Vacarme 76 / Joies politiques

fragment de joie révolutionnaire

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Le 15 avril 1792 a lieu dans Paris, une fête de la Liberté. Le défilé symbolise la présence du peuple libre à lui-même et s’achève au Champ-de-Mars encore endeuillé des morts du 17 juillet 1791 où la garde nationale avait tiré sur le peuple pétitionnaire assemblé. Ce peuple réclamait alors le jugement du roi qui avait fuit et avait été arrêté à Varenne. Ce 15 avril, le spectacle culmine en une cérémonie qui invente les gestes rituels d’un culte civique rendu à une divinité païenne : la Liberté arc-boutée à un texte sacré, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. « La table de la Déclaration des droits y fut déposée ; on rassembla à l’entour tous les signes, tous les emblèmes, tous les drapeaux qui ornaient la marche. » Se retrouvent des gestes qui appartiennent autant à l’antique religion romaine qu’à la religion catholique : « Des parfums furent brûlés et expièrent… mais gardons-nous de rappeler des souvenirs déchirants, et que cette journée ne fasse couler que des larmes de joie. » Ainsi dans l’événement festif est signifié la fin d’un tabou par prétérition. S’il s’agit de rappeler une mémoire politique déchirée, c’est pour affirmer que la cérémonie éloigne la présence du malheur commémoré au moment même où la liberté présente est célébrée. « Le char de la liberté fit le tour de l’autel, et les airs retentirent des louanges de cette unique divinité des Français. » Le troisième temps de la fête s’ouvre enfin. « La nuit mit fin à cette cérémonie, alors commencèrent des danses et des farandoles, égayées encore par des chants civiques. » Il est l’expérience physiquement éprouvée d’une transgression par répétition des gestes de joie, de danse et de chants dans ce lieu endeuillé et désormais restitué par tout ce cérémonial, à ceux qui y ont lutté pour la liberté. Ce troisième temps consacre le Champ de Mars comme lieu anthropologique de la politique comme fête citoyenne. Être citoyen à part entière est une fête, et la fête est le lieu où chacun trouve une place et joue son rôle indispensable à l’articulation de la vie politique et de la vie comme telle. On retrouve ici les ordonnancements, l’autel, la place publique avec ses possibilités, ses interdits et ses prescriptions aux contenus social et spatial, dans cette articulation spécifique de l’historique, un futur espéré, un présent investi et un passé commémoré. Les mêmes gestes accomplissent ou évoquent ces trois temps de l’histoire, une histoire devenue plénitude. Le temps de la fête nocturne est celui de la commémoration par les corps et celui de la célébration par ces mêmes corps de l’espérance à nouveau présente. Cette fête nocturne reste dans l’espace de la ritualité civique où c’est l’immanence des corps en liesse et réunis qui est en tant que telle offrande à la Liberté divinisée. On retrouve la fête comme pacte social, la fête comme joie. C’est ainsi que la presse révolutionnaire du Moniteur à l’Ami du peuple en rend compte.

« Pour donner une idée générale de la fête célébrée hier en l’honneur de la Liberté, il suffirait de dire que le peuple en était l’ordonnateur, l’exécuteur, l’ornement et l’objet. Rien n’a été plus beau que cette fête, car rien n’est plus beau qu’une grande masse d’hommes animés des mêmes sentiments de patriotisme et de fraternité ; parce que rien n’est plus beau que les élans non combinés de ces âmes simples, qui n’ont pas appris, comme ceux qui s’appellent eux-mêmes les honnêtes gens, l’art de dissimuler ou de compasser leur joie ; parce que rien n’est plus beau que le peuple lorsqu’il est abandonné à sa propre impulsion, lorsqu’on ne le calomnie pas par des précautions inutiles, flétrissantes, et qui deviennent souvent l’occasion de désordres qu’elles devaient prévenir, parce que rien n’est plus beau que la modération d’un peuple, de ce peuple que ses ennemis peignent comme une canaille vile et féroce, de ce peuple qui, contrarié pendant si longtemps dans son vœu pour la fête par une faible et intrigante opposition, qu’on n’a cru nombreuse que parce qu’elle a varié à l’infini ses formes et ses manœuvres, ne s’en est vengé que par le dédain. » Pour ce journaliste ce n’est pas la nature du peuple qui le conduit au désordre, ce n’est pas toujours le silence des lois, mais les provocations de ses ennemis. Sa sagesse consiste désormais à savoir déjouer ces pièges. La vengeance du peuple invente de nouvelles armes, le dédain et la joie, et invente de ce fait un nouvel art politique qui pourrait se passer des effusions de sang.

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