieu, mais cela peut être autre chose, certains jeunes ont des idoles et imitent leurs façons de s’habiller. »

Par ailleurs, Khadija et Nejia se servent d’un même argument pour démontrer l’inefficacité de ce féminisme universaliste : le non-respect de la parité. Il ne sert à rien d’acquérir des droits si leur application est inexistante, et si l’on ne poursuit pas le combat au-delà de leur acquisition, « dans la pratique » comme dit Khadija. La loi contre le voile conforte définitivement cette méfiance vis-à-vis du recours à la législation pour faire avancer les droits des femmes. « Avant », dit Khadija, « les féministes se battaient toujours pour acquérir des droits plus larges, maintenant, sous prétexte de protéger, on exclut. »

stratégies concurrentes

Comment nos interlocutrices se situent-elles par rapport aux positions du mouvement Ni putes ni soumises ? Au nom d’un désir d’apaiser les tensions, de refuser les ruptures, elles se placent dans une attitude critique envers Ni putes ni soumises, auquel elles adressent une série de reproches très précis.

Nejia les accuse de cautionner la théorie du « malaise des banlieues », d’accentuer la stigmatisation des « quartiers » comme lieux de violences sexuelles, de renforcer le stéréotype des « garçons arabes » violents. « Finalement, qui va bien dans la société musulmane ? Les femmes et les filles sont soumises, les hommes sont très autoritaires, les garçons de banlieue sont délinquants ? Alors, tout le monde devrait aller voir le psychologue pour se rétablir ? Donc ce sont des théories qui ne tiennent pas la route. »

De ce fait, elle réduit le positionnement de Ni putes ni soumises à une lutte contre les violences des garçons. « Ce qu’elles font, c’est bien. Mais si ces femmes veulent défendre les femmes et sont pour la liberté totale sous toutes ses formes, elles doivent être pour le voile quand la femme l’a choisi. Si elles pensent qu’elles portent ça juste pour se protéger de la violence des garçons, elles ont tort. Le danger, ce n’est pas du tout ça. »

Quant à Khadija, elle accuse Ni putes ni soumisesd’avoir été récupéré par le PS, comme le mouvement des Beurs l’a été avec la mise en place de SOS Racisme. « Il faut savoir que dans la commission Stasi, Ni putes ni soumisesétaient contre la loi à l’origine. Elles ont changé d’avis. Avec cette affaire du foulard, c’est devenu un mouvement qui se positionne contre le foulard, résultat d’une manœuvre pour pointer du doigt l’islam. » Elle a tendance, elle aussi, à simplifier le combat de Ni putes ni soumises en n’y voyant que l’opposition aux garçons – mais cette vision est malheureusement la plus relayée par les médias. « Je trouve que leurs revendications et le constat des difficultés que les filles rencontrent au niveau des banlieues sont tout à fait justes. Mais je ne suis pas d’accord avec l’analyse qu’elles font de ces constats. Leur mouvement s’inscrit maintenant dans un rapport d’opposition avec ces garçons. C’est-à-dire qu’au lieu d’essayer de comprendre les causes de cet irrespect masculin, elles se sont arrêtées à l’affirmation que c’est l’islam qui dicte leur attitude. C’est faux : on est dans une zone où tous les problèmes, sociaux, économiques et culturels sont cumulés. Ne pouvant s’affirmer par le travail, les garçons veulent rester maîtres de la situation et la domination masculine se maintient encore plus fortement. »

À travers les critiques adressées à Ni putes ni soumises, le « sens » du voile apparaît de manière encore plus flagrante. Sa spécificité tient à quelques positions simples : s’opposer au machisme familial, souscrire aux valeurs d’émancipation féminine, mais refuser dans le même temps de rompre avec la famille et la collectivité. Pour Khadija, il s’agit aussi d’équilibrer les rapports hommes/femmes dans une sorte de réponse à l’accusation de violence faite à leurs frères. En portant le voile, elle a visiblement le sentiment d’avoir choisi une solution et une affirmation non-violentes. D’où son étonnement et son incompréhension face au déchaînement de violence et de haine dans le débat sur le voile, où les filles voilées se retrouvent diabolisées tout autant que leurs frères. Elles sont rejetées dans ce schéma simpliste : garçons violents machos/filles voilées soumises, et subissent une même réponse, judiciaire. On ne peut s’empêcher de faire le parallèle entre la loi contre le voile pour les filles, et celles sur la sécurité qui s’adressaient aux garçons – lois sur l’outrage ou contre les réunions dans les halls d’immeubles.

Khadija a l’impression de refuser beaucoup plus catégoriquement que Ni putes, ni soumisesla stigmatisation des garçons « arabes » et leur en veut de figer de clichés, malgré elles : « Elles sont maintenant les pudiques et nous sommes les impudiques. Si elles sont agressées désormais, c’est parce que nous, femmes voilées, nous jouons soi-disant la norme. Alors que dans ce genre de quartiers, si une fille en minijupe va être traitée de salope, une fille avec un foulard s’entendra dire : “Que Dieu me donne une femme comme celle-ci avec laquelle je fonderai une famille.” Dans un cas, il te considère comme un objet de décor de la maison, dans l’autre comme un objet sexuel. Pour moi, dans les deux cas, c’est irrespectueux. »

Dans le féminisme de Khadija, le choix de porter le voile est aussi une manière de s’éloigner d’une attitude de victimisation, d’affirmer que les femmes ne sont pas victimes des traditions, victimes de leurs frères, etc. Quand on lui rappelle les débats autour de la prostitution, Khadija établit immédiatement une comparaison entre les filles voilées et les prostituées. « Qu’elles soient prostituées ou voilées, ces femmes et les femmes en général ne se sont jamais positionnées dans une victimisation. C’étaient toujours des femmes qui tentaient de faire face. Dans les deux cas, on s’en prend aux soi-disant victimes, et on prend des dispositions législatives contre elles ! Ce mouvement n’a jamais été celui du féminisme. Le féminisme n’a jamais contraint les femmes dans le but de leur émancipation mais a toujours cherché des droits à leur profit. »

l’efficacité en question

Peut-on considérer le port du voile comme le retournement d’un signe d’oppression ? Ceci est difficile, du fait de son utilisation paradoxale : au nom d’un islam essentiel, en s’opposant à une autorité traditionnelle, certaines jeunes femmes en font une réponse au machisme familial en partie fondé sur l’islam. En revanche, le foulard fonctionne à l’évidence comme un retournement de stigmate – affirmation de la religion face à une discrimination, à l’aide d’un objet particulièrement visible.

Mais pour nous, la question essentielle reste celle de l’efficacité stratégique du voile pour nos interlocutrices. En tout cas, c’est le moyen le plus efficace et adapté qu’elle ait trouvé, dit Khadija. Pour répondre au machisme, apparemment il peut être efficace : « Le foulard déclenche une vraie remise en question chez les hommes musulmans, sur leur rapport aux femmes, et sur la place des femmes dans la famille et dans la société. » (Khadija)

Du point de vue de l’adresse à la société française, on ne peut pas dire que cela fonctionne vraiment, si l’on considère la dureté de la réponse légale. De toute façon, leur position d’affirmation s’en est trouvée fortifiée. Comme le dit Khadija : « Cela renforce mes défenses. » Celles qui persistent à porter le foulard sont aussi vues comme des héroïnes par certaines femmes musulmanes non voilées.

Partant de ce qui ressemble à des techniques d’apaisement des conflits, elles se retrouvent finalement dans une tension permanente. C’est ce mécanisme qui fait que Nejia se raidit encore plus, et se trouve acculée à imaginer s’enfuir dans un ailleurs qui lui paraît moins compliqué, alors que Khadija se nourrit de ces contradictions, et les transforme en supplément d’énergie pour se battre contre des discriminations différentes de celles qui touchent les filles voilées. Sabah, quant à elle, s’en tient envers et contre tout à ces idées d’apaisement et de négociations. Elle imagine toujours dans le présent et dans l’avenir une possibilité de transiger, de s’adapter. Elle a une vision plus optimiste que Nejia, et moins combative que Khadija.

Il s’agit ici de ne pas oublier que ces filles ne sont pas agressives, qu’elles n’apparaissent pas comme des foudres de guerre, au contraire, et que leurs stratégies sont avant tout personnelles. C’est cette singularité qui échappe à l’imaginaire répressif, qui se nourrit de la crainte d’une « invasion ». De plus, le port du foulard apparaît souvent comme une technique locale et momentanée, sa réversibilité étant toujours possible.