Vacarme 81 / Cahier

images et pouvoirs : Berlusconi et les « veline » entretien avec Francesca Martinez Tagliavia

images et pouvoirs : Berlusconi et les « veline »

Quels sont les effets de la culture visuelle sur la construction du pouvoir politique ? Loin d’une vision instrumentale qui ne verrait dans les images que des moyens neutres utilisés par les chefs et leur entourage pour asseoir leur pouvoir, Francesca Martinez Tagliavia pense leur signification politique à partir de la manière dont elles sont produites, tant par les acteur-ices que par les spectateurs·ices. En étudiant le rôle et l’histoire des veline, ces femmes qui accompagnaient Silvio Berlusconi sur les plateaux de télévision, l’autrice propose de déconstruire le pouvoir d’un chef à partir du discours de celles qui ont contribué, par leur image, à produire son charisme. C’est par une critique venue des marges du pouvoir qu’on peut, selon elle, élaborer un discours à la hauteur de nos exigences politiques.

l’ornement du chef

Votre travail a pour point de départ l’explosion des scandales sexuels mettant en cause Silvio Berlusconi. En quoi ces scandales vous ont-ils poussée à interroger le rôle de l’image, du visuel ?

Ce qui m’a d’abord interrogée, c’est la manière dont la critique italienne a traité ces scandales : elle n’a pas réussi, pendant vingt ans, à percer l’écran du pouvoir berlusconien et elle s’en est prise aux femmes qui étaient impliquées dans ces scandales. Elles étaient en effet à la fois conçues comme des figures corruptrices, comme les victimes d’un pouvoir sexiste, patriarcal et comme des figures de l’aliénation. La critique fait comme si la réalité et la représentation étaient séparées, comme s’il y avait d’un côté la vraie femme italienne, nationale, la mère de famille et de l’autre les femmes à la télévision. L’écran est alors considéré comme un outil de falsification de la réalité et donc la femme à l’écran comme un outil de falsification de la vraie femme. Cette critique féministe bourgeoise considère Berlusconi comme le principal responsable de cette falsification et, en général, de tous les maux du pays. Les veline sont vues d’un côté comme les représentantes d’une féminité sexuelle qu’il faudrait moraliser — elles essaient de tirer des avantages économiques et professionnels de la marchandisation de leur image, de leur corps et du sexe ; de l’autre, comme les victimes du pouvoir central (des hommes, et de Berlusconi en particulier) qui les exploitent. Je voulais à travers l’exemple d’une travailleuse de l’image comme la velina, décrire le fonctionne-ment global du pouvoir politique contemporain en Italie. Au lieu de prendre la figure de Berlusconi (ce qui avait déjà été fait), je voulais partir des marges, d’en bas, c’est-à-dire de la parole des producteurs·rices mêmes de la politique.

D’où vient le terme velina ?

Les veline étaient ces feuillets que le ministère de la Culture populaire fasciste envoyait à la presse, des feuillets de censure. Le terme velina est repris en 1989 par Antonio Ricci, un producteur de la télévision italienne et ex-situationniste pour qualifier ces fausses messagères, ces filles qui apportent des fausses nouvelles sur le plateau télé de son émission Striscia la notizia du groupe Mediaset, fondé par Silvio Berlusconi (fig. 1). Le but de Ricci est de faire la satire de la censure attribuée aux communistes et à la télévision. C’est un exemple typique de récupération de la critique-artiste, qui se revendique du Situationnisme. À cette époque, on assiste en Italie à une offensive néolibérale contre un parti communiste en train de s’écrouler. Le nouveau parti socialiste petit bourgeois et son leader Bettino Craxi, lancent une guerre contre ce qu’ils appellent le moralisme de la télévision d’État, le moralisme communiste : ils sont pour la libéralisation des mœurs. Mais l’ascendance fasciste n’est pas pour autant effacée parce que la velina se substitue en réalité à une figure précédente de la télévision, la littorina (c’est le nom du train fasciste).

« La velina est un ornement : un élément central dans l’établissement de tout culte, à la fois politique et religieux. »

Au delà de la terminologie, la généalogie de cette figure féminine est double. Il y a d’une part celle du corps-machine : un corps féminin hyper-érotisé qui a intégré les qualités de la marchandise dont on trouve les premières figurations au début du XXe siècle, notamment dans la publicité (fig. 2). D’autre part, on trouve celle du corps féminin comme personnification de la Nation : le corps-commandement. Ces deux généalogies se chevauchent tout au long du XXe siècle dans la visualité italienne et dans l’imaginaire de la féminité : le corps-commandement est érotisé et cela passe par la culture visuelle populaire avec les films de série B érotiques, la comédie érotique à l’italienne, le cabaret érotique. Finalement, on peut identifier un moment à cheval entre les XIXe et XXe siècles, où un nœud se créé entre féminité, image, sexualité, marchandise et autorité. La femme devient au tournant du XXe siècle, un corps image érotisé et diffracté dans le paysage médiatique, au service de la publicité et de la propagande.

Figure 1 : Les veline Cecilia Belli, Laura Valci et Fanny Cadeo dans l’émission « Striscia la notizia » en 1993.

Que vous ont apporté les entretiens réalisés avec Giulia Calcaterra, la velina avec laquelle vous avez travaillé ?

J’ai choisi de m’entretenir avec une velina assez tard dans mon travail, ce qui a permis de remettre en perspective mes analyses théoriques. J’ai rencontré Giulia Calcaterra, grâce à des amis communs, ce qui garantissait un lien de confiance, d’autant plus que j’étais moi-même une femme. Elle travaillait en 2012-2013, au moment où Berlusconi était désormais considéré comme « chef obscène » et où Antonio Ricci, avait décidé de choisir des veline moins érotisées pour défendre son émission Striscia la notizia. Giulia avait fait des études, elle était sportive : elle n’était pas la bimbo sans cerveau qu’on demandait aux veline d’être auparavant.

Figure 2 : Affiche publicitaire de Gino Boccasile (1940).

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