répressions et résistances entretien avec Mathieu Rigouste

répressions et résistances

L’état d’urgence prolongé sans discontinuer depuis les attentats du 13 novembre 2015 n’a pas seulement servi à une hypothétique « lutte contre le terrorisme » mais aussi à tenter de mater les mouvements contestataires de ces six derniers mois. Pour comprendre pleinement son sens et ses effets, il faudrait parvenir à la fois à prendre du champ — afin de voir comment il s’inscrit dans des stratégies et des dispositifs historiques plus larges —, et s’immerger dans les luttes les plus actuelles, où observer les violences répressives qu’il produit et les violences qui, en retour, lui résistent. Entretien avec Mathieu Rigouste, chercheur et militant, pour qui praxis théorique et praxis militante, analyse des luttes et participation active s’articulent en un seul et même geste.

Dans vos recherches, vous élaborez une généalogie coloniale de l’ordre sécuritaire contemporain. L’état d’urgence a été utilisé plusieurs fois sous la IVe et la Ve République. Quelle continuité établissez-vous entre la guerre d’Algérie, les émeutes de 2005 et les attentats du 13 novembre ?

L’état d’urgence a été employé trois fois pendant la guerre d’Algérie : pour mettre en œuvre la contre-insurrection en 1955, pour instituer le coup d’État militaire du 13 mai 1958 qui fonde la Ve République puis, pour encadrer les séditions contre-révolutionnaires dans l’armée et parmi les colons en 1961. Il a ensuite été utilisé trois fois entre 1985 et 1987 : pour écraser le soulèvement Kanak en 1985, puis à Wallis et Futuna en 1986 et en 1987 aux îles du Vent, en Polynésie française. Il est ensuite mobilisé en 2005 pour réprimer les révoltes des quartiers populaires puis pour mettre en œuvre la « guerre au terrorisme » à l’intérieur du territoire national en 2015-2016.

Depuis la guerre d’Algérie, ce procédé juridique autant que symbolique permet d’engager et de mener différentes formes de guerre policière à des parties de « la population » sur des parties du territoire. C’est-à-dire sans avoir à se soumettre au droit international de la guerre et sans mettre tout le pays en état de siège.

À chacune de ces époques, il existe une dimension spectaculaire, décréter la raison d’État et l’état d’exception confère un statut de pouvoir souverain à la fraction des classes dominantes qui met en scène « l’entrée en guerre intérieure ». C’est une dimension particulièrement importante en 2005. Mais il existe aussi une continuité doctrinale et idéologique tout au long de la Ve République. La restructuration néolibérale et sécuritaire favorise la traduction des répertoires contre-insurrectionnels issus des guerres coloniales et leur réagencement dans des répertoires médiatico-policiers. Elle favorise aussi la longue et continue montée en puissance dans les états-majors policiers et militaires et dans la classe politique, des fractions les plus féroces et des industriels les plus intéressés par le redéploiement de schémas contre-insurrectionnels comme formes de gouvernement. La globalisation des marchés du contrôle et de la sécurité propulse les doctrines contre-insurrectionnelles et les schémas de pensée anti-terroristes comme logiciels légitimes de gouvernement. L’institutionnalisation de régimes d’exception militaro-policiers tout autour de la planète consacre la globalisation d’une nouvelle forme d’État-nation, conçue par et pour le capitalisme sécuritaire, c’est-à-dire par et pour la guerre de basse intensité permanente dans la population.

Les dispositifs de sécurité dans les démocraties capitalistes contemporaines fonctionnent en cherchant à gagner l’adhésion de la majorité de la population au projet hégémonique des classes dominantes sur la base de la désignation d’une minorité comme potentiellement dangereuse et donc sacrifiable (les jeunes de banlieues issus de l’immigration). Or, au cours du mouvement contre la loi Travail, on a assisté à une intensification de la répression et à l’expérimentation de nouveaux dispositifs de contrôle visant des manifestant.e.s qui, du fait de leur position sociale au sein des rapports de race et de classe, n’étaient pas forcément habitués à un tel niveau de violence étatique. S’il y a rupture, s’agit-il seulement d’une extension des populations touchées, ou est-ce une rupture qualitative, c’est-à-dire relative au type de mesures qui sont prises ? En quoi a-t-elle été permise par l’état d’urgence ? Jusqu’où cette extension des dispositifs de contrôle les plus coercitifs à de nouvelles catégories de la population peut-elle aller sans remettre en cause la fabrique du consentement qui caractérise les dispositifs de sécurité ?

Il y a des évolutions comme l’application réagencée de dispositifs issus des répertoires de la férocité, du quadrillage militaro-policier et de modèles de contre-insurrection médiatico-policiers à un « mouvement social » en dehors des quartiers populaires, des territoires colonisés et néocoloniaux, des camps et des prisons. Du point de vue qualitatif, de nouveaux dispositifs ont été expérimentés ou industrialisés. Cela tourne principalement autour de la neutralisation de masse (arrestations préventives, interdictions de circuler, contrôles judiciaires, nasses et encagements…). Mais ces évolutions ne sont pas des ruptures en ce sens qu’elles ne remettent pas en cause deux logiques structurelles. La première c’est que tout État se fonde comme contre-révolution et entretien des appareils militaires, policiers, juridiques, administratifs… capables de mener la guerre au peuple. Les fractions des classes dominantes s’accordent pour rouvrir ces répertoires chaque fois que les luttes des classes et les mouvements de libération réussissent à déstabiliser les rapports de forces, chaque fois que la structure même du schéma de domination est menacée.

« L’étatd’urgencedonne des moyens administratifs, juridiques et spectaculaires pour légitimer et optimiser l’industrialisation du processus d’hybridation militaro-policière. »

Ces expérimentations prennent forme à l’intérieur d’une seconde continuité que l’on peut nommer « modèle de restructuration impérial ». Les grandes puissances impérialistes et leurs sous-traitants expérimentent de nouvelles formes de domination et de nouvelles marchandises dans les champs militaires et coloniaux. Les institutions y puisent des dispositifs (idées, pratiques, techniques, doctrines, matériels et personnels) qu’elles réagencent et rénovent pour restructurer l’encadrement des classes populaires et des quartiers ségrégués en métropole. Dans le capitalisme sécuritaire, les industries de la guerre et de la sécurité montent en puissance là où l’État leur permet d’aménager de tels laboratoires et d’assurer la publicité des opérations qui y sont menées. Les classes dominantes continuent d’expérimenter des formes de pouvoir dans ces laboratoires intérieurs pour développer des marchés médiatico-policiers et de nouveaux systèmes de contrôle, de surveillance et de répression. Ces répertoires permettent ensuite de restructurer les formes de pouvoir appliquées aux mouvements sociaux et révolutionnaires. C’est la dynamique centripète de ce modèle. Elle se conjugue à une dynamique centrifuge d’exportation mondiale de nouvelles marchandises sécuritaires conçues, expérimentées et mises en vitrine sur le continuum des guerres policières néocoloniales et endocoloniales (doctrines, techniques, savoirs-faire, matériels, formations, transferts technologiques, maintien en condition opérationnelle…)

L’état d’urgence donne des moyens administratifs, juridiques et spectaculaires pour légitimer et optimiser l’industrialisation du processus d’hybridation militaro-policière. Il a permis d’intensifier l’écrasement policier des quartiers populaires et notamment des strates des classes populaires désignées comme musulmanes et dangereuses. Il s’agit autant d’un protocole de fabrication du consentement par désignation de boucs émissaires que d’une technique de séparation (on dit schismo-genèse en langue contre-insurrectionnelle) et de renforcement du socio-apartheid. L’enférocement continu du pouvoir dans le capitalisme sécuritaire s’appuie sur des investissements toujours plus profonds dans des protocoles de séparation et de légitimation, pour rentabiliser au maximum les coûts de production du contrôle. C’est dans ce cadre que des idéologies basées sur la peur doivent se conjuguer de plus en plus intimement avec un renforcement et un enférocement de l’hétéro-patriarcat, de la suprématie blanche et des racismes mais aussi avec les industries du divertissement et notamment les grandes compétitions sportives, les réseaux sociaux ou les jeux vidéos. Le processus d’hybridation militaro-policière nécessite de grands moyens de mystification, le capitalisme sécuritaire y répond à travers la production d’un nationalisme viriliste exacerbé mais aussi par une militarisation continue du divertissement. Dans l’ère sécuritaire, le combattus [1] participe aux jeux du cirque.

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Notes

[1Dans l’impérialisme romain antique, le comitatus désigne l’élite militaire qui érige et constitue la structure fondatrice de l’État.