Vacarme 70 / Bêtes à penser

rencontres animales voir un loup d’homme à homme

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Loup Loup y es-tu ? Rencontrer le loup, qu’est-ce que c’est ? Rencontrer un être, une forme dans la nuit, des yeux qui vous regardent ? C’est aussi affronter un problème de politique locale bien connu, depuis que l’animal a opéré une reconquête des montagnes. Définir le loup qui erre autour des brebis au pâturage, c’est dire si on a envie de vivre avec lui, construire sa maraude comme une danse amérindienne à suivre sans abdiquer de sa raison : pour inventer une nouvelle anthropologie commune à l’homme et à l’animal.

C’est l’histoire d’une nuit. Un 24 juillet je crois, c’est une nuit au troupeau. Nous sommes deux. Venus conjointement pour tenir le loup loin des brebis, et comprendre le moment critique, le drame nocturne où le loup entre en conflit avec les sociétés humaines — quand l’animal sauvage attaque l’animal domestique. Nous suivons le troupeau sur le plateau de Canjuers. Il abrite une, ou plusieurs meutes, très meurtrières à l’égard des ovins : les conditions écologiques, historiques et pastorales catalysent les attaques.

Canjuers est un camp militaire interdit aux civils, avec bombardements et passages de tanks. On marche en entendant les détonations des obus au loin, dans une nature vidée d’humains, au loin les villages fantômes. De ce désert, la faune renaît avec une vigueur explosive.

Nous nous arrêtons sous une crête, face au sommet du Mièraure. Il est 22 heures. Nous montons la tente dans un silence parfait, communicant avec les signes de la langue amérindienne, les lèvres juste pour sourire. Bonne rigueur. Je reste dehors jusqu’à 1h, en compagnie d’une lune rousse, au-dessus du troupeau de quelques mille deux cents brebis rustiques, adaptées à la rigueur du climat. La pauvreté du sol et la chaleur du jour exigent que les brebis pâturent toute la nuit. Les grands troupeaux, mobiles comme des volées d’étourneaux, sont alors à la merci des prédateurs. Abois sporadiques des chiens de protection — sept bâtards de patous et de bergers d’Anatolie — et puis, calme.

Je ressors à 3h30 car les chiens de protection hurlent en continu. Ils se défendent. Ils sentent qu’il est là. Ils font front autour du troupeau. Je descends en silence sur le coteau, vers le troupeau, la lampe éteinte à la ceinture. J’ai choisi ma voie pour être sous le vent. Les lavandes sentent fort, la lune dans mon dos crache une belle lumière nette. Le cri des chiens fait monter une certaine crainte mêlée d’adrénaline. Je m’arrête quelques centaines de mètres au-dessus du troupeau, la bouche ouverte pour mieux saisir les sons alentour, immobile et sans lumière, plusieurs minutes.

C’est là que j’entends quelque chose, quelque chose qui monte sur moi. À la course dans la pierraille, à l’oblique, croisant ma trajectoire quelques dizaines de pas devant. Je tressaille en imaginant un patou excité par le conflit. Je connais ces histoires de chiens de protection arrachant le bras d’un vétérinaire compatissant.

Je le vois d’abord courir à l’oblique à soixante pas ; il est gris anthracite à la lumière de la lune, assez uni ; ses épaules roulent puissamment comme je ne l’ai jamais vu chez un chien ; il est très long, il a la queue basse et très droite ; il dégage une puissance, une puissance lucide de fauve. À quarante pas de moi, il s’arrête subitement.

Il a senti ma présence ; il tourne la tête vers moi.

Piège photographique d’un loup dans la Vallée de l’Athabasca (Canada).

Merci à Raoul Kluivers.

Il me fixe deux longues secondes ; le temps qu’il me faut pour dégainer la lampe à ma ceinture. Je lui envoie une giclée de lumière au visage, qu’il détourne avant que les rayons ne l’atteignent ; il jaillit vers un bosquet. Je le charge, puis j’oblique ma course pour couper la sienne. Je veux, je crois, l’effrayer, le faire fuir, l’éloigner du troupeau. Mais je ne suis pas sûr du sens de cet acte, très pulsionnel. Je charge peut-être pour ne pas avoir peur.

Est-ce qu’il a senti mon odeur ? J’étais sous son vent, mais l’air tournait un peu et était faible. C’est ma silhouette dans sa vision périphérique je crois qui l’a surpris. Alors il m’a examiné comme un égal. Face à face.

Il disparaît derrière un bosquet isolé à l’orée du bois de Gourdon. J’y pénètre. Les taillis sont épais. Je passe sous les frondaisons des pins noirs, qui font des sanctuaires, je fouille quelques minutes. Il s’est volatilisé.

Et les sens, et la raison, prédisent qu’il doit être là : il n’y est pas.

Je réalise que ma conduite est absurde, et crée un danger inutile : s’il est tapi ici, il ne sert à rien de l’acculer.

Alors je reviens me poser entre le troupeau et le bois. Philippe, le berger, m’a dit que le loup souvent revenait chercher une bête tuée (il attend que le troupeau s’en éloigne un peu, et donc que les chiens s’écartent ?) ou pour retenter sa chance. Il ne réapparaît pas. Il ne pourrait se faire invisible, car la pierraille ici empêche tout déplacement silencieux. C’est ce qui m’a le plus surpris : le bruit très fort de sa course. C’est un fauve, mais pas un félin.

J’allume une pipe assis dans les lavandes. Je crains d’être arrivé trop tard. Il semblait remonter du troupeau. Il faudra attendre le jour pour voir les dégâts. J’aurais dû venir plus tôt. C’est dérisoire au regard de l’intensité des attaques ici, mais je serai content si j’ai contribué à apporter une nuit de paix au troupeau.

Les chiens se calment enfin, ils se sont séparés aux extrémités du troupeau, et vont aboyer sporadiquement toutes les cinq minutes, pour se signifier leurs positions, se tenir éveillés, se donner du courage. Ils ont fait un travail admirable. Je suis ému dans le noir par leur loyauté paradoxale de gardiens. Servant si bien le prédateur qui les a retournés contre celui qui est leur ancêtre — pour protéger leur proie atavique.

Dans la langue des signes amérindienne, le signe pour qualifier le loup consiste en un V du majeur et de l’index de la main droite, partant de l’épaule, et avançant à l’oblique vers le ciel. Le signe pour « chien » est le même V, doigts pointés vers le bas cette fois, mais il recule à l’oblique, en sens inverse.

Mais il me regarde, non, il regarde mon visage, non : il me regarde dans les yeux.

Je repense la scène.

4 h du matin, rencontre avec le loup à 40 pas, d’homme à homme.

C’est absurde, mais c’est la première et plus limpide formule qui me vient à l’esprit pour la verbaliser. Impression qui devient une énigme à résoudre.

Je ne vois pas son visage, car trop lent à dégainer la lampe. (Leçon 1 : s’entraîner à dégainer très vite. Leçon 2 : il faut une extrême rigueur et une ascèse et une imprévisibilité, silence et furtivité, pour le surprendre.) Je ne vois pas son masque labial blanc, ni vraiment ses oreilles en pointe que je crois deviner.

Mais il me regarde, non, il regarde mon visage, non : il me regarde dans les yeux. Ce souvenir joue un rôle particulier dans ce sentiment consistant de l’avoir rencontré. Eye-contact : énigme philosophique. Pourquoi certains animaux nous regardent-ils spontanément dans les yeux ? S’ils pensaient que nous sommes des corps mus par des forces, des pierres chutant, des arbres ; ou bien s’ils ne pensaient pas, ils poseraient leur regard indépendamment sur toute la surface du corps, sans trouver nos regards. Ici, le fait qu’ils nous regardent dans les yeux indique qu’ils savent quelque chose : il y a une intentionnalité cachée derrière nos yeux, comme s’il y avait quelque chose à voir, comme si nous avions vraiment une âme, trahie dans ces miroirs. Je ne sais pas le dire. Le eye-contact révèle ce que ces animaux comprennent de ce que nous sommes. Ils nous attribuent une intériorité, nous qui peinons tant à leur rendre cette politesse, que leur geste pourtant appelle : il n’y a qu’une intériorité pour en reconnaître une autre, parmi les rochers, les forêts, les nuages.

Adolf Portmann, biologiste des apparences, dit quelque chose sur cette primauté de la tête animale et humaine dans la rencontre. Il isole une corrélation entre le degré de complexification cérébrale et l’intensité de l’apparence : plus l’animal est cérébralisé, plus il s’engage dans l’apparaître. L’apparition de la tête chez certains animaux est de cet ordre : organe visible, elle est indiquée comme pôle directeur par toute une série de parures, de contrastes, de symétries. Il ajoute : chez l’animal, « le plus haut degré de l’existence individuelle, la possibilité de manifester des états intérieurs, est au service de la rencontre [1]. »

Rencontre hypnotique, car dans une autre dimension, celle de la nuit, qui n’est pas pour les humains, où les formes évanouissantes empêchent l’identification des êtres et la maîtrise de l’espace. Royaume des impressions, où le corps est piloté par l’ouïe et l’odorat, sens archaïques qui redeviennent dominants. Dans la nuit, la clarté des connaissances biologiques disparaît. L’anatomie ne peut se faire qu’en pleine lumière. Il faudrait un autre langage : on voit des « impressions-loup », des complexes d’espace-temps, des silhouettes inabouties, où l’imagination vient suppléer aux manques de la vision. Il est si naturel de voir des monstres — des garous.

En toute rigueur, j’ai rencontré un « lupoïde », plus qu’un canis lupus anatomique.

Mais certitude que c’est un loup.

Comment puis-je le savoir si nettement ? Quelle déduction secrète a eu lieu derrière mes yeux, dans la grande vie bruissante de l’esprit, trop vive pour que je la voie ? Il me faut plusieurs minutes pour reconstituer l’éclair du raisonnement en dépliant ses prémisses. Depuis mon départ, j’entendais les chiens hurler, grisés d’excitation, autour du troupeau. Tous aboyaient et grondaient pour faire fuir le prédateur, se signifier leurs positions, se donner du courage. Mais lui qui court vers moi dans le pierrier est parfaitement muet, furtif. Des manières de rôdeur. J’entends les assiégés, mais je vois l’assiégeant tournant autour du troupeau.

C’est pour cela que je sais instantanément, et inconsciemment, que ce n’est pas un chien. Et puis sa couleur, car tous les chiens de Philippe sont blanchâtres. Et puis cette queue droite et tombante à l’oblique pendant la course, qui permet de distinguer le loup des chiens même archaïques, qui l’ont courbée. Et puis cette attitude furtive de chasseur qui cherche. Et puis ce silence examinateur, évaluateur : l’ancêtre du chien n’aboie pas.

Dans la langue des signes amérindienne, le signe pour qualifier le loup consiste en un V du majeur et de l’index, avançant vers le ciel. Le même signe, posté devant les yeux, index et majeur pointés vers le sol, fouillants, veut dire : chasser.

Pourquoi ce sentiment de l’avoir vu d’homme à homme, alors ?

Pourquoi certains animaux sont-ils plus volontiers métissés à l’humain que d’autres ?

Parce que loup et humain sont des super-prédateurs, tous deux dans cette catégorie écologique des consommateurs secondaires dans la « communauté biotique » ? Parce que tous deux sont des mammifères sociaux, hiérarchiques, capables de s’adapter à la plupart des milieux, du désert du Golan au cercle polaire, explorateurs infatigables, apprentis curieux de nouvelles pratiques de chasse ou de pêche ? Je ne sais pas.

Le pasteur des steppes reconnaît l’intelligence stratégique du loup pendant sa chasse collective, et lui compare ses propres tactiques de traque à l’égard des bouquetins et mouflons. Mode de vie familial, nourrissage collectif des petits, apprentissage de techniques de chasse, dispersion qui empêche l’inceste : les convergences de mode d’existence entre ces deux grands prédateurs sociaux sont isolées consciemment par le Kirghize. Un pasteur nomade interrogé par l’éthno-éthologue Nicolas Lescureux dit ainsi : « Je parle du loup à mes enfants. ... C’est pour qu’ils soient attentifs, sinon c’est pour comparer avec l’homme... Par exemple, les parents des hommes donnent tout ce qu’ils ont à leurs enfants, tout ce qui est là, tu le prépares pour les enfants. Les loups c’est pareil, quand ils mangent au champ, ils ne digèrent pas, ils reviennent au terrier et ils vomissent... Oui, il est subtil (kyran), il est prédateur, ça ressemble. [2] »

Peut-être, je ne sais pas. Mais aussi, j’en fais l’hypothèse après cette expérience des nuits au troupeau, parce que le témoin ressent, dans la maraude du loup qui cherche à tromper les chiens pour isoler une brebis, cette puissante intentionnalité intelligente, évaluante, tactique, avec des moyens pour atteindre la fin, déterminée et obstinée.

Sa technique de harcèlement est intrigante : il semble avoir compris que les chiens ne peuvent pas s’éloigner du troupeau, sous peine de laisser des brèches ; il va donc « tourner autour du fort », comme les indiens des plaines, avec des tactiques de guérilla, en cherchant des flancs moins bien protégées, pour reculer à grande vitesse si les chiens arrivent. C’est la tactique martiale typique des archers nomades, les Huns d’Attila et les hordes du Khan. Il est dit dans le folklore mongol que ce peuple a appris des loups ses tactiques de guerre : être très mobile, avancer sur l’ennemi, faire retraite dès que l’adversaire statique est trop puissant, pour se décaler et attaquer fulgurant ailleurs. C’est un état de siège au cours duquel il utilise, avec une intentionnalité et une intelligence visibles, des tactiques adaptatives qu’il semble expérimenter sur le terrain.

Il faut compter sur la ruse, la détermination et la puissance de surprise de l’adversaire lupin.

Des caméras infrarouges ont filmé une meute qui envoie un éclaireur pour attirer les patous loin du troupeau, les faire courir, relayé par un autre éclaireur, pendant que le reste de la bande contourne le troupeau pour attaquer. En stratégie militaire, c’est un cas d’école de diversion qui pourrait être enseigné aux élèves-officiers.

D’« homme à homme » : c’est que la scène ressemble à une confrontation entre humains, car il faut compter sur la ruse, la détermination et la puissance de surprise de l’adversaire lupin.

Le loup devient donc un sujet. Dans l’ontologie occidentale naturaliste, traditionnellement, l’animal est l’objet passif, une matière animée, pour le sujet spectateur qu’est l’humain. Peut-être d’abord parce que l’animal est massivement traduit en nourriture ou outil pour l’humain. Mais lorsqu’un être trompe notre vigilance ou nos prédictions, lorsqu’on le croise sur son trajet propre, il devient le sujet dont je suis l’objet. Inversion métaphysique locale.

Dans la langue des signes amérindienne, le signe pour qualifier le loup consiste en un V avançant vers le ciel. Le même signe, rigoureusement le même signe, veut dire : homme, de la tribu Pawnee.

Quelle singularité statistique que je tombe sur lui et le fasse fuir. Mais il faut dire qu’il ne s’attendait pas à croiser quelqu’un sur ce troupeau isolé, sans lumière, à 4h du matin, camouflé sous le vent, l’aine et les aisselles frottées de lavande pour masquer mon bouquet d’odeur. Demain j’irai dormir dans la garrigue, sur le flanc d’en face, pour le surprendre, immobile, la torche prête à être dégainée (note du lendemain : rien vu, rien entendu).

Dans la nuit, la clarté des connaissances biologiques disparaît.

Je me cale au creux des rochers, entre le troupeau et le bois où il a disparu, bien en vue au milieu d’une garrigue à découvert. Je vais rester là jusqu’à l’aube : s’il a tué, ma présence l’empêchera de revenir chercher sa proie, sinon, de revenir chasser.

Une nuit ne m’a jamais autant appartenu. Fumer la longue pipe couché dans les lavandes, veillant sur le troupeau, le chapeau sur les yeux mi-clos, au-dessus du bêlement des bêtes vibrant dans la lumière d’une pleine lune rousse. Et l’aboi des chiens, cerbères des portes du troupeau, ce château mobile, protéiforme comme un banc de poisson, château assiégé par le loup cherchant une brèche dans la défense. Je le baptise « Tourne-autour-des-forts » du nom d’un illustre chef indien Athapascan.

Je déplie la carte sous la lune. Tout autour sur Canjuers fleurissent les lieux-dits : Gratte-Loup, St Loup, le Cros du Loup, la Plaine du Loup, La Laouve (peut-être un dérivé d’éouvé : la chênaie.) La toponymie dit l’omniprésence du loup dans le passé de ce paysage, et son retour précisément dans les lieux qui portent son nom. Ce que certains appelleraient donc, chez lui ? Le premier loup qu’on a pisté dans la neige, sous le lac de Trécolpas, était un mâle alpha massif. Son trot digitigrade calligraphiait d’effrayantes signatures. Penchés sur ses empreintes, on relevait la tête vers le sous-bois avec un sentiment précis : celui d’être chez quelqu’un. Le retour du loup dans nos forêts nous dépare de la certitude seigneuriale, inquestionnée, qu’elles sont notre domaine.

Bien avant l’aube, je jette ces lignes tordues aux pages lunaires d’un carnet.

Rencontre qui convoque un autre souvenir de rencontre.

Marche à la nuit tombante, à cette heure précise où l’on ne distingue plus la silhouette amie et ennemie, la balle du pied sur la mousse pour éviter les craquements et les impacts vibratiles.

La forêt du Boréon est une forêt volante. Dans le gris tendre du soir, soudain, le sommet d’une pierre s’envole et devient mésange ; puis c’est une souche dont l’écorce monte et spirale en déployant des ailes de pinson. Des feuilles, des branches prennent leur envol avant que l’on saisisse que c’est un roitelet. Par éclat, par lambeau, la forêt s’envole et se recompose.

La bruine lève les odeurs comme un chien les passereaux. Les odeurs d’humus montantes dans la pluie qui tombe ; rencontre de la terre et de l’eau, de l’air.

Nous approchons, dans le cours d’un torrent, du territoire d’une meute. Chaussures enlevées, mille aiguilles de glace fondent dans la peau, et tout à coup, dans le chant-chaos du torrent, un roulement, qui n’est pas celui d’une boule d’eau entre deux pierres. Je tends l’oreille, j’ouvre la bouche pour entendre mieux, et à nouveau les sons se frayent un chemin jusqu’à mon oreille à travers les labyrinthes sonores du torrent, avec ses voix multiples. Quelque chose alors dans le ventre me dit que ce n’est pas là une voix d’eau de plus, une voix du torrent qui tonitrue autour — ce sont les hurlements polyphoniques d’une meute de loups.

Il y a quelque chose d’une proie, un passé immémorial conservé quelque part en moi, quelque part vers le rhinencéphale, un passé de bête chassée, et cette bête se paralyse dedans quand elle entend ce hurlement, ramenée brusquement quarante mille ans en arrière, dans une forêt de fougères arborescentes du Pléistocène, debout parmi les frondaisons, le nez levé. Mulot au soleil sur une pierre qui passe un instant dans l’ombre aiguisée du faucon crécerelle ; truite qui s’envole dans l’air cristallin du torrent, volée au courant par la patte patiente de l’ours.

Les pupilles se contractent, un frisson long comme une lame passe de vertèbre en vertèbre. En cherchant le mot précis, le mot exact pour dire ce qui se passe, le secret sur lequel l’esprit tombe, qu’il répète : la trouille, c’est la trouille. Ecce homo, une proie, aussi.

Je tends encore l’oreille — le cri a disparu. Il se lovait parfaitement parmi les rosaces sonores du torrent. C’était un cri sans guerre dedans, juste un appel musical, mélancolique à l’oreille humaine. Je ne sais pas si je l’ai vraiment entendu. Je me retourne vers ma compagne. Elle est derrière moi, les pieds dans le torrent. Bandée comme un arc, le regard intensifié, immobile, elle fixe dans la même direction.

Dans la langue des signes amérindienne, le geste de se frapper la poitrine, main droite ouverte, paume vers le ciel, doigts pointés vers l’avant, porte une polysémie étrange. Maladroitement, on le traduit par : by itself, par soi-même. Associé au signe « don », il signifie : « don gratuit, qui n’attend pas de don en retour ».

Comment les loups peuvent-ils vivre ici ? C’est là qu’enfant je venais en balade dominicale. C’est une montagne pour touristes, un musée changeant où de durs sentiers relient des tableaux de paysages grandioses, une ferme à ciel ouvert avec de gentils animaux. Le loup n’était plus là depuis un demi-siècle, il était exclu de la nature-divertissement-périurbain aménagée pour et par les Trente Glorieuses. Mais suivant le mantra d’Aldo Léopold, « il ne faut jamais douter de l’invisible [3] ».

Même après sa disparition de nos écosystèmes, le loup était visible dans la grâce des chevreuils, comme un écho d’un très lointain passé. La grâce des chevreuils est un cadeau des loups. Les loups, en exerçant une pression de prédation, sont les opérateurs de la sélection naturelle et produisent ainsi des chevreuils plus agiles, plus vifs, plus alertes, plus malins, plus puissants. Cette vitalité extrêmement aiguë, cette presque-perfection sans modèle, tissée dans ses propres conditions écologiques, lorsqu’on la pressent dans le mouvement désinvolte du chevreuil rencontré par hasard, qui broute ou glisse de lisières en soleils, c’est, précisément, ce qu’on appelle sa grâce.

Les cris des chiens s’intensifient à nouveau. Ils ont dû sentir quelque chose, nous restons tous ensemble, un seul grand animal, aux aguets. De longues minutes passent, peut-être une heure, une longue seconde, l’ennui n’existe pas. Nous disparaissons, notre égo ruisselant lentement, en cercles concentriques, vers tout ce qui est perçu, le troupeau, puis les lisières de la forêt, puis les crêtes, et enfin le ciel entre à l’intérieur, et nous ne sommes plus que cette toile d’araignée des vivants, qui palpite, nous ne sommes plus que l’empan du regard. (Il y a bien quelque chose en l’homme qui sait voler).

Les chiens se taisent à nouveau, et la tension du paysage-troupeau retombe, mon esprit revient à la rencontre. J’ai déjà quelques loups, lors de séances de pistage en voiture, à l’abri. Ici, à pied, sur ce terrain dangereux, sans lumière, c’est une rencontre d’homme à homme, d’égal à égal, mano à mano. Plus qu’avec d’autres animaux. Pourquoi cette impression de miroir ? Revenir encore sur cette énigme.

Hypothèse philosophique : suivant Konrad Lorenz, le fondateur de l’éthologie, l’apparition de la mobilité dans le vivant est corrélée à celle des intelligences [4]. C’est parce que l’on peut bouger que se développe la pensée qui cherche aller, comment y aller et pourquoi y aller. Des fins et des moyens. Des intermédiaires pour atteindre la fin. La base de toute théorie de l’action délibérée. Or le loup est un animal hypermobile, toujours mobile, c’est sa singularité éthologique : il parcourt spontanément trente kilomètres par jour, il arpente son territoire, en quête de proie, curieux de tout, pour affirmer sa souveraineté aussi à l’égard des commensaux et des meutes rivales. Une chanson kirghize décrit en termes vernaculaires l’éthogramme du loup, son mode d’existence :

« L’endroit où il va s’arrêter
Le loup y pense chaque jour
Et sur l’endroit où il s’arrête
Le loup fait toujours la fête [...]
En courant sans s’arrêter,
Le loup passe des plaines, des montagnes
Et dès que le vent se lève
Il prend l’odeur et s’enfuit ».

Et cette manière d’avoir l’air d’aller quelque part, suivant des critères secrets mais réels, lui confère une aura d’intelligence très singulière.

Dans la langue des signes amérindienne, le geste qui veut dire : « by itself, par soi-même », signifie aussi : freedom, ou solitary.

Le chevreuil ou le cerf a juste à baisser la tête pour trouver sa nourriture, ou chercher ici et là l’herbe qu’il désire piter. Le loup doit se déplacer beaucoup, sur plusieurs modes (maraude aléatoire, lecture de signes olfactifs et auditifs orientant la recherche, approche furtive, attaque, puis retraite). Pour la même quantité de biomasse ingérée, il doit déployer des trésors d’intelligence dans l’action. Si l’on suit l’hypothèse qui corrèle l’intelligence à la mobilité ; et que le loup se caractérise par une hypermobilité, quantitative et qualitative ; alors déduisez vous-même. Je ne sais pas.

Dans le vivant, la tonalité affective fondamentale est clivée. Aux deux extrêmes du spectre, il faut vivre dans la peur ou vivre dans la faim. Avoir faim ou avoir peur est une ligne de partage entre deux différents types d’être-au-monde animaux, qui correspondent probablement à des places dans la chaîne trophique, la ronde alimentaire. Suivant la loi de Lindeman, seuls dix pour cent de la biomasse passent d’un niveau de la pyramide trophique au niveau supérieur. Un dixième de la biomasse végétale circule, par le broutage, jusqu’aux herbivores. Et encore un dixième seulement circule, de la biomasse des herbivores, jusqu’aux carnivores, par la prédation. Cela explique d’abord la mosaïque proportionnelle de nos paysages vivants : il y a beaucoup plus de végétaux autotrophes que d’herbivores, et beaucoup plus d’herbivores que de carnivores. Avoir faim est le lot des apex prédateurs : ceux qui, une fois à l’âge adulte, se trouvent au sommet de la chaîne trophique, et ne sont alors plus la proie de personne. Avoir peur est le lot des proies, ici, les ongulés. La satiété et la peur omniprésente, tu les vois dans l’allure lente et erratique du broutage, et dans cette mobilité extrême des oreilles du chevreuil, cette motricité nerveuse et réactive, cet aguet interminable qu’est la vie.

La faim et la royauté tranquille, tu les vois dans la vie de festin et de famine du loup, de l’aigle, où tu souffres assez volontiers de la faim, mais où tu n’as pas peur, puisque que personne ne te menace. Une forme de désinvolture souveraine qui fonde l’autre grâce, celle des prédateurs dans leur manière de se mouvoir. Silhouette dessinée au pinceau si subtil de la sélection naturelle.

Pourquoi d’homme à homme, enfin ?

Il faut méditer sur sa propension à la disparition impossible.

Ce loup pénètre un bosquet dans lequel, suivant la force pure de la logique sur les choses claires et distinctes, il devrait être. Il n’y est pas. Philippe, le berger, nous raconte comment un chasseur le croise sur le col du Bel Homme : le loup court sur la plaine, au centre un seul genévrier chétif, derrière lequel il disparaît. Le chasseur baisse les yeux un instant pour prendre son téléphone. Il s’approche à pas de loup, contourne le genévrier pour le surprendre, puisqu’il ne peut pas être ailleurs. Il n’y a personne. Doug Smith, l’expert de Yellowstone, raconte dans sa biographie comment il surplombe un loup en avion avec son pilote, là il cligne de l’œil, et bien entendu, le loup a disparu dans l’air. Évanescent. Les anecdotes de ce type abondent.

Le mien a fondu dans un bouquet de nuit. Il sait disparaître là où notre cerveau prédit nécessairement sa présence. C’est un aspect d’interaction écologique et éthologique qui est une belle énigme pour la pensée : comment ? C’est assez rare chez les animaux. Il a un art prestidigitateur de la misdirection, qu’il faudrait analyser. Notre œil, combiné à nos modules mentaux spontanés, déduisent spontanément la position des choses, en fonction de leur trajectoire, de leur vitesse, de leur volume. C’est tellement instantané et automatique, que l’on croit que c’est le réel même, l’évidence pure, les faits bruts. Mais c’est ici une perception construite par traitement cognitif de l’information. C’est le secret de la prestidigitation. Amener l’esprit du spectateur à faire des déductions invisibles pour lui-même, comme si c’était le réel même — mais erronées quant à ce qui se passe. Lui faire croire qu’il a vu ce qu’il a construit. Et tromper ses déductions automatiques par la connaissance des biais cognitifs.

Depuis ce modèle, comment le loup fait-il pour disparaître ? Quelle zone d’ombre de la vision et du cerveau humain utilise-t-il pour tromper nos sens alliés à nos déductions spontanées ? Quelles illusions d’optique et quels biais cognitifs articulés ? Et quel degré d’intention et de théorie de l’esprit possède-t-il vraiment ? Je ne sais pas.

Charles Lebrun, Trois têtes d’homme en relation avec le loup.

Pour qui a vécu cette scène, néanmoins, l’effet de magie est évident : dans le réel, le triste, le répétitif, le mécanique réel, s’est ouvert une brèche qui a avalé le loup. Un monde des esprits où il s’est volatilisé.

L’effet cognitif spontané est clair : il ne peut être qu’un être de surnature, pour se jouer ainsi des lois de la nature. Il doit y avoir un arrière-fond au monde, des dimensions cachées, des passages, des raccourcis invisibles. Réenchantement étrange du monde.

Cette magie cognitive du loup est associée au Diable chez les chrétiens, aux esprits dans l’animisme. Elle est probablement un produit complexe d’une histoire adaptative, chez un prédateur dont les compétences cryptiques conditionnent la réussite de sa chasse, et celle de sa fuite à l’égard des persécuteurs humains.

Bien sûr, cette prestidigitation lupine n’est pas de la magie au sens « surnaturel », mais elle constitue bien de la magie au sens de transcendance, au sens vécu de transcendance : « cela me dépasse ». Transcendance de la ruse, de l’esprit : tromper aussi purement un humain exige une magie cognitive. Car la magie n’est que de la technique, mais cachée. C’est déjà celle du loup.

Encore un chemin par lequel il se métisse d’humain — de l’intelligence censée appartenir à l’humain. Si le propre de l’homme est l’intelligence ; alors, le vivant capable de tromper mon intelligence doit bien être, suivant un syllogisme insensé — un peu plus humain que moi.

D’homme à homme alors.

La nuit s’achève et je songe aux autres acteurs maintenant, les maîtres du jour cette fois, qui vont revenir au troupeau. Comment comprendre ces conflits entre les propriétés humaines et le prédateur sauvage ? En le voyant marauder autour du troupeau, je pressens que la prédation du loup sur les brebis ne peut se comprendre dans le cadre du droit romain, où « Tu ne possèdes effectivement que ce que tu as acquis légalement ». Dans le langage des éleveurs, le loup vole les brebis, il les dérobe. Dans notre imaginaire, il est souvent imaginé comme un criminel furtif, un rusé cambrioleur, un fieffé coquin. Depuis notre droit romain de propriété, certes, il est bien un voleur. Mais c’est un malentendu entre cultures.

Les pupilles se contractent, un frisson long comme une lame passe de vertèbre en vertèbre.

On a besoin de diplomates entre hommes et loups, littéralement : de diplomates-garous, pour décoder ses mœurs exotiques [5]. Car à le voir chasser ici, comme chez lui, traquant les failles de la défense avec la pleine vigueur de ses puissances, allant souverain, vivant suivant ses propres normes de comportement, il est clair qu’il n’est pas en faute, et qu’il n’est pas sans droit.

Sa logique est analogue à d’autres pratiques du posséder et du prendre. Les moines chrétiens disaient déjà des Scandinaves venus sur leurs drakkars qu’ils étaient des pillards, suivant le droit chrétien. Mais dans le droit viking, formulé entre les lignes des Konnungs skuggs, « Règles pratiques pour les commerçants qui partent en mer », s’exprime un autre code, une autre norme, qu’on pourrait formuler en ce commandement : « Tu ne possèdes effectivement que ce que tu peux protéger ». Tout le reste appartient effectivement à celui qui a la force et la ruse de le prendre. Il est de bon droit, dans ces mœurs vikings, de prendre ce qui est mal protégé : ce que tu ne sais protéger ne t’appartient pas.

De telle sorte que le pillage n’est pas un crime contre le droit, mais son expression tranquille. Voici l’étrange droit du loup, qu’il ne faut point adouber, pas plus qu’on ne doit l’ignorer. C’est le droit naturel spinoziste, dans lequel mon droit va précisément jusqu’aux limites de ma puissance : ce que je peux, j’y ai droit. Il s’applique aux étrangers, à la meute, car en elle, des interdits et des règles de préséance symbolique régissent l’accès à la nourriture collectivement chassée.

Dans la langue des signes amérindienne, le geste de se frapper la poitrine, paume vers le ciel, se traduit par : by itself, par soi-même. Le même signe, rigoureusement le même signe, veut dire : sauvage.

À l’aube, les corbeaux n’indiquent aucune carcasse, et nous ne trouvons aucune morsure sur les bêtes.

Post-scriptum

Écrivain et enseignant-chercheur, Baptiste Morizot est maître de conférences en philosophie à l’université d’Aix-Marseille. Il travaille sur les relations constitutives entre le vivant et l’humain.

Notes

[1Adolf Portmann, La Forme Animale, La Bibliothèque, 2014, p. 246.

[2Jean-Marc Moriceau et Philippe Madeline (dir.), Repenser le sauvage grâce au retour du loup. Les sciences humaines interpellées, Caen, PUC, 2010, p. 117.

[3Aldo Leopold, Almanach d’un comté des sables, Flammarion, 2000.

[4Konrad Lorenz, L’envers du miroir. Pour une histoire naturelle de la connaissance, Flammarion, 2010.

[5Voir « Les diplomates. Cohabiter avec un prédateur sauvage à l’anthropocène », Baptiste Morizot, in Revue Semestrielle du Droit Animalier, 2014-1, p. 295-333.

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Publiée dans Vacarme 70, , pp. 204-227.