rentrer comme des bêtes

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Rentrer, c’est nul, que ce soit au travail, chez soi, en soi ou chez sa mère. On préfère toujours partir, s’élancer vers l’inconnu, s’enivrer du jamais vu. Mais dès qu’on part, on a envie de rentrer. D’où qu’on tourne la question, on ne s’en sort donc pas très bien : la raison est muette et la sensibilité toujours contradictoire. Alors autant prendre modèle sur certains animaux qui en savent pas mal sur la question. Courte tentative d’éthique zoologique.

« Fais les valises ! On rentre à Paris. »
— Georges Marchais à sa femme Liliane, janvier 1980.

On désire tous rentrer quelque part et on déteste tous rentrer autre part. C’est le fantasme ultime et le cauchemar ultime, retrouver son paradis perdu et retourner en enfer. C’est le fantasme des soldats : vivement la quille et le repos du guerrier. Le fantasme des voyageurs, des migrants et des exilés, qui finissent toujours par regretter l’Europe aux anciens parapets, ou l’Afrique, ou l’Asie. Le fantasme des sages qui s’efforcent de rentrer en eux-mêmes pour cesser de se perdre au dehors, et le fantasme des philosophes qui rêvent de rentrer au « pays natal de la vérité » comme dit Platon, à la fois origine et fondement premier d’où découleraient tout sens et tout principe. Le fantasme des petits bourgeois : cocooning dans son home sweet home, et le fantasme des aristocrates : la terre et l’ordre premier des vainqueurs. Peut-être même le fantasme primordial de tout le monde, au moins quand il ne tient plus la grande forme — rentrer dans le giron maternel, retourner au stade fœtal et même au-delà, retourner à l’inorganique homogène et en finir avec toutes ces saloperies d’exigences, de départs, d’élans et d’ailleurs.

D’où le fait que rentrer peut aussi bien s’avérer un cauchemar, et pour les mêmes : quand on réalise au retour du front que personne ne nous attend ; quand le doux foyer s’avère une prison infernale ; quand son lieu de travail est une mine de sel ; quand il y a quelque chose de pourri au royaume natal ; quand son lieu naturel s’avère en vérité un cloaque puant et son épopée familiale originelle une succession de crimes et de pillages ; quand le pays natal de la vérité est en entretemps devenu un boxon tenu par des sophistes.

Tout le problème est donc qu’il semble impossible de distinguer en raison le fantasme et le cauchemar tant l’un passe sans cesse dans l’autre. En d’autres termes, il est peut-être aussi impossible de se livrer à une apologie univoque de la nostalgie, du natal, de la patrie, du doux foyer, qu’à une apologie univoque du départ, du voyage, de l’ailleurs. Les romantiques allemands savent bien qu’il y a une arnaque originelle dans leur culte de la nostalgie ou du natal, parce qu’ils savent bien, au moins pour les plus lucides, Hölderlin ou Büchner, que les dés sont pipés du départ. Nostalgie de quoi ? D’une Révolution française contre et grâce à laquelle ils ont fini par se constituer comme prétention à une nouvelle figure de l’Esprit ? Ou d’une grécité première qu’ils se sont employés à falsifier ? Ou d’un Moyen-âge de carton-pâte ? Ou d’une religion chrétienne et d’un art sublime dans lesquels ils ne croient déjà plus ? Et aspiration vers quel « natal », puisque le natal c’est d’abord les Grecs et non les Allemands, au moins pour Hölderlin, non pas la nature originelle mais une nature fantasmée, mythique, c’est-à-dire, en bonne philosophie cynique, une arnaque ? Mais a contrario et de la même façon les apologies univoques des départs s’avèrent très vite frelatées. Rimbaud est un juvénile tricheur quand il prétend qu’il faut parvenir à l’inconnu (laissant entendre, comme on l’interprètera ensuite, que la vraie vie est toujours ailleurs) et qu’il est si jouissif de pouvoir « descendre où je voulais » ; car très vite, il finit par réaliser que la vraie vie n’est pas ailleurs mais absente.

L’utopie d’une vie animale en son terrier est à la fois une nécessité, un leurre et une terreur au bout desquels on ne peut plus ni sortir, ni rentrer.

Même Deleuze nous arnaque un peu quand il assène : « Partir, s’évader, c’est tracer une ligne. L’objet le plus haut de la littérature ». Car il ajoute « suivant Lawrence », c’est-à-dire suivant un auteur qu’il admire à ce moment-là (1977) très profondément mais dont il sait bien qu’il ne peut être, et dont il ne veut pas qu’il soit, ni une référence, ni une autorité. D’où tous ses paradoxes qui s’ensuivent sur ces nomades « qui ne veulent pas bouger », sur ces gens qui ne rêvent pas de rentrer parce qu’en vérité ils ne partent jamais, sur ces espaces lisses qui à l’expérience s’avèrent des espaces troués, pleins de plis et de replis, sur ces artistes qui « vont ligne » en restant sur place, sur ces habitants des Pouilles chers à Carmelo Bene qui ne s’épanouissent qu’en voulant rester sous-développés. Deleuze est un fin dialecticien, mais à un moment il ne peut plus convaincre tant il exècre toute dialectique. En fait, en une courte nouvelle, Kafka avait déjà presque tout dit sur la question : l’utopie d’une vie animale en son terrier est à la fois une nécessité, un leurre et une terreur au bout desquels on ne peut plus ni sortir, ni rentrer.
Mieux vaut donc reconnaître que le désir de rentrer est un désir inéliminable, quoi que sans doute vain, tout comme les rêves d’ailleurs, récurrents et presque toujours décevants. Mais que faire d’un tel constat et d’une telle reconnaissance ? Ils semblent évider tout sens et toute valeur : si rentrer comme partir sont des compulsions naturelles et irréductibles, alors il n’y a pas plus de sens à penser l’un ou l’autre qu’à valoriser l’un ou l’autre. Pourtant, la clé est peut-être là. Justement dans l’acceptation que la pensée de la rentrée, tantôt espérante tantôt cauchemardante, est d’abord une pensée animale, davantage une tendance spontanée qu’une volonté réfléchie, davantage un réflexe qu’une idée — comme une longue complainte de l’espèce. Peut-être est-ce vrai : quand on désire rentrer, on rentre toujours comme une bête — se jouerait là quelque chose de pulsionnel ou d’instinctif inscrit dans le grand phylum indifférencié de la vie, comme une immémoriale et pré-individuelle affaire de territoire, de reproduction et de mort.
Mais il y a différentes sortes de bêtes et donc différentes possibilités entre lesquelles on peut encore tenter de naviguer. Autrement dit, en acceptant l’animalité profonde des expériences de rentrée, on réduit peut-être moins leur idée à une nature univoque caractérisée par sa dimension compulsive et involontaire qu’on l’ouvre aussi à l’extraordinaire diversité des stratégies animales et donc au choix de l’animal que l’on peut, au moins un instant, devenir. Rentrer comme un saumon, à travers les rivières, ce n’est pas tout à fait la même chose que rentrer dans sa coquille à la manière d’un Bernard l’ermite. Parfois cela semble idiot, d’autres fois ce peut être d’inattendues leçons de vie, éthiques et politiques. Tentons anarchiquement de suivre quelques modèles de comportements animaux.

la rentrée au travail : le bœuf et l’âne

L’expérience à la fois la plus commune et la plus clivante de la rentrée, au moins dans nos sociétés développées, est sans doute celle de la reprise du travail ou de l’étude. On l’expérimente depuis tout petit : il y a toujours celles et ceux pour qui la rentrée est une joie, en principe les premiers de la classe et les ravis de la crèche, ceux qui au fond aiment les rentrées parce qu’ils n’ont jamais l’impression de rentrer, seulement d’entrer dans une nouvelle classe, avec de nouveaux défis et de nouvelles expériences, donc de progresser, d’avancer, de continuer leur route ; et puis il y a ceux pour qui ce sont toujours les mêmes angoisses, en principe les flemmards, les timides, les mauvais, qui n’y vont qu’en reculant, qui ont effectivement l’impression de rentrer dans la même prison, avec les mêmes geôliers et les mêmes compagnons de misère. Dans les faits, c’est évidemment un peu plus compliqué et parfois tout se renverse : l’angoisse et le « stress » passent d’un coup du côté des bons élèves, tremblant subitement de ne plus y arriver, tandis que les « glandeurs » professionnels rentrent sereins, avec l’aisance tantôt gracieuse tantôt avachie de touristes assurés de n’être là qu’en transit vers l’ailleurs. Mais dans tous les cas c’est toujours le même processus : on aime la rentrée au travail quand elle signifie autre chose, même son contraire — la réouverture au monde, la promesse d’un progrès, de nouvelles rencontres, de nouveaux défis, de nouvelles luttes ou de nouvelles balades buissonnières… Sinon, c’est toujours une horreur, le retour à la même salle de torture — tripalium, tripalium. Et bien plus encore quand on passe du monde de l’école à celui de l’usine ou de l’entreprise.

Dans ce cas, toutefois, comment faire au mieux ou au moins pire ? Il suffit d’écouter la voix de l’ennemi : comportons-nous comme des bœufs. Évidemment, quand Taylor emploie cette aimable métaphore pour qualifier les ouvriers, et plus précisément le manutentionnaire de gueuzes de fonte « si peu intelligent et si flegmatique qu’on peut le comparer, en ce qui concerne son attitude mentale, davantage à un bœuf qu’à un homme », il ne la pense pas comme spontanément méliorative. Et pourtant il se trompe, ce petit penseur pré-nazi. Devenir bœuf, se fondre effectivement dans son merveilleux flegme animal, c’est au contraire la grande classe philosophique. Ça se vérifie à chaque rentrée : il y a les éternels gémissants du fond de la salle, devant les faux petits malins qui parlent fort, rient fort, relancent les projets en cours pour se faire bien voir ou se donner l’illusion d’avoir retrouvé on ne sait comment du cœur à l’ouvrage, et au milieu les bœufs, silencieux, sereins, ruminant lentement la tâche qui attend, sans joie et sans tristesse, sans la devancer et sans la refuser, faisant déjà le dos rond, dépouillés de tout espoir mensonger comme de tout désespoir trop bruyant — « la longue patience du peuple » comme dit si joliment Sophie Wahnich dans un autre contexte, c’est-à-dire, aussi bien, la longue patience animale fort comparable, malgré qu’il en ait, à ce que Hegel appelait « la patience du concept ». Eux seuls, en tout cas, semblent connaître la sagesse des rentrées au travail : les travaux et les jours ils connaissent, et ils savent qu’on n’a rien à y perdre et rien à y gagner, seulement à éprouver ses vertus les plus chtoniennes — flegme, lenteur, patience.

Mais en fait, non, ce ne sont pas tout à fait les seuls. Parce que lorsqu’on rentre dans des conditions de travail trop dégradées, trop sales, trop violentes, trop aliénantes, alors le devenir bœuf devient impossible, c’est devenu trop dur. Mais dans ce cas, il y a encore une autre issue, celle de devenir âne. L’âne, c’est celui qui veut bien porter les plus lourds fardeaux, mais à certaines conditions : il ne rentrera pas dans une mangeoire trop sale, il ne boira pas d’eau croupie, il n’obéira pas à n’importe qui. Et quand il ne veut plus, il ne veut plus. Un radical entêtement dans le refus prend ici le relais de la rumination flegmatique. Dans Reprise, Voyage au cœur de la classe ouvrière, un documentaire de 1996, Hervé Leroux tentait vainement de retrouver un de ces somptueux devenir âne préservé par miracle dans les rushs oubliés d’étudiants de l’Idhec. C’était une ouvrière des usines Wonder au moment de la reprise du travail après les grèves de Mai 68. On la voyait et l’entendait crier : « Non, je ne rentrerai pas, je ne foutrai plus les pieds dans cette taule, c’est trop dégueulasse ». C’est aussi une solution. On rêve à chaque rentrée d’en revoir quelque part l’image têtue.

rentrer au pays natal : le saumon et la tortue

La seconde grande expérience de rentrée, sans doute la première historiquement mais non plus en régime capitaliste développé, c’est de rentrer au pays natal, rentrer à la maison, rentrer chez soi, ou rentrer chez sa mère. Cette fois le cauchemar est bien plus directement soudé au fantasme, et pour tout le monde. Rentrer chez sa mère, on en a tous envie et on sait tous qu’il ne faut pas, que la régression n’est jamais une solution, que c’est plein de fantasmes dégueulasses de toute puissance et tout aussi plein de pulsions de mort, que de toute façon on n’a pas assez d’essence pour faire la route dans l’autre sens. C’est un nœud indémêlable par la raison. Car on sait bien que les premières amours, les premières jouissances, les premières émotions furent sans aucun doute les plus intenses de toute notre vie, mais on sait tout autant, comme dit Proust, qu’on ne pourra jamais répéter ce qu’on a un jour aimé qu’en le renonçant. On sait bien que les seules expériences dignes de ce nom sont les expériences originelles, premières, authentiques, celles qui n’ont pas encore été corrompues par la vanité, la représentation, le narcissisme, mais on sait tout autant que toutes les tentatives pour retrouver cette origine et cette authenticité perdues sont toujours vaines, tout comme les revivals folkloriques sont le signe le plus sûr, non d’un retour du passé, mais de sa perte définitive. Et on sait bien encore qu’à l’orée de notre mort on criera sans doute à nouveau « maman ! maman ! », mais un tel savoir ne donne pas nécessairement envie d’en devancer trop vite l’advenue.

On a donc à nouveau besoin ici de sagesses animales pour pallier nos déficiences rationnelles — depuis si longtemps qu’ils se coltinent à ce problème, les animaux là encore doivent être plus sages que nous. D’emblée, on pense au saumon, idée fumante.

de toute façon on n’a pas assez d’essence pour faire la route dans l’autre sens

Assez glorieux ces gros poissons, ces sortes d’Ulysse à branchies, qui, après avoir sillonné les océans, remontent au courage et jusqu’à épuisement leur rivière natale pour pondre et mourir quand ils ont pu échapper aux ours, aux renards, aux rochers saillants, aux hommes, ou pour mourir tout court. Les éthologues appellent cela le homing. Vu de trop loin, ça paraît un choix de vie un peu con con, mais c’est qu’on a mal vu. Car après des siècles et des siècles du même manège, les saumons sont toujours là et la vie continue. Ils semblent ainsi incarner l’immense mansuétude de l’espèce pour nos vies circulaires, l’éternelle leçon de la rotondité de la terre, et la sempiternelle supériorité sur le long terme de la reproduction morose sur la production éclatante mais sans lendemain. Surtout que la reproduction ne va pas toujours sans invention : il paraît que certaines espèces de saumon parviennent à s’habituer à leur nouvel/ancien habitat, s’inventant une nouvelle vie en eau douce pour parfois des années, au nez et à la barbe de leur cycle de vie naturelle comme de la loi de Dieu.

Si, malgré tout, ce devenir saumon ne plait pas, il en existe encore un autre, à la fois semblable et inverse, le devenir tortue de mer. La totalité de ces espèces de tortues pratiquent en effet aussi le homing  : elles rentrent sur leur plage natale, aidées comme les saumons par le magnétisme terrestre, et presque avec le même courage et les mêmes souffrances. Sauf que cette fois la plupart s’en sortent, parvenant après la ponte, même épuisées, à rejoindre la mer et à poursuivre leur vie incroyablement longue. D’un point de vue individuel, cela semble un peu moins con et un peu plus cruel, les tortues déplaçant le sacrifice dû à la reproduction de l’espèce sur la génération suivante dont 99% mourront avant d’atteindre la mer à leur tour. Mais en vérité il s’agit peut-être là d’une autre sagesse, ni meilleure ni pire que celle des saumons. Une sorte de sagesse hölderlinienne qui rappelle que le vrai retour au « natal » est toujours un retour vers le lieu de naissance de sa vie spirituelle et non vers le lieu de naissance de sa vie biologique. Car tout comme Hölderlin appelait « retournement natal » le retour vers les Grecs, non les Allemands, et la réconciliation avec une Nature dédivinisée, les grandes tortues de mer semblent penser la rentrée au foyer comme un retour vers la mer où elles vivent bien davantage que vers la plage où elles naissent : dès le plus jeune âge les bébés tortue apprennent, certes de la plus périlleuse des façons, que tout vrai retour chez soi est un départ vers la mer.

rentrer en soi : l’huître et le Bernard l’ermite

Il y a enfin une troisième sorte d’expérience de rentrée, peut-être à la fois la plus périphérique et la plus haute, c’est l’expérience de rentrer en soi. Fatigués des brimades de la vie, on souhaite tous un jour ou l’autre rentrer en soi, au plus loin de tout travail et de tout foyer — ce que Marc-Aurèle appelait « sa forteresse intérieure », ce que les juifs appellent « faire Téchouva », les musulmans le « Jihad majeur », les catholiques l’« examen de conscience » et les protestants l’« introspection ». Toutes choses égales d’ailleurs, c’est à peu près la même promesse : lâcher les faux biens de ce monde et faire effort de rentrer en soi-même pour retrouver la seule vraie paix, la paix intérieure. Et c’est une promesse alléchante, mais malheureusement, là encore, la plupart des hommes ne parviennent pas à l’honorer très longtemps. Parce qu’on a beau rentrer aussi loin qu’on veut en soi-même, on n’y découvre généralement que l’Autre ou le vide, selon son degré de mysticisme, mais jamais soi, jamais cette source première qui nous attendrait pour dire notre nom et notre vérité. Nulle forteresse, nulle intériorité paisible, nulle tranquillité de l’âme : un appel ou un abîme. Il n’y a pas de moi profond sinon torturé, il n’y a pas de jardin intérieur, encore moins d’Eden clos à l’abri des intempéries du monde.
En tout cas d’un point de vue bêtement humain. Mais là aussi les animaux font mieux. Il y a l’huître, ce « monde opiniâtrement clos » pour reprendre les mots de Ponge. Pourtant la sagesse de l’huître ne repose pas en elle-même, elle n’a pas de richesse intérieure, ses perles ne sont que des protections contre des grains de sable trop intrusifs et elle s’en moque bien, sa seule richesse, c’est son rocher : elle y tient, elle va s’y accrocher le plus longtemps possible, elle sait qu’elle n’est rien sans lui, qu’elle mourrait dans le sable. Le point dur de l’huître, ce n’est ni l’huître, ni la coquille, mais le rocher qui la sauve des courants. En ce sens, le vrai devenir de l’huître n’enferme pas en soi, il ouvre au contraire sur le dehors le plus proche et le plus solide ; il est lien singulier et contre-nature, l’animal soudé au minéral, le contraire d’une spiritualité de quatre sous. On connaît tous dans le civil de tels devenir huîtres : tous ces militants taiseux et fidèles, qui n’abdiquent jamais tout en accusant personne, pas même leurs accusateurs.

Ou bien, il y a le Bernard l’ermite aux yeux verts, et tous ses copains : le pagure anachorète, le pagure poilu, le pagure sédentaire, pour les âmes plus mobiles, moins gracieuses et plus collectives. Plus « mobiles » d’abord, puisqu’un Bernard l’ermite ça galope de partout et ça ne rêve pas de rentrer en soi — ça ne le fait que sous le coup du danger. Grande sagesse des trouillards : rentrer en soi, ce n’est pas une sinécure, ce n’est qu’une honnête stratégie de survie. Moins « gracieuses » ensuite, parce qu’il n’y a rien de plus de comique qu’un Bernard l’ermite recroquevillé dans sa coquille — bien moins classe qu’une huître qui tient tout puis lâche tout. Mais à cela aussi tient sa sagesse : on ne rentre pas en soi parce qu’on sait s’aimer soi-même, on rentre en soi parce qu’on sait ne plus avoir peur du ridicule. Enfin plus « collectives », parce qu’une coquille ne faisant pas toute une vie, le Bernard l’ermite est bien obligé d’en changer de temps en temps. Mais comment faire quand on sait qu’au-dehors tout menace ? Alors il a inventé ce que les éthologues appellent la « chaîne de vacances » : de nombreux Bernard l’ermite de tailles différentes se réunissent autour d’une coquille vide adaptée à la croissance du plus gros d’entre eux, et chacun passe ensuite dans la coquille de l’autre, la plus petite restant vide. Qu’on réfléchisse à ce modèle de vie collective : c’est une leçon pour nous tous.

En dernière analyse, on ne sortira sans doute pas complètement convaincu par de tels modèles de rentrées animalières. Mais ce n’était à coup sûr pas le but — si l’on ne peut jamais rentrer que comme des bêtes, que ce soit au travail, à la maison, ou en soi, c’est peut-être justement parce que l’acte de rentrer n’est jamais en lui-même un modèle de vraie vie. Mais qu’on y prête tout de même un peu d’attention. Parce qu’à tout prendre un devenir bœuf ou âne a un peu plus d’allure que l’être d’un jeune cadre dynamique ; devenir saumon ou tortue est un peu plus finaud que Molloy ou Kerouac finissant comme des cons par rentrer chez leur mère ; et devenir huître ou Bernard l’ermite a un peu plus de tenue et de partage que les cauchemars et tentations de nombre de mystiques fatigués.

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Publiée dans Vacarme 73, , pp. 64-69.