Vacarme 30 / Cahier

Voisins récit

par

Il n’enfonce pas son crâne sous son bonnet, il retrousse les bords de laine comme pour un froid moyen. Le thermomètre électronique de l’avenue affiche –14°.

Son cou aussi reste toujours exposé à l’air.

Qu’il marche ou qu’il se tienne debout, on ne remarque pas qu’une de ses manches est vide. Sa main solitaire est adroite, elle roule les cigarettes.

Il vit sous une canadienne adossée à un if et un sureau aux branches emmêlées, sur un no man’s land de pelouse où s’alignent d’anciens préfabriqués pleins de traducteurs. « Avec mon bras la France a gagné un tunnel, moi j’ai gagné une tente », qu’il désigne, et il rit.

À l’autre angle du carrefour se dresse une architecture de verre et d’acier où son affaire attend, aplatie feuille par feuille dans une chemise à élastiques.

Lui entame son deuxième automne en face de son double en papier. Pour donner autrement la mesure : il a vécu là 1 printempset 1 canicule à l’abri de quelques cartons (c’était avant la tente), 1 automne, 1 hiver de neige et de glace, 1 printemps de pluie, 1 été, 1 début d’automne doré qui a basculé dans l’eau tombant en continu. Sept saisons, seul, nuit après nuit. Les rats du canal laissent parfois de grands trous dans son pain et ses pull-over.

Désert le week-end, le secteur s’anime en semaine avec les arrivées et sorties de bureau. Le matin, de huit à neuf, lui se tient debout, à l’angle du portail, aux côtés de la copie agrandie de sa requête. Il ne demande rien, il nous regarde, si on le salue il incline la tête et sourit avec réserve. Mais un sourire réservé marocain est un soleil.

Un fonctionnaire un jour cesse de résister et s’approche. Duel d’accents, un volubile français de fortune contre une des mélodies d’Europe. Ce pas, nous ne pouvons plus le faire en marche arrière. Omar est un sorcier, il le sait un peu, pourtant il ne prend pas le pouvoir qui va avec.

Aux assistantes sociales, aux médecins qui font la ronde la nuit, à tous ceux qui veulent le fourrer dans un abri, il dit non. « J’irai plus jamais dans un foyer. » Et aussi : « Mon affaire est là et moi je suis là où est mon affaire. »

La neige est tombée toute la nuit, une mauvaise neige, lourde, mouillée. « Ça va, Omar, labès ? ça va, ça va. » Après les formules, il dit qu’il a eu très peur de la mort froide.

Il faut construire une cabane à Omar. Voilà, puisqu’il ne veut pas quitter cet endroit.

Un matin, il me rend ma bouteille thermos. « C’est pour garder, j’en ai cinq, j’ai aussi trop de couvertures, comprends, ma tente est pleine. »

Il rougit un peu de ce geste contre nature, il sait combien parfois les objets sont énormes de nos dérisoires victoire, joie, soulagement. Omar est déjà un peu fou, mais sa délicatesse est intacte.

Cafétéria  :
Je voudrais un café moyen, grande tasse, avec du lait mousse, à emporter.
Je voudrais un déca moyen dans ma tasse à moi, tenez.
Je voudrais un café percolateur sur place, avec du lait froid et une sucrette.
Je voudrais un petit café commerce équitable, sur place.
Je voudrais un grand renversé pas trop chaud, sur place.
Je voudrais un rallongé à emporter mais dans une tasse de sur place, je vous la rapporterai.
Je voudrais un petit déca capuccino, à emporter.
Je voudrais un café. (Lui c’est un expert de l’extérieur en visite.)

Petit à petit, nous découvrons que nous sommes nombreux, les sensibles à Omar. Je ne dis pas amis, car quoi que nous fassions pour lui, chacun de notre côté, nous avons tous peur que son innocence nous dévore.

Ascenseur  :
«  i, il est vérament notre San Francesco d’Assisi  ! »

Donovan dépose un repas chaud chaque soir, sans exception, et pour ses congés il prévient Omar de la venue d’un remplaçant. Andrès et Katia apportent un déjeuner quotidien. Joséphine dépose des jus de fruits vitaminés. X, Y et Z offrent du café, du tabac, du sucre, des boîtes de conserve (vous avez déjà essayé l’ouvre-boîte d’une main ?), des tickets de bus, des entrées aux bains municipaux, des anoraks, des cartes de téléphone, des omelettes aux herbes, des gants, des vache-qui-rit, une chaise de jardin, des sandwiches, des chaussures. Avec tout ça à l’intérieur, la toile de la canadienne fait des bosses. Il y a des pays où l’on n’apprend pas à jeter.

Patrick a proposé de l’héberger dans un studio, Omar a refusé. Dans une resserre au fond de son jardin, alors. Omar a refusé aussi « Mon affaire est là, dans ce palais, alors moi je reste là où est mon affaire.

– Omar, ce palais, ce n’est pas la justice, c’est la loi. On m’a dit que votre requête est irrecevable, il faut faire autrement, tout reprendre à zéro, nous paierons un avocat.

– Non, dit Omar, qui s’emporte, c’est la justice, elle est ici. Personne qui travaille dans ce palais me tutoie, jamais. C’est la justice. »

Bureaux  :
Une fenêtre et demie par personne de grade inférieur, plus pour les grades supérieurs, quatre pour les juges.

Ce matin la poignée chaleureuse d’Omar donne froid à nos mains. - 17°.

Il faut construire une cabane à Omar. «  on, dit-il. Trop visible.C’est interdit de construire, mais tu vois, pas interdit de camper ! » Et il rit, frappe nos paumes de la sienne.

C’est Milosz qui a l’idée du matériel de camping ultrasophistiqué, des couvertures de survie, un sac de couchage haute altitude. La collecte éclair dans les bureaux rapporte gros, le magasin de sport accorde une réduction. À la fin du week-end, Omar a sa canadienne avec tout le fourbi trop bien rangé et une annexe igloo, des cantines étanches pour la nourriture, un coffre en bois pour le tapis de prière, et nous attendons le coucher d’un invisible soleil de ramadan d’hiver pour fumer ensemble des cigarettes et boire de son café. Une patrouille de police se gare et s’approche, Omar est souverain, il connaît tous les agents, il les a tous convaincus depuis longtemps que sa place est là. Il soulève son bras à l’horizontale, comme une aile qui va voler, et fait un tour sur lui-même « Ce sont mes amis ! » Il est autrement que content, il est ivre d’une joie hallucinée par le jeûne et la folle après-midi. Pour la première fois il ne tient plus son visage, qui s’éteint au moment où nous le laissons seul pour retourner dans nos maisons.

Quelques-unes des réponses des donateurs au mail qui rendait compte des achats effectués et invitait au montage de la tente  :
« Bravo ! vous êtes efficaces ! sacrément efficaces ! Désolé pour ce week-end, je serai pris par une formation en développement personnel par la musique et les arts. Bonne continuation ! »
« Un très grand merci pour cette initiative généreuse ! »
« Je suis contente d’avoir participé à la collecte et surtout fière de l’implication des personnes qui ont mis en route cette action. C’est enivrant de voir comme nous pouvons agir vite. Whaouh  ! »

Le lendemain, Omar et son bras démontent et remontent tout le campement, ajoutent une couche de sable sous les tentes, un peu de ce désert qui n’est sec qu’en rêve, et font disparaître le clinquant des résidences principale et secondaire sous une bâche délavée.

Mail to all the staff  :
«  ring with diamants was found in the toilet on the fifth floor. The owner can find it in my office (wing 50, 48B left after the fridge).  »

«  Omar, de quoi avez-vous besoin 

– J’ai besoin de rien. Chouf, Allah m’apporte à manger et me protège, pourquoi je me ferais du souci 
– Omar, Allah c’est nous 
– C’est vous qui me donnez, mais c’est Allah qui vous guide !
– Bon, d’accord. Alors 
– Une lumière la nuit, ce serait bien. 

Il fait nuit de 4 heures l’après-midi à 8 heures le matin et le jour lui-même n’est pas bien clair.

« Le matin, devant les grilles, il y en a qui veulent me donner de l’argent. Je refuse l’argent, c’est normal. Si je veux de l’argent, je suis pas un idiot, je me mets pas ici. Je vais en ville, au centre, là où passent tous les gens, ou à Paris ! Si je prends pas l’argent, il faut fléchir un peu. Je veux pas l’argent, je veux qu’on me parle. Je veux qu’on s’occupe de mon affaire. Mais les factionnaires qui s’en occupent, ils me parlent pas. Les factionnaires qui peuvent rien faire, ils me parlent  

Couloirs  :
«  Je ne comprends pas, il n’accepte pas argent, pourtant j’étais très discrète, you know, j’ai mis les billets dans un enveloppe et j’ai voulu glisser dans son poche. Il m’a rendu   ! »

Allah a fait livrer une maglight porte-clé, une lampe à gaz et dix cartouches de réserve, et même une miniradio qui crachouille. Il pleut à verses. Omar, accroupi sous l’avancée de la bâche, interrompt son dîner et plaisante, beau et confiant comme un jeune chameau en col roulé. Chaque coin de la toile est tendu en gouttière et déverse l’eau dans des gamelles qu’il faut vider. Je devrais avoir honte parce que les conversations avec lui m’apaisent. Mais la paix est plus forte que la honte.

Février. «  mar, vous avez encore du gaz pour la lampe 
– Non, plus de gaz, mais regarde, dans mon château le matin vient et la nuit vient, et après le matin vient et la nuit vient deux minutes plus tard. Alors ça va. 

Dimanche. Un des gardiens, à qui il demandait comme d’habitude de pouvoir remplir un bidon d’eau, lui a dit qu’il en avait assez d’être dérangé. Omar a tourné les talons. Depuis, il se fournit au robinet du cimetière, c’est assez loin. « Les morts sont pas dérangés ! » Il rit, bien sûr.

Au magasin de sport, je demande où sont passées les recharges de gaz : « Vous savez, ce n’est pas la saison du camping ! Revenez fin mars, début avril. » Omar le débrouillard en trouve lui-même dans une grande surface de zone commerciale.

« Labès, Omar ?
– Labès, labès. Et toi ? Tu n’étais pas là cette semaine ?
– Non, j’étais à Paris.
– Paris ? Je connais Paris ! Dans quel quartier ?
– Ben, je ne sais pas, dans plein de quartiers.
– Ah. »
Il est déçu.

Fin de réunion d’accueil des nouveaux personnels  :
«  Des questions ?
– Y a-t-il un service interne qui s’occupe des personnes dont les requêtes sont rejetées, qui restent à l’entrée, qui ne savent plus où aller ? Une orientation vers des prises en charge, des suivis ?
– (cinglant) Il est prévu un nouveau système qui mettra les agents à l’abri des requérants et leur évitera d’être importunés.  »

La lettre est arrivée à la poste restante. « Votre requête est irrecevable, etc. » Omar ne l’a pas reçue ; Omar l’a reçue mais ne l’a pas lue ; Omar l’a lue mais ne l’a pas comprise ; Omar ne veut pas de cette lettre. « Là où est mon affaire, je dois être. Il va venir, le jugement. Je suis pas pressé. J’ai perdu mon bras, dans le tunnel, tu sais combien de temps ? Quatorze ans. »

C’est difficile de suivre les récits d’Omar. Pour lui, tout est clair : Allah ; la justice ; au bout la reconnaissance de son accident et l’argent. Il suffit d’attendre avec la tête déjà haute. Il ne se sépare jamais de la sacoche qui contient les six kilos de son dossier.

Mail de Donovan :
«  Je lui ai proposé le plus diplomatiquement possible qu’on lui finance son retour, même provisoire, et qu’on lui verse une somme mensuelle là-bas, au Maroc. Omar m’a fait un petit sermon de vingt minutes dont je n’ai pas saisi toutes les nuances, mais dont la teneur était : non merci ! Alors pour le moment le service repas continue.  »

De bonne heure. Je croise Omar. Il va en ville, à la mosquée, aux bains. Après l’envoi de la lettre, des officiels et des policiers sont venus lui interdire de se tenir sur le trottoir, à côté du portail. Il raconte avec une faille dans son regard, un doute, une honte. Et de plus en plus de «  à où est mon affaire, etc. 
«  Omar, désolée, il faut que j’y aille. Je suis en retard et mes chefs…
– Chef ? Quel chef ? Tout le monde est chef, personne est chef, c’est pareil. Tu es chef de toi, moi je suis chef de moi.
– Oui, oui, et qui est le chef de mon canari, hein ? » Rire, de n’importe quoi, pour nous quitter.

Chaque matin, aux grilles, sa présence arrachée se réfugie dans le souvenir de ses plaisanteries, ses salutations rituelles, ses encouragements au travail et son obstination limpide.

Parking à vélos  :
«  Écoute, c’est comme ça, l’affaire a été jugée, il faut aussi que Omar assume son destin.  »

Les personnalités se retrouvent sur la pelouse d’Omar, sous une vaste tente blanche au design arabe, et posent avec buffet et musique la première pierre du futur bâtiment des traducteurs. En attendant son achèvement, les bureaux seront déplacés à cinq cents mètres de là. Il prévoit de remonter le camp, le moment venu, à côté des nouveaux provisoires. « Mais on verra ? Peut-être le jugement sera arrivé ? Alors j’aurai fini le tourisme dans ce quartier ! »

Tous les arbres sont abattus, sauf l’if et le sureau. Les pelleteuses creusent de profondes tranchées, rejettent de la terre et des cailloux, les trous et les tas s’arrêtent à trois mètres des tentes. Deux ans avant les travaux, Omar a choisi un emplacement à la limite exacte des plans.

« – Regarde, les ouvriers ils me laissent tranquille. Je fais rien, je dis rien. Je les laisse. Ils me dérangent pas. Ils travaillent. Je suis pas contre le travail ! » Il rit, et m’offre un briquet et une pomme.

Mail de Giorgio  :
«  La situation d’Omar pose un problème plus social que juridique. Il a droit à des allocations, d’un niveau non négligeable. Il semblerait que personne ne conteste son droit à les percevoir, mais qu’il les refuse lui-même. Je pense qu’il voudrait effacer l’injustice que son accident a causée à sa vie. L’approche la plus réaliste serait de le convaincre de réintégrer le système, CPAM, banque, domiciliation, etc. Ensuite seulement il pourrait formuler une demande en aggravation devant un des organes de la CPAM. 
Dorénavant, dans mes petites discussions avec lui, c’est dans ce sens que j’irai. »

Avec les 80 euros d’une petite collecte, Omar boucle un petit cadenas sur la bâche et disparaît pendant plusieurs jours.
« J’étais à Paris !
– À Paris, Omar ? Mais comment ?
– Fléchis un peu, j’ai pris le train.
– Avec 80 euros ?
– Les euros, c’est pas pour le train. Le chef il me demande mon adresse, il veut que je paye l’amende, je lui dis : va, prends ma tente, prends mon manteau, prends tout, j’ai pas besoin. Je lui explique l’affaire. Mais c’est tropliqué, alors il enlève la casquette comme ça, il est fatigué, mais pas moi ! J’attends l’autre train, et après je redescends, c’est la même histoire, et je remonte dans un train. Je pars cinq jours avant le rendez-vous, les trains c’est pas sûr ! Et je vais voir une copine à Paris. Et aussi un avocat. Maintenant c’est bon. L’avocat, il veut me demander où je vis, si je débrouille, il pose des questions, je lui dis, mais gentiment : Ecoute, te mêle pas, travaille sur mon affaire. Il veut continuer les questions, je lui dis : Arrête, tu sais quoi, tu es le treizième avocat, montre juste si tu connais le travail. Alors il baisse la tête et il ouvre le dossier. Maintenant, c’est bon. »

Extrait de la lettre d’irrecevabilité  :
«  (…) conformément aux directives, votre dossier sera détruit dans un délai d’un an à compter de la date d’envoi de la présente lettre (…) ».

Après deux heures d’assaut, Omar accepte. Il promet à Chiara de rencontrer son ami, un médecin d’origine marocainequi travaille dans un service social et parle arabe. Rendez-vous est pris, nous irons ensemble en voiture. Mais Omar n’est pas là, Omar ne vient pas. Pendant les semaines qui suivent, il se cache, ne rejoignant qu’à la nuit son camp qui s’affaisse entre les détritus.

Petit local Hot drinks vending machine :
« Alors, comment va votre protégé ? »

Dans le parc tout proche, un homme est assis sur un banc, sur fond moussu de troncs centenaires, dans le rayon d’un dernier soleil. Parka vert passé, longs pieds dans cuir poussiéreux, calotte de laine gris sombre, peau de grand air. Je pédale pressée : « Ce type, quelle allure, quel sens des couleurs, quelle netteté nonchalante, etc. » Je le reconnais au dernier moment.
« Omar ! Il est bien, ce parc, comme salle d’attente !
– C’est fini, le travail ? Tu rentres pas à la maison ?
– Non, je vais par là, j’ai rendez-vous chez le médecin.
– Quel médecin ? Tu n’as pas besoin. Ton médecin, c’est toi ! »
Il rit et se moque de moi.
– « Au fait, Omar, vous n’étiez pas au rendez-vous, l’autre jour.
– Oui, j’avais dit oui, pour faire plaisir. Mais tu sais, un Marocain qui devient médecin en France, c’est pas un homme bien. C’est pas possible. Tu peux pas être marocain et faire une réussite en France. S’il est médecin, c’est la magouille, je connais. C’est pas la peine. Comment va ton mari ? »

Des murs métalliques ont été dressés tout autour du trou et des engins, la nuit tout est bouclé. Le campement est toujours là, Omar aussi, barricadé dans le chantier et dans sa foi en Allah, la justice et quelques humains d’un monde voisin. Là où est son affaire, il doit être. Là est sa place, 5 m2incompressibles, pour l’instant. Le chef de chantier m’assure qu’ils ne toucheront pas à l’endroit avant la fin de l’hiver. Et il ajoute, comme en écho à Omar : « Nous il nous dérange pas. »

Merci à Gracieuse

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Version imprimée

Publiée dans Vacarme 30, , pp. 122-125.