Everything gardens : les villes en transition Entretien avec Rob Hopkins

Everything gardens : les villes en transition

Rob Hopkins a initié un mouvement peu connu en France, mais qui a essaimé partout dans le monde. Celui des villes en transition, ou plus simplement de « la Transition ». Le but est de vivre dès maintenant comme s’il n’y avait déjà plus de pétrole. Anticiper la crise climatique pour mieux la stopper. Inventer une société post-pétrole, une économie post-croissance. Pour ce professeur de permaculture britannique, cela a commencé un jour de 2005 en allant frapper à la porte de ses voisins, à Totnes, pour qu’ensemble ils construisent cette nouvelle ville. Une réinterprétation de la philosophie punk qu’il a faite sienne : DIY (do it yourself) ou en français « Si tu n’aimes pas une chose, fais-la toi-même ». Rob Hopkins aime alors citer le souvenir de ce tract punk trouvé en 1976 : « Voilà trois accords, maintenant tu peux montrer un groupe ». En 2010, il a publié le Manuel de transition, avec non pas trois accords, mais douze marches pour accéder à la Transition. Aujourd’hui, le réseau comprend 1 170 groupes de Transition au fonctionnement horizontal. Chacun transitionne comme il l’entend : création de jardins partagés, monnaies locales, logements accessibles, brasseries, éco-quartier, lutte contre les discriminations… Seule exigence : que toutes ces initiatives locales transmettent aux autres leur histoire. Aujourd’hui, Rob Hopkins répand partout cette envie de faire — sans trop se déplacer car il a décidé de ne plus prendre l’avion et il se tient à cet engagement écologique. Il sait adapter son discours pour qu’il touche ses interlocuteurs quels qu’ils soient, à grand renfort d’anecdotes bien choisies, d’un choix des mots pragmatique, mais avec une sincérité et une volonté qui ne peuvent laisser indifférent. S’il veut tant convaincre, c’est que c’est sa seule façon de changer le futur et d’enrayer le changement climatique et la crise sociale.

En 2005, vous avez lancé une initiative de citoyens engagés dans la transition énergétique à Totnes en Cornouailles au Royaume Uni. Depuis, des initiatives équivalentes, sous le nom de « transition », mobilisent des citoyens dans plus de quarante-sept pays. Ce sont des initiatives locales et horizontales, avec des moyens pauvres. Comment la transition a-t-elle commencé ?

Nous venons de fêter les dix ans ans de la transition à Totnes. Nous n’étions pas d’accord sur la date anniversaire. Quand cela a-t-il commencé ? Le soir où nous avions eu une conversation dans un pub ? Le jour où nous avions organisé notre premier grand rassemblement ? Celui où nous avions formellement fondé l’organisation ? Je me souviens précisément en revanche de l’année où je prends conscience d’une urgence, c’était en 2004. Le film The End of Suburbia (La fin de la ville suburbaine) de Gregory Greene sur le pic pétrolier venait de sortir et je lisais un livre de David Holmgren. Il était le fondateur — avec un autre Australien, Bill Mollison — de la permaculture. Ce livre me subjuguait. Chaque soir je lisais, et le lendemain, j’en discutais à bâtons rompus. Après dix ans d’enseignement de la permaculture, il allait falloir imaginer quelque chose de plus grand, de plus rapide, qui engage la société dans son ensemble.

C’était une question que personne ne posait à l’époque. Comment faire de la permaculture à grande échelle ? Face à la crise climatique, il y avait d’un côté les experts des gouvernements et de l’autre des survivalistes états-uniens endurcis prêts à s’isoler dans les montagnes. Personne ne proposait de réinventer le futur en fixant pour ligne de conduite la compassion à l’échelle d’une communauté, elle-même à reconstituer. C’est l’idée centrale de la transition telle qu’elle émerge des efforts collectifs des premières années. Contrairement à l’approche savante qui définirait les valeurs et l’histoire du mouvement, le chercheur italien Luigi Russi a mis en avant dans sa thèse la part mouvante de la transition qu’il décrit après avoir passé un an parmi nous. Publié en 2015, son livre est ainsi intitulé Everything Gardens. C’est un des principes de la permaculture, selon lequel tout élément modifie le jardin dont il fait partie. Les quatre autres principes, qui sont aussi au cœur de la transition, sont les suivants : travaille avec la nature, envisage les solutions plutôt que les problèmes, tout est cycle, la production est théoriquement illimitée. Autrement dit, notre question favorite est : « Que se passerait-il si… » et il y a toujours une série de « et ». « Et que se passerait-il donc si… ».

Il y a aujourd’hui plus de 1170 groupes de transition, dont quatre cents en Grande-Bretagne, impliquant plusieurs dizaines de milliers de « transitionneurs ». Vous ne vous êtes guère exprimé dans les grands médias, on ne peut pas parler de marketing, ni même de militance, comment se passe-t-on le mot ?

Précisons d’abord que cela a marché parce que nous avons travaillé très dur. Mais c’est aussi une de ces idées qui viennent mettre un mot sur des pratiques déjà établies. Tant de gens qui faisaient de l’agriculture urbaine, imaginaient l’autonomie énergétique ou des monnaies locales, se sont reconnus dans la transition. Mon blog a reçu une attention immédiates en 2006. Avant même que je ne publie le Manuel de transition (2008), on m’a montré la vidéo d’une femme qui présentait parfaitement la transition en Nouvelle-Zélande. Nous étions en 2007. La transition était devenue virale !

J’ai écrit ce premier manuel parce que je ne pouvais plus répondre à chacun. C’est ainsi que nous avons formulé l’idée d’un réseau de transition. Le seul engagement nécessaire pour le rejoindre, c’est de partager ses récits. Mais, le réseau devrait disparaître dans quelques années parce que la base aura développée des modes de communication horizontaux. Si nous existons encore en tant que réseau dans cinquante ans, nous aurons échoué.

Le Manuel de transition se lit comme une belle histoire enthousiasmante en même temps qu’un manuel très pratique, décrivant des méthodes pour faire travailler ensemble des groupes disparates dont la motivation varie. Il sert à démarrer un mouvement dont l’objectif est de passer à l’action et d’entrer en dialogue avec les pouvoirs publics et si nécessaire des financeurs. Est-ce que la transition est avant tout une méthode de changement, avec ses douze marches ?

Certainement pas ! Même si j’aime ce manuel, je ne le recommanderais plus. À l’époque nous avions fait la liste des actions, puis nous nous étions dit, « Allez ! Il y en a douze, ce seront les douze marches ». Après quelques années, les gens parlaient des douze marches comme si elles avaient été gravées sur des pierres par un gros barbu en haut d’une montagne. Ils ajoutaient « nous avons fait la huitième étape, puis la seconde, puis quelque chose qui n’a rien à voir ». Je parle aujourd’hui plus volontiers d’ingrédients dans la fabrication d’un gâteau. On retrouve quelques éléments fixes dans la recette. J’ai ainsi écrit un Guide essentiel de la transition pour l’internet qui fait la liste de sept ingrédients : des groupes sains : apprendre à travailler agréablement et efficacement ensemble ; une vision : imaginer l’avenir que nous souhaitons co-créer ; impliquer nos communautés dans la transition : tisser des liens au-delà de nos cercles naturels d’amis ; réseaux et partenariats : collaborer avec les autres ; projets pratiques : mettre sur pied des projets inspirants ; faire partie d’un mouvement : se lier aux autres « transitionneurs » tout en portant sa propre bannière et apportant sa créativité ; faire le point et faire la fête : célébrer les résultats.

Est-ce que la transition, qui fonctionne à l’échelle locale, peut s’appliquer dans des grandes villes comme Paris ?

Dans la plupart des villes, les gens ont choisi de définir le local à l’échelle d’un quartier. Ce qui peut être réalisé à cette échelle est considérable. On compte aujourd’hui à Londres plus de cinquante groupes travaillant avec le gouvernement local, qui se sont focalisés sur des thèmes très différents : la désintermédiation alimentaire, la production agricole urbaine ou le soutien de nouvelles entreprises. Dans le quartier de Brixton par exemple, un groupe de transitionneurs travaille dans des quartiers pauvres, au milieu des HLM. Ils ont installé des panneaux solaires sur les toits des immeubles, et ce sont les habitants eux-mêmes qui les ont posés après avoir reçu une formation. Les premiers investissements sont venus des classes moyennes, puis les familles défavorisées ont fait de même, investissant deux cents à trois cents livres, en prenant en compte les économies à venir.

L'intégralité de cet article est disponible dans Vacarme 81 actuellement en vente dans votre librairie ou en ligne.