Vacarme 75 / Courage

je suis fatigué·e d’avoir du courage

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À chaque fois que je me demande comment j’en suis arrivée là, me reviennent toujours deux souvenirs, qui sont en fait deux phrases, précises et flottantes, précises et inexactes — je suis incapable de les citer littéralement et je n’ai jamais réussi à les retrouver. Premier souvenir : j’ai autour de vingt-cinq ans, une après-midi d’hiver, j’entre dans une église près du port de ma ville natale. Il n’y a personne, sur le pupitre près de l’autel la Bible est ouverte sur la lecture du jour, Ancien Testament, peut-être Prophètes, je tombe sur une phrase qui dit en substance : « tu laisseras l’étranger dévorer ton cœur ». Je ne crois pas que le verbe soit « dévorer », mais la signification est plus forte que « entrer dans » ; il y a « étranger », il y a « cœur », le sens global est celui d’une injonction périlleuse. Il n’est pas sans danger d’ouvrir ton cœur à l’étranger mais tu le feras. Deuxième souvenir, toujours dans la vingtaine, je lis beaucoup Hölderlin, je suis frappée par une phrase d’une lettre de son voyage en France, quand au milieu de l’hiver il a marché jusqu’à Bordeaux : « Nous avons presque perdu la raison en pays étranger », là aussi la citation est approximative. De ce voyage catastrophique Hölderlin revient en Allemagne « méconnaissable », sa santé mentale se dégrade au fil des années qui suivent. Je n’arrive pas à retrouver la phrase, peut-être s’agit-il en vérité de celle-ci, où il s’exhortait juste avant de partir : « Il faudra que je veille à ne pas perdre la tête en France, à Paris » (4 décembre 1801). Je note encore dans une lettre à sa mère, alors qu’il est à mi-chemin (Lyon, 9 janvier 1802) : « Je suis encore fatigué, chère mère, de ce long voyage dans le froid, et ici tout est si agité qu’on ne parvient à se retrouver soi-même que par le souvenir profond de ceux qui vous connaissent et sans doute vous veulent du bien. (...)

Je pars demain pour Bordeaux et je pense y arriver bientôt, car les routes sont maintenant meilleures et les rivières ne débordent plus. »

Le courage, tel que défini dans le Larousse, est

  1. la « fermeté, la force de caractère qui permet d’affronter le Danger, la Souffrance, les Revers, les Circonstances Difficiles ».
  2. « l’ardeur mise à entreprendre une Tâche » ; on « travaille » avec courage.
  3. la « force, l’énergie et l’envie de faire une Action Quelconque » ; une action aussi simple que « se lever », dit le dictionnaire. On peut « ne pas avoir le courage de se lever ».

« As-tu remarqué que je dors comme un homme mort ? », dit le matin celui (étranger) qui n’a plus la force, l’énergie ni l’envie d’accomplir une action ou une série d’actions quelconques.

« Je ne peux plus travailler, je n’ai plus de tête, je ne peux me concentrer sur rien », dit celui pour qui toute tâche se désagrège désormais, file comme du sable entre les doigts.

« Moi qui ai affronté avec force de caractère le Danger, la Souffrance, les Revers, les Circonstances Difficiles, je suis fatigué d’avoir du courage », dit l’homme courageux.

Or il est dangereux de perdre courage en pays étranger.

Nous avons toujours commencé par être émerveillés par le courage de nos amis étrangers. Le courage dont ils avaient fait preuve pour arriver jusqu’ici. Avant même de devenir nos amis, ils nous paraissaient des héros. Nous avons été frappés par le fait qu’ils n’aient peur de rien. Nous qui en moyenne risquons rarement nos vies, et sommes constamment enjoints à ne pas le faire, nous avons été très impressionnés par ce pas de deux avec la mort, presque enjoué parfois, téméraire toujours. Sur le bateau (le canot pneumatique balloté sur la Méditerranée), sur le bateau je chantais, rigole S. Ils pleuraient, ils priaient, moi je chantais ! Tu dois d’abord te donner du courage à toi-même !

Selon d’où ils venaient, leur familiarité avec le danger, avant d’entreprendre leur voyage, était plus ou moins grande — mais tous avaient eu l’occasion déjà d’avoir très peur pour leur vie. Tous avaient éprouvé le « Courage fuyons ! » du Chevalier Bayart. Et peut-être que les circonstances de la fuite avaient décuplé leur courage, sans doute s’étaient-ils découverts dans ce voyage — pour certains c’était évident qu’il s’agissait d’un parcours initiatique. Pour d’autres non : on se laisse transformer ou pas par les épreuves.

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Post-scriptum

Emmanuelle Gallienne est responsable d’une association qui enseigne le français aux étrangers nouvellement arrivés sur le territoire.