Vacarme 76 / Cahier

vers la tendresse entretien avec Alice Diop

vers la tendresse

Alice Diop, qui a récemment réalisé Vers la Tendresse et La Permanence (Prix du cinéma du réel). Pour évoquer ses films et son rapport à l’image, on emprunte ici un chemin qui passe par la langue française et la langue maternelle, la littérature qui libère et qui sépare, l’être noir et la négritude, comme une route toujours recommencée entre le Sénégal du père et la France où l’on grandit, la banlieue et Paris, un trajet de RER B qui s’étoilerait en mille routes et encore plus de nuances où se brisent les idées toute faites.

préface

La langue n’est-elle pas centrale dans votre démarche documentaire ?

J’ai un rapport à la langue ambivalent. Le langage est pour moi le pouvoir, comme disait Bourdieu. Le film La Mort de Danton est en effet un film sur la langue, aussi. Le premier plan montre Steve, élève au cours Simon, issu de la cité des 3000 à Aulnay, un bouchon de champagne dans la bouchon : il doit changer sa manière de parler selon un modèle qui rappelle strictement My Fair Lady que j’avais revu à l’époque, et quand le film se termine on le voit déclamer dans la rue une tirade de Büchner. Il finit par jouer le personnage de Danton hors scène puisque son professeur a estimé qu’à l’époque de la révolution, il n’y avait pas de noirs. Mais quelle langue est donc légitime ? Lorsque Steve me parle, sa langue est très fertile. Il y a du Gabin chez lui. Le film s’est ainsi construit sur l’opposition entre la langue de Danton, du théâtre donc, et la création au cœur de cette langue-là. J’ai été très choquée par la façon dont une enseignante a réagi à un magnifique débat que sa classe avait eu à l’occasion de la projection du film, en ma présence. Elle me dit en sortant « Vous avez entendu : ils ne savent pas aligner deux mots de français. » Et d’ajouter : « Steve est puissant, mais il a deux mots de vocabulaire. » Elle ne l’avait pas entendu. C’était à mes yeux une négation de l’intelligence de son propos, sous prétexte qu’il utilise des mots d’argot. Cela me renvoie naturellement à mon propre parcours. J’ai eu un temps le pouvoir de passer d’une langue à l’autre. Je l’ai de moins en moins, et je préfère ne pas parler l’argot ou le verlan devant mon fils, parce que je considère cette langue comme un marqueur social trop fort. Être capable d’avoir les deux langues a été un trajet, marqué par la volonté de m’approprier la langue française. C’est grâce à ma capacité à user de la langue, y compris littéraire, que j’entendais me défaire de mon bagage social. C’était évidemment inconscient à l’époque. Le fait d’être noir est un stigmate. En tout cas, cela vous assigne à une place. Ma hantise est encore aujourd’hui de faire la faute qui me stigmatisera. Cela a été une souffrance. Et même si je ne suis pas d’accord avec les raisons pour lesquelles ce chemin a été fait dans la douleur, je tiens à ce que mon fils puisse maîtriser les codes. Comme une arme. Je le reconnais : je ne peux pas supporter quand il parle verlan, bien que ce soit évidemment de moi qu’il le tienne.

Mais les parisiens sont influencés par le rap ou la langue des banlieues.

Je le vois comme un phénomène marketing. Il ne permet pas pour autant aux gens des quartiers de s’intégrer.

Quel a été votre parcours scolaire ?

J’étais bonne en primaire, mais l’adolescence a correspondu à un moment de retrait. La lecture a été un refuge depuis l’école. Mes parents étant tous deux illettrés, nous n’avions donc pas de livres à la maison, mais ma sœur m’avait inscrite à un club Mickey. J’ai reçu une valise jaune avec trois livres dont Rox et Rouky et Le Livre de la jungle. C’était comme un coffre fort, et j’ai continué de recevoir des livres chaque mois. Étant rêveuse, j’ai trouvé dans la littérature un refuge. Je suis encore une lectrice compulsive, en particulier dans les moments d’angoisse. Parfois trop. En classes de 6e et 5e, je suis devenue timide et trop en retrait. Grâce à ma professeure de français, je n’ai pas redoublé mais j’ai été sélectionnée pour participer à un programme pilote dans mon collège : je faisais partie d’une 4e à pédagogie différenciée, fondée sur la méthode Montessori, sans notes, et avec une attention particulière à nos projets et à la création. Je suis devenue bonne élève et j’ai compris l’importance du savoir, parce que je me suis sentie regardée par mes professeurs. La douzaine d’élèves qui avait fait partie du programme, conçu pour des élèves en difficulté, a rejoint une classe de troisième indifférenciée et a pris la tête de la classe.

Quelles lectures vous ont marquée ?

J’ai compris récemment le rôle que Jane Eyre avait joué. Je l’ai relu plusieurs fois dans ma vie. Elle n’est pas la bluette amoureuse de Rochester. Elle est cette femme puissante, issue d’un milieu populaire, qui par la force de sa volonté et de son instruction, devient l’égale de l’aristocrate qu’est Rochester. L’image saisissante que j’en garde est celle de ce chevalier plein de superbe qui tombe et qu’elle aide à se relever. Ce livre est un programme sur la puissance que les femmes peuvent avoir. Avec Tolstoï, j’ai probablement découvert, admiré un style sublime. Ce style qui m’importe tant au cinéma.

Pourquoi avoir fait des films plutôt que de la littérature ?

La littérature m’impressionne. Elle est l’objet d’une passion. C’est un plaisir. C’est l’art suprême, mais c’est aussi un travail. Mon vocabulaire n’est pas assez précis pour dire la justesse d’une émotion ou d’une pensée. La littérature en est capable, mais le seul langage qui me le permet est celui de l’image. Enfant, j’écrivais des histoires et le cinéma ne m’attirait pas. Une professeure d’histoire a projeté un jour un film d’Eliane de Latour, dans le cadre d’un cours sur le cinéma comme source de l’histoire. Je voulais faire de l’histoire et j’ai eu une expérience universitaire riche où j’ai beaucoup appris, y compris sur la négritude. Mais je craignais la thèse comme enfermement dans un cercle universitaire. Or, ce film était un travail de thèse et tout ce que j’y ai vu, c’est la façon dont un langage de cinéma pouvait croiser celui de l’institution, le rendant à la fois plus accessible et du coup, plus politique. Le langage cinématographique, le documentaire même, m’a été révélé : le sujet d’étude sociologique travaillé par les outils du cinéma. C’était ma définition de l’époque. Je m’en suis affranchie depuis pour admettre à quel point il s’agissait aussi d’une démarche d’auteur et d’un matériel intime. Mes films m’échappent souvent par mes personnages.

« Je voulais faire une fiction sur la relation amoureuse entre les filles et les garçons. J’ai donc été poser deux questions à quatre hommes, dans le cadre d’un atelier de repérage. “C’est quoi pour toi la tendresse ?” »

Par exemple, Vers la tendresse, un film sur la façon dont des hommes des quartiers parlent de leur vie amoureuse ou sexuelle, passe par une rencontre avec quatre voix. Je voulais faire une fiction sur la relation amoureuse entre les filles et les garçons. J’ai donc été poser deux questions à quatre hommes, dans le cadre d’un atelier de repérage. « C’est quoi pour toi la tendresse ? » était une de ces questions. J’ai mis deux ans et demi à comprendre et à décider d’utiliser ces enregistrements minables, que j’avais faits pour documenter les entretiens. J’ai dû mettre des images sur ces voix.

Capture extraite du film « Vers la tendresse » (2015).

Patrick Zingilé parle dans le RER B.

Le film Vers la Tendresse s’interroge-t-il aussi sur la représentation des corps ?

Il s’agissait de la représentation de ces corps-là. Je voulais passer de la parole individuelle aux corps tels qu’ils se montrent ou tels qu’on les voit, comme un collectif anonyme. J’ai été voir les jeunes hommes dans ma rue, qui sont là tous les jours, par tous les temps, été comme hiver, que personne ne voit vraiment, et je leur ai demandé de rejouer ce qu’ils font toujours, là. Je leur ai demandé dans le cadre d’un atelier à la galerie Khiasma de venir écouter les bandes sons, puis de jouer le film. Ce sont des acteurs que j’ai payés pour incarner ces voix. Ensuite, j’ai fait des images avec Patrick Zingile, mon ami, qui m’a presque demandé de le faire pour saisir cette occasion de sortir du placard. Il est donc filmé dans le RER B, dans ce trajet vers Paris, qui selon lui rendra possible la tendresse. C’est le train de l’évasion. À Paris, il veut pouvoir se vivre comme homosexuel, c’est-à-dire avec la possibilité de la tendresse amoureuse. Ce trajet, ce train, cette échappatoire, c’est la mienne comme celle de beaucoup d’autres. Je l’interprète en lien avec cette langue maternelle qui ne nous a pas été parlée par nos parents. C’est une fracture entre mes parents et moi : nous n’avions pas les mots de l’amour. La langue maternelle, langue de la tendresse était une langue interdite : lorsque mes parents sont arrivés en France dans les années 60, une institutrice les a découragés de nous parler leur langue, wolof ou serer, sous prétexte que cela empêcherait ma sœur, qui avait alors deux ans, de s’intégrer. Cela a fait de nous ces êtres imparfaits. Ce trajet donc je voudrais en faire un film, le prochain, sur le RER B. Ce sera une adaptation du livre de François Maspero, Les Passagers du Roissy-Express.

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Publiée dans Vacarme 76, , pp. 103-115.